Paris : « Catch », un spectacle de haute lutte au théâtre de la Tempête autours du sexisme, du racisme, du féminisme, des questions de genre, de l’urgence climatique, des inégalités…

Clément Poirée a transformé son théâtre à la Cartoucherie de Vincennes en salle de catch. Trois heures durant, ses comédiens filent la métaphore sur un ring, évoquant en une suite de corps à corps épiques, les luttes de notre temps. Dommage que les textes, imaginés par cinq auteurs, ne soient pas assez percutants.

Après ces longs mois de solitude et de silence, que déferlent sur nous les mots de la terre, les couinements stridents de ses créatures, que s’expriment enfin toutes nos pulsions contenues ! C’est sur un ring de catch que Clément Poirée et sa troupe de lutteurs nous invitent à un grand exutoire, à une grande purgation de nos passions. Catch ! comme le bruit des corps qui claquent sur les cordes et rebondissent aux quatre coins du ring.

De la sueur, du sang et des larmes. Ni tout à fait théâtre, ni tout à fait combat, mais catch théâtral, avec des affrontements d’anthologie. De Battery Pork à Prince Charming, en passant par Kaapital, Kassnoisettes, Saturne ou Priapico, à chacun son rôle, pas de demi-mesure dans cette arène. Tous les coups sont permis, la fourberie est reine du ring et les langues remplies d’esprit. Lequel nous dupera le plus ou déchaînera notre inimitié par sa traîtrise, ses manchettes et ses coups bas ? Qui tombera le masque en premier dans cet affrontement de récits ? Que débute le K.-O. des mots, pour se jouer de nos peurs et de nos démons, dans une grande bacchanale de faux-semblants.

L’entrée se fait par un sas érigé à l’extérieur. Au-dessus du rideau, le mot « Catch » est tracé en lettres de néon. A l’intérieur, l’atmosphère est enfumée, déjà chaude et lourde. Au centre de la salle obscure se dresse un ring de belles dimensions. Quatre poteaux de coin, trois cordes et un plateau recouvert d’une toile de plastique. Le public entre peu à peu, s’installe autour, un paquet de pop-corn ou une bière à la main.

À leur table, les commentateurs, un homme et une femme, devisent gaîment au micro. Le propos est volontiers gaillard, grivois… Nous sommes au théâtre de la Tempête qui s’offre, avec son spectacle de rentrée, une plongée aussi improbable que jubilatoire dans l’univers du catch. Bienvenue au « Catch ! », donc, où les règles ne sont plus les mêmes. « Sentez-vous libre de circuler, de sortir uriner ou prendre l’air, de boire un coup, de crier ce soir, on est au catch ! » lance la comédienne à l’adresse des spectateurs qui pourront donc sortir et entrer à loisir, prendre des photos aussi…

« Une grande purgation des passions dans une société tendue »

« Une grande purgation des passions dans une société tendue », voilà ce qu’a voulu Clément Poirée, directeur du lieu et metteur en scène de ce spectacle hors du commun. Il a commandé à cinq auteurs — Hakim Bah, Emmanuelle Bayamack-Tam, Koffi Kwahulé, Sylvain Levey et Anne Sibran — l’écriture de matchs de catch théâtralisés. Au cœur des combats, des grands thèmes de lutte et de crispation d’aujourd’hui : sexisme et racisme, féminisme et questions de genre, urgence climatique, inégalités ou capitalisme sauvage, fractures générationnelles, entre autres.

Sur le ring, on croise l’odieux Battery Pork, misogyne, libidineux et raciste au masque de cochon...

Sur le ring, on croise l’odieux Battery Pork, misogyne, libidineux et raciste au masque de cochon…

Pour les incarner et les porter, ils ont forgé une mythologie de personnages hauts en couleur, forcément excessifs. « Ce sont des grands archétypes qui vont s’affronter, au public de prendre parti, de huer ou d’acclamer », souffle Clément Poirée. Sur le ring, on croise ainsi l’odieux Battery Pork, misogyne, libidineux et raciste au masque de cochon, la féroce Misandra, féministe sanguinaire, l’innommable Priapico, encore, fornicateur suprême portant fièrement à la culotte son effigie, un dragon dressé tel un phallus.

On croise encore Kapitaal, brute impitoyable sans foi ni loi, Kassnoisette, adolescente prête à renverser le patriarcat, Exotico, être dégenré portant barbe, combinaison tigrée et talons hauts… Spiderman, aussi, et un tas d’autres personnages peu recommandables. A chacun son masque, à chacun son rôle…

Quitte à investir le terrain du catch où tout prend un tour épique et carnavalesque, autant s’y jeter sans retenue. Ce que font les comédiens, investis et excellents, entraînés par un athlète de la Fédération française de Catch professionnel, Vince Greenleaf. SI les actions sont parfois narrées, ou mimées, quand ils se battent, pour de faux, ils le font à fond.

Sur le ring, on faute et on punit, on châtie, on castre aussi…

Et quand on purge, forcément ça déborde et ça coule, ça pue, ça éclabousse. Les insanités volent autant que les coups, bas le plus souvent. Comme au catch. La narration varie, les histoires aussi. Excessif et drôle, outrancier et tragique, sale et délirant, salace aussi, irrévérencieux, « Catch ! » ne laisse indifférent, versant parfois dans le grand guignol. Ça surprend au départ, peut irriter aussi, amuse surtout.

Bestiales, les pulsions vieilles et viles rugissent dans l’arène, trouvent écho dans la salle. Sur le ring, on faute et on punit. On châtie. On castre aussi. C’est direct, ça va loin parfois… Tout n’a pas le même intérêt ni la même tenue. On se serait passé des derniers tableaux, beaux, mais qui semblent hors de propos, surtout après déjà deux heures et demie de spectacle…

On pourrait s’arrêter au verre à moitié vide, les longueurs et lourdeurs ici ou là. Mais, c’est bien le verre à moitié plein qu’on retient, pour saluer la proposition dingue, les costumes fourmillant de détails, l’engagement des comédiens, impressionnant, l’ambiance folle et électrique, et les fous rires, francs, sincères et salutaires qu’elle nous a offerts. « Catch ! » nous a eus. Spectacle du genre « What the fuck ? », ou plutôt « c’est quoi ce bordel ? » en bon français, on y vient en bande, ce délire se partage. Entre spectateurs avertis.

Le combat sans merci entre Battery Pork (Thibault Lacroix) et Misandra (Camille Bernon)

Le combat sans merci entre Battery Pork (Thibault Lacroix) et Misandra (Camille Bernon)

On ne reconnait plus la Tempête. Ce n’est plus un théâtre, mais une véritable salle de catch. Avec son ring, ses néons, ses drôles de fresques aux murs, ses speakers survoltés, ses musiques tonitruantes. Au sortir du confinement, Clément Poirée a voulu frapper un grand coup. Faire vibre les planches avec un spectacle coup de pied, coup de poing.

Au-delà de son côté festif et foutraque (bières et popcorns, cris, rires et déambulations sont autorisés), « Catch » est porteur d’une grande ambition : dire les clivages, les luttes (sociales, féministes, écologiques), la brutalité décuplée de notre monde post-covid, à travers la métaphore de ce sport aussi spectaculaire que décalé. Sur le ring, il y a de la violence, des coups bas, mais tout est « pour de faux ». L’artifice du catch est au fond de la même eau que celui du théâtre : une grande cascade.

Comme on aurait aimé l’adorer ce spectacle héroïque, mis en scène avec fougue et une précision sans faille par Clément Poirée! Mais le directeur de la Tempête a voulu trop bien faire en commandant à pas moins de cinq auteurs contemporains – Hakim Bah, Emmanuelle Bayamack-Tam, Koffi Kwahulé, Sylvain Levey, Anne Sibran -, des textes pour illustrer son propos. Comme s’ils avaient été paralysées par l’enjeu, cherchant à concilier humour potache, satire grinçante et coup de gueule, ils n’ont pas réussi à trouver le ton juste. L’ensemble, composite, peine à convaincre.

Provocs convenues

Passe encore le premier combat entre le catcheur noir sexy Prince Charming et l’infame suprémaciste blanc Battery Pork, dénonciation plutôt réjouissante du racisme. Mais après ça se gâte. Le rap grinçant du fringant Stronzo apparaît bien faible. La fable sur les violences familiales (et conjugales) enfile les provocs convenues et s’éternise. L’ode aux animaux victime de la barbarie abuse du lyrisme grandiloquent. Il n’y a guère que les impros des comédiens et les pures scènes de luttes qui maintiennent la flamme, trois heures durant (tout de même).

C’est d’autant plus dommage que les comédien(e)s métamorphosé(e)s en véritables catcheurs / catcheuses font merveille. Avec ou sans leur masque et leur collant, dans le public ou sur le ring, plaqués au sol ou juchés sur les cordes, Camille Bernon, Bruno Blairet (en alternance avec Erwan Daouphars), Clémence Boissé, Eddie Chignara, Louise Coldefy, Joseph Fourez, Stéphanie Gibert, Thibault Lacroix, Pierre Lefebvre-Adrien et Fanny Sintès se donnent sans compter – acrobates déchainés du corps et du verbe…

Avec un brin de réécriture et quelques bonnes coupes, le spectacle musclé-resserré pourrait faire un malheur. Après tout, la saison du catch à la Tempête ne fait que commencer.

  • La presse

« Parce que Catch !, qui se vit comme une expérience insolite, cogne dans tous les sens. Au propre comme au figuré. Prince Charming, Stronzo Junior, Saturne, Misandra, Exotico et tous les autres ne s’échangent pas de vraies baffes, et quand le sang coule, c’est en faux, mais quand perchés haut sur les cordes du ring ils s’élancent pour s’effondrer sur leur partenaire ou sur le plancher, la chute est rude. En coulisses, on compte les bleus. Mais personne ne renâcle à la tâche. » L’Humanité

« Clément Poirée n’a rien laissé au hasard. Avec ingéniosité et folles embardées, le metteur en scène s’empare à bras le corps de l’essence même de ce show, de sa brutalité outrancière, de ses provocations exagérées, de ses simagrées sur-jouées et signe un spectacle inclassable, totalement déjanté et ovniesque. » L’oeil d’Olivier

« Et quand on purge, forcément ça déborde et ça coule, ça pue, ça éclabousse. Les insanités volent autant que les coups, bas le plus souvent. Comme au catch. La narration varie, les histoires aussi. Excessif et drôle, outrancier et tragique, sale et délirant, salace aussi, irrévérencieux, Catch ! ne laisse pas indifférent, versant parfois dans le grand guignol. Ça surprend au départ, peut irriter aussi, amuse surtout. » Le Parisien

« Le Théâtre de La Tempête se prépare à la lutte. Clément Poirée et son équipe transforment la scène en ring, pour une série de matchs hors catégorie, imaginés par cinq auteurs d’aujourd’hui. Rencontre au théâtre par un jour d’août ensoleillé, alors que se peaufinent les derniers préparatifs. » La Terrasse

Les Echos