Paris : Fatou éclaire la beauté noire et Gaëlle aide les femmes africaines à apprécier leurs « formes généreuses »

Gaëlle Prudencio. Cette franco-béninoise de 37 ans raconte son quotidien en taille 54 sur les réseaux sociaux pour offrir « la plus belle » des visibilités aux personnes rondes et permettre aux femmes africaines à accepter leur corps. Une différence ? Quelle différence ? Elle prend la lumière comme n’importe quelle autre modèle ; pose sans problème en lingerie lors d’une séance photo ; défile avec aisance en maillot de bain sur un podium. Rien de surprenant pour un mannequin qui aime porter des shorts l’été, des couleurs l’hiver et faire du sport dès qu’elle le peut.

Pourtant, Gaëlle Prudencio voit parfois dans le regard d’inconnus comme un soupçon de gêne. « Oui, je suis grosse et alors ? Ce n’est pas un gros mot, c’est un adjectif, c’est descriptif, lance-t-elle en souriant. Je ne me vois pas comme une personne grosse, je suis une personne normale. »

Ne comptez pas sur elle pour déguiser son quotidien. Gaëlle Prudencio, la trentaine bien entamée, ne se cache pas derrière les mots. Elle ne dissimule rien : ni l’intérieur de son modeste appartement de la banlieue sud de Paris, dans lequel elle nous reçoit, ni son parcours et encore moins ses rondeurs. D’ailleurs, de cette « différence », Gaëlle a fait sa marque de fabrique qu’elle a su imposer sur les réseaux sociaux depuis plus d’une décennie. […]

Chaque matin, de son salon, Gaëlle se filme pour dire bonjour à sa communauté en diffusant une vieille chanson du répertoire africain. « Dès mes débuts, j’ai parlé de mon africanité », souligne-t-elle. La fierté d’être née sur ce continent se voit sur elle : coupe afro, robe wax de sa propre marque, Ibilola, une ligne de vêtements grande taille qu’elle a lancée en 2017, et qu’elle fait fabriquer au Bénin.

Assise sur un ballon orthopédique pour soulager son dos, thé au gingembre sur la table basse, elle se raconte presque en apnée, comme si elle était encore surprise de constater qu’elle vit de son image. D’origine béninoise, elle a grandi entre Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, et Dakar au Sénégal avec une mère qui travaille alors pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

A cette époque, son poids est vécu comme un handicap et ses camarades se moquent copieusement d’elle. Ces remarques « grossophobes » (mot qui ne s’utilisait pas encore) vont la pousser à malmener son corps. Elle multiplie alors les régimes perdant jusqu’à plus de 50 kg, pour les reprendre aussi vite. Face à ce harcèlement, elle se promet qu’elle aura une silhouette à la « Naomi Campbell » pour ses 20 ans. Car elle ne veut plus entendre : « Tu as un beau visage, mais pas le reste. »

En 2001, la jeune femme de 18 ans arrive à Douai (Hauts-de-France) pour ses études. Cette fois, le regard des inconnus lui renvoie en boomerang un autre aspect de son apparence : sa couleur de peau. « Je découvre que je suis noire, je ne le savais pas avant », dit-elle en rigolant. Elle fait du droit, rédige un mémoire de master intitulé « Obésité, source de discrimination », enchaîne quelques boulots de juriste, puis en 2003, c’est la révélation : elle découvre Internet et les forums de discussions de femmes rondes qui vont lui « sauver la vie ».

Quatre ans plus tard, elle crée son propre blog sur lequel elle partage ses bonnes adresses de bourses aux vêtements, commente sa vie dans les vide-dressings, explique comment s’habiller en XXXL. Sans s’en rendre compte, elle se met à documenter le quotidien d’une « femme grosse ».

Dans son tableau de bord 2.0, il n’est pas question que de mode, Gaëlle parle aussi de sexualité, de problèmes intimes ou médicaux et dénonce quand il le faut. « Un jour, un gynécologue m’a dit en m’écartant les jambes : “Je n’y vois rien, il y a trop de graisse”, raconte-t-elle. Je veux libérer la parole. Dans nos cultures, on ne parle pas de ces sujets. »

Cette violence verbale est banale pour elle, mais il reste pourtant difficile de s’y habituer. Lorsque le premier confinement a commencé en mars, elle a été « choquée »d’entendre certains dire : « On va prendre du poids », comme s’il s’agissait d’un mal absolu. Elle sait qu’il faudra du temps pour briser ces idées reçues. « Mais les choses évoluent dans le bon sens », juge-t-elle. […]

Gaëlle Prudencio a mis de côté la promesse qu’elle s’était fait à devenir mince. Pas besoin de perdre des kilos pour être heureuse. Sur son site, elle prône le « body positive », une philosophie qui pousse à s’accepter comme on est. « J’en ai mis du temps », concède-t-elle. C’est ce qu’elle raconte dans son autobiographie Fière d’être moi-même (Editions Leduc, 175 pages, 18 euros, en vente à partir du 26 janvier), un récit mode d’emploi pour « s’accepter quand on n’entre pas dans les normes de la société ».

Elle en rit, elle qui ne coche aucune des cases de ces « normes » : « Je suis noire, grosse, j’ai les cheveux crépus, je chausse du 43. Je suis donc à l’intersection de plusieurs discriminations entre le sexisme, le racisme et la grossophobie. Physiquement très visible et pourtant régulièrement invisibilisée à plusieurs échelles de la société. Alors, je milite à ma façon en prenant ma place dans l’espace public et en m’asseyant à chaque table à laquelle je suis invitée à m’exprimer. » Son combat est désormais reconnu et certaines grandes marques comme Dove s’associent à son image. « Pendant le confinement, j’ai multiplié par trois mes revenus tirés du digital », se félicite-t-elle. […]

Le Monde

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Originaire du Mali et du Nigeria, la Parisienne de 43 ans est l’une des premières blogueuses à avoir sublimé la beauté des femmes noires de France dès 2007. Son histoire rappelle la chanson de Nina Simone, To be young, gifted and black (« Être jeune, doué et noir »). Un des hymnes qui a célébré le mouvement de la fierté noire aux États-Unis dans les années 1970. D’ailleurs c’est cette fierté-là qui résonne dans les phrases de Fatou N’Diaye.

La Parisienne de 43 ans, fille d’un père malien et d’une mère nigériane, est l’une des premières blogueuses qui a écrit sur la beauté des femmes noires en France, il y a près d’une quinzaine d’années. Aujourd’hui encore, son site « Black beauty bag » enregistre, selon elle, 200 000 pages vues chaque mois.

Et avec plus de 150.000 abonnés sur Instagram, et 130.000 sur Facebook, cette « créatrice de contenus », comme elle préfère se définir, a su se faire un nom, respecté par la jeune génération d’influenceurs comme par l’ancienne. D’ailleurs, ses fans n’ont de cesse de la remercier pour avoir mis en avant la « beauté noire » et la liberté de s’affirmer telle quelle.

Mais il lui en a fallu de l’obstination pour parler de cette thématique hautement inflammable et résister aux critiques qui l’estampillaient de « militante », de « black panther », de « communautaire », ou encore d’« Angela Devis de la beauté ». Quand elle a commencé à écrire son journal intime sur Skyblog, le 7 juillet 2007, Fatou N’Diaye ne s’étaitpas rendu compte à quel point la « beauté noire » était dépréciée. A cette époque, ce n’était même pas un sujet : ces deux mots se conjuguaient à peine, raconte-t-elle aujourd’hui, fichu sur la tête, installée sur son canapé pour notre entretien vidéo.

Était-ce alors si étonnant d’entendre des « compliments » du genre « tu es belle pour une Noire » ? « Quand j’ai créé mon blog, c’était pour dire “Je suis noire, je m’aime, et j’ai envie de parler de la réalité d’être une femme noire dans une société qui n’est pas faite pour elle”, explique-t-elle. Ça va au-delà d’une histoire de rouge à lèvres. »

Elle le dit sans hésiter : elle aurait bien voulu avoir 20 ans aujourd’hui, se balader dans les couloirs d’un grand magasin de maquillage et trouver facilement toutes les nuances de fond de teint faites pour les peaux sombres, n’avoir que l’embarras du choix… Car comme elle le résume, « on est passé de rien du tout à beaucoup trop ».

Quand Fatou avait 20 ans et qu’elle avait besoin de conseil sur la façon de prendre soin de sa peau ou de ses cheveux, elle avait bien du mal à trouver des modèles. « Quand je regardais les magazines, je ne voyais personne me ressembler. J’avais l’impression que la femme noire n’existait pas dans l’espace public. On me disait que j’étais française mais je n’apparaissais nulle part », se souvient-elle. Et… « si les femmes noires n’étaient pas représentées, cela signifiait qu’on ne nous considérait pas comme des personnes qu’on avait envie de voir », assène-t-elle. D’où son envie de contribuer à les rendre visibles tout en rappelant « qu’être noire n’est pas une malédiction ». « Les gens avaient besoin d’entendre ça », se souvient-elle.

Car, au-delà de partager ses astuces et conseils beauté, le travail de Fatou a été de déconstruire tout un discours que « même les Noirs » avaient « intériorisé ». « Beaucoup ont la haine de soi », regrette-t-elle et, pour preuve, elle rappelle que le premier acte de beauté au sein de la diaspora africaine est de se défriser les cheveux. « Être belle, c’est forcément avoir les cheveux lisses et non crépus parce qu’on les considère comme moche », déplore-t-elle.

Fatou N’Diaye, elle, n’aplatit plus sa chevelure depuis 2006. Sur ses photos qu’elles diffusent sur ses réseaux sociaux, elle se montre nature. Pour une campagne de L’Oréal, dont elle est l’une des égéries, elle a posé avec sa coiffure afro. Pour un parfum Mugler, elle s’est tressé les cheveux, une manière de revendiquer, sans équivoque, ses racines africaines. « C’est une volonté de ma part », confirme-t-elle.Bref, les femmes telles que Fatou N’Diaye sont devenues un standard de beauté.

Son travail au travers de son blog et de ses collaborations avec ces grandes marques veut mettre toutes les beautés en avant en les valorisant. « Cela a été compliqué, avoue-t-elle. Les marques reconnaissent qu’il est important de communiquer auprès de toutes les consommatrices. Elles ne pouvaient plus prétendre leur vendre des produits et les invisibiliser en même temps. »

Reconstruire cette « estime de soi » est un travail de longue haleine. Pour Fatou N’Diaye, c’est un problème qui remonte au temps de l’esclavage et des colonisations. « Les femmes étaient traitées comme des bêtes, leur intelligence et leur beauté étaient niées », souligne-t-elle. Elle prend comme exemple Saartjie Baartman, dite la Vénus Hottentote. Cette Sud-Africaine fut exhibée à Londres et à Paris comme une « femelle », mi-humaine mi-animale, au XIXe siècle à cause notamment de la proéminence de ses fesses. […]

D’autre part, en s’affichant dans des pubs, la Parisienne dit à la diaspora de « s’accepter » telle qu’elle est, une manière aussi de se réapproprier l’espace public et d’aider les femmes noires à « s’émanciper ». « Je suis pour cultiver sa différence et son individualité. A trop vouloir se fondre dans la masse, à vouloir ressembler aux stéréotypes de beauté dominants, on ne nous voit pas, assure-t-elle. C’est important de voir des femmes noires dans des publicités, ça va au-delà de la beauté, c’est de l’estime de soi. »

Aujourd’hui, Fatou N’Diaye vit de son image et de son blog ; elle est aussi consultante auprès de grandes marques de cosmétiques et de luxe… Sur les réseaux sociaux, elle dit être suivie par 65 % de Noirs et 35 % de Blancs. Et tant que « les Noirs continueront à avoir la haine de soi », elle aussi continuera. Mais, pour l’heure, l’influenceuse cible la diaspora africaine – qui la suit de près – pour qu’elle s’empare elle-même de sujets « tabous » comme la place de la femme dans leur société. Et pas certain que ce soit gagné dans le contexte global. « Il y a des filles de la nouvelle génération qui tiennent encore des propos moyenâgeux sur leur place dans la cellule familiale ou dans l’espace public », regrette-elle. Alors, même à l’orée de 2021, le combat continue.

Le Monde