Paris : Après une scolarité difficile, Abdelouhab Laâbidi est devenu artiste-ambulancier

Abdelouhab, ambulancier : « Ce métier, tu le fais comme un artiste, le rideau se lève avec l’urgence, puis tu sors et il retombe »

Affecté au service d’urgence et de réanimation de l’hôpital Lariboisière, à Paris, Abdelouhab Laâbidi continue d’aimer ce métier épuisant qu’il exerce depuis quarante ans… malgré le manque de reconnaissance, le stress, qu’il éloigne en jouant de la musique.

L’ennui avec Abdelouhab, c’est qu’il est modeste

Pas du genre à se faire mousser quand on l’interroge sur son boulot d’ambulancier aux urgences. Souvent, il répond comme si tout allait de soi, comme s’il ne passait pas sa vie à prendre des drames en pleine figure. Pourtant, qui n’a pensé un jour au stress de ces professionnels coincés dans un embouteillage, avec un grand blessé à l’arrière, un insuffisant cardiaque ou un malade du Covid-19 en détresse respiratoire ?

Depuis le début de la pandémie, de nouvelles contraintes et de nouveaux risques sont apparus pour ces hommes et ces femmes impliqués en première ligne dans les secours. Mais bon, « on se débrouille », tempère-t-il dans un sourire, en passant un doigt sur sa moustache poivre et sel. Une manière, aussi, de dire qu’il a de la bouteille.

A 59 ans, Abdelouhab Laâbidi est le doyen des six ambulanciers de la structure mobile d’urgence et de réanimation (SMUR) de l’hôpital Lariboisière-Fernand Widal, dans le 10e arrondissement de Paris (l’un des SMUR les plus actifs d’Ile-de-France, avec 2.600 sorties par an, pour un seul camion). Un vieux de la vieille, dans cet emploi épuisant que beaucoup préfèrent quitter, l’âge venant. Pas lui, ça non.

« Attention, hein, je ne suis pas gâteux, j’ai toujours la patate ! », s’exclame-t-il, bien décidé à occuper son poste jusqu’à la retraite, dans trois ans. « Pour tenir aussi longtemps, il faut être robuste et il l’est »,confirme un médecin qui connaît depuis plusieurs années cet homme grand et charpenté que tout le monde appelle Abel, le prénom figurant sur ses papiers depuis sa naturalisation. Surtout, Abdelouhab aime profondément ce métier peu reconnu et pourtant irremplaçable, qu’il a vu évoluer au fil de ses quarante ans d’expérience.

Conduite de cow-boy

Sans lui, bien sûr, les secours ne se transporteraient pas au chevet des victimes. « Notre première mission, c’est d’arriver vite », souligne cet as du volant qui ne possède pas de voiture personnelle et ne conduit « que dans l’urgence ». Mais alors là, il n’hésite pas à rouler sur les trottoirs ou à emprunter des sens interdits lorsqu’il se trouve bloqué derrière un camion poubelles (« Je me gênerais ! »).

« Tu pars avec Abdel ? Prends un sac à vomi »

Et si sa conduite de cow-boy suscite quelques blagues dans le service, il se flatte de n’avoir jamais eu d’accident. L’adrénaline, le défi permanent, il adore ça, « mais je ne le fais pas pour moi », précise-t-il. Quant aux motards de la police nationale, chargés d’ouvrir la route dans les cas les plus graves, il lui arrive souvent de refuser leur aide. Qui connaît Paris et ses raccourcis mieux que lui ?

Voilà pour l’aspect le plus visible de la profession. Mais l’ambulancier SMUR n’est pas seulement un pilote de course aux manettes d’un poids lourd – les nouveaux camions Mercedes de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) pèsent 7 tonnes. Par définition, il est un membre à part entière de l’équipe SMUR, avec le médecin et l’infirmier.

Sur les lieux, c’est lui qui doit réfléchir aux conditions d’extraction des patients, une fois prodigués les premiers soins. Or, à Paris, ce n’est pas une mince affaire : cages d’escaliers exiguës, rues étroites, il faut souvent se coordonner avec les pompiers, qui interviennent avec un bras élévateur ou une grande échelle et une nacelle. Dans certains cas, quand l’appartement donne sur cour ou se situe à un étage élevé, on fait appel aux pompiers spécialisés du Groupe de reconnaissance et d’intervention en milieu périlleux (Grimp) de Saint-Denis. « Récemment, raconte Abdelouhab, ils ont descendu en rappel un monsieur de 160 kg atteint du Covid. »

Dans le camion, l’ambulancier prête main-forte au médecin et à l’infirmier. Monitoring, pose des « palettes » de défibrillation, aide au massage cardiaque, il accomplit des gestes indispensables, y compris certains que la loi ne l’autorise pas à faire, comme la préparation de médicaments. Bien obligé. Même chose au domicile des personnes secourues. « S’il faut mettre les mains pour aider à sortir un nouveau-né, je les mets », précise-t-il en évoquant les accouchements à domicile, ses plus beaux souvenirs. A cela s’ajoute le transport du matériel médical, jusqu’à 50 kg, sans compter le brancard. Avec la pandémie de Covid-19, une nouvelle répartition des rôles s’est mise en place, explique Abdelouhab. « Je reste sur le palier, d’où je fais passer le matériel stérile au médecin et à l’infirmier, tout en demandant aux voisins de rentrer chez eux. »

Moins accaparé que les deux autres par les gestes techniques, l’ambulancier se charge de détendre l’atmosphère. Avec le patient, d’abord, en le rassurant, en le faisant rire quand c’est possible. « Il faut essayer de les emmener ailleurs, explique-t-il. De leur faire oublier leurs misères pendant quelques secondes, de les réconforter. »

Parfois aussi, l’environnement requiert des aptitudes particulières, comme l’observe Maxime Gautier, un médecin urgentiste de Lariboisière qui a souvent fait équipe avec Abdelouhab : « Il y a peu, une équipe SMUR a eu une altercation avec un véhicule qui a fini par bloquer volontairement l’ambulance. Heureusement qu’Abel était là pour discuter avec ces types et les calmer en attendant l’arrivée de la police. Il est archi-pro et bienveillant, il aime le contact avec les gens. »

Une batterie dans le salon

Souvent, l’ambulancier est le plus expérimenté du groupe, les deux autres professions (médecin et infirmier)connaissant un turn-over plus important que la sienne. Fort de son âge et de sa connaissance des secours, « Abdel a vécu des choses folles, il sait tout faire », remarque Rémi B., un autre ambulancier de Lariboisière. Surtout, il évalue très vite les situations. « Au premier regard, je sais comment ça va finir, explique l’intéressé. Ça m’est souvent arrivé de donner des tuyaux aux jeunes médecins. »

Au départ, pourtant, rien ne prédestinait l’« enfant de la médina », comme il se définit lui-même, au rythme insensé de cette vie-là. Né à Oujda, dans le nord-est du Maroc, près de la frontière algérienne, il débarque en France à l’âge de 11 ans, avec sa mère et ses sept frères et sœurs pour rejoindre le père, parti dix ans auparavant. A l’arrivée, c’est le choc. Il faut apprendre à cohabiter avec ce paternel presque inconnu, mais aussi avec une langue, le français, dont il ne parle pas un mot.

Au lieu d’entrer en 6e comme il allait le faire au Maroc, le voilà « rétrogradé » en CM1. De bon élève, il devient un collégien médiocre qui se rattrape avec la musique et la danse, ses domaines d’excellence.« Seulement, dit-il, pour mon père, ce n’était pas possible. Le foot ou le karaté, comme mes frères, oui, mais la danse, pas question. » Il lui en est resté le goût de la musique. Avec deux pompiers « rencontrés en intervention », il a monté un groupe baptisé Retter, qui signifie « sauveteur » en allemand. Chez lui, dans le 11e arrondissement de Paris, une batterie occupe un coin du salon.

Années 1980 : l’entrée au SAMU

Au terme de cette scolarité difficile, l’entrée dans le monde de l’ambulance se fait un peu par hasard en 1983, déjà dans un service d’aide médicale urgente (SAMU) à Pontoise (Val-d’Oise). A l’époque, les SAMU sont moins structurés qu’aujourd’hui, les équipements sont infiniment moins perfectionnés. « On avait très peu d’anesthésiques dans les camions, se souvient-il, beaucoup moins d’appareils pour surveiller la tension ou la saturation en oxygène, pas de quoi pratiquer des trachéotomies en urgence.

Les gens mouraient plus dans les ambulances. »

D’autant que la traumatologie n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui. C’était le temps du carnage routier, avec des victimes souvent alcoolisées, sans ceinture de sécurité, emprisonnées dans des voitures fragiles. Abdelouhab se rappelle bien ces moments terribles. « On passait des nuits entières à découper de la tôle pour désincarcérer les passagers et au bout, on ne trouvait que de la charpie. »

Revaloriser le métier

Son diplôme ? Un simple certificat de capacité d’ambulancier, remplacé depuis 2007 par un diplôme d’Etat en trois mois, complété par une formation supplémentaire et un stage de sécurité pour les ambulanciers SMUR.

Devenu fonctionnaire au début des années 2000, Abel était jusqu’alors employé par des sociétés privées qui sous-traitaient les camions et le personnel à l’hôpital. La pratique a encore cours dans certaines régions, explique Olivier Rio, vice-président de l’Association française des ambulanciers SMUR et hospitaliers (Afash). Il arrive aussi que les ambulanciers soient remplacés par un brancardier, un aide-soignant ou même un agent d’accueil, au grand dam des professionnels.

Aujourd’hui, ceux-ci se battent pour que la formation soit renforcée, et leur métier revalorisé. « Le premier groupe de travail créé dans le cadre du Ségur de la santé, en 2020, a concerné les ambulanciers », se félicitait M. Rio, le 9 avril. L’espoir a été de courte durée. Le 13 avril, dans un communiqué, son syndicat s’indigne de voir les revendications des ambulanciers hospitaliers insuffisamment prises en compte dans les annonces gouvernementales sur la revalorisation des carrières de santé. Des discussions sont encore en cours sur la réforme de la formation et celle du référentiel de compétences, autrement dit, la définitiond’un champ d’exercice mieux ajusté aux réalités du terrain.

Mais certains points statutaires de la fonction publique hospitalière chiffonnent particulièrement les syndicats. A commencer par le grade de « conducteur ambulancier ». « C’est un peu comme si on disait “perfuseur infirmier”. Nous demandons le titre d’ambulanciers tout court », ajoute M. Rio. Le corps de rattachement, lui aussi, pose problème. Les ambulanciers du privé relèvent de la convention collective des transports, au même titre que les routiers (comme s’ils déplaçaient des marchandises), tandis que ceux du public sont rattachés à la filière ouvrière et technique, donc considérés comme sédentaires. Conséquence : ils n’ont pas droit à la retraite anticipée. Leur pénibilité n’est pas prise en compte et la gestion des séquelles post-traumatiques reste assez mal organisée dans beaucoup d’endroits, observe Rémi B. qui évoque des cas d’alcoolisme et de suicide.

Abdelouhab, lui, a sa méthode pour « gérer les souvenirs atroces ». « Une fois chez moi, j’essaie d’effacer le disque dur. Je fais de la musique, je passe du temps avec mon fils de 6 ans. Au fond, ce métier, tu le fais comme un artiste : tu entres en scène, le rideau se lève avec l’urgence, puis tu sors et il retombe. » On devine qu’il n’est pas pressé de se retirer, mais tout de même, ce manque de reconnaissance le chagrine. Passe encore qu’en dehors des primes, il gagne entre 1.600 et 1.700 euros par mois, il ne sait pas exactement, faute d’ouvrir régulièrement ses bulletins de paie. « A quoi ça servirait ? Je ne suis pas très intéressé par l’argent. De toute façon, je me suis fait entuber toute ma vie au niveau thunes. »

La vie, dit-il, « ça s’arrête brutalement, ce n’est pas un fil continu. Il faut relativiser les soucis matériels ». Mais à la retraite, sa pension n’excédera pas 1.200 euros nets mensuels, selon ses calculs. Et ça, il a du mal à l’avaler. « Avec ce que j’ai pris dans la tête, sans parler du physique, ça fait quand même drôle… »

Le Monde