Paris : Janvier 1871, sous les ordres de Bismarck, l’artillerie prussienne écrase la capitale pour la contraindre à la reddition

“J’entends, à tous moments, des sifflements d’obus, semblables aux hurlements d’un grand vent d’automne.” C’est par ces mots que l’écrivain Edmond de Goncourt décrit ce qui s’abat sur Paris depuis le 5 janvier 1871. Les troupes allemandes, qui assiègent la capitale française depuis quatre mois, pilonnent la métropole à l’aide de 300 pièces d’artillerie lourde.

C’est Otto von Bismarck, ministre-président de Prusse, qui est à l’origine de cette décision. À maintes reprises, il a enjoint à l’état-major, après la chute de l’empire de Napoléon III, de contraindre également à la capitulation la République française qui, au lendemain de la défaite catastrophique de Sedan au début du mois de septembre, a poursuivi le combat contre les armées de la coalition germanique emmenée par la Prusse.

Une guerre impopulaire

Bismarck redoute en effet que les autres grandes puissances européennes ne finissent par renoncer à leur neutralité. Il reconnaît en outre que face aux pertes croissantes, la guerre est de plus en plus impopulaire au pays, et que les Allemands courent le risque d’être saignés à blanc par les armées françaises supérieures en nombre. 

. .

Car la République a mobilisé près de 700.000 soldats grâce à la levée en masse. Trois grandes armées formées dans l’arrière-pays et équipées de matériel moderne importé avancent sur Paris depuis la Loire et la Normandie, tandis que, enfermés dans la capitale,considérée comme la plus grande forteresse d’Europe, près de 350.000 hommes tentent à plusieurs reprises de briser l’encerclement.

Ce n’est qu’au prix de grandes difficultés et d’énormes pertes que les troupes allemandes réussissent à repousser ces sorties. Le froid, la maladie et les problèmes de ravitaillement érodent les forces et le moral. 130.000 hommes remplissent les hôpitaux de campagne,dans certaines unités, les soldats portent des sabots, faute de bottes, on déplore déjà plus de 100.000 morts.

L’écrivain norvégien Henrik Ibsen, qui vit alors à Dresde, confirme les inquiétudes de Bismarck : “Le pays souffre terriblement, presque toutes les familles sont affligées.”

Des efforts logistiques colossaux

Malgré tout, le chef de l’état-major prussien, Helmuth von Moltke, et la plupart des généraux s’opposent aux exigences de Bismarck. Ils estiment que le bombardement de Paris serait un acte dépourvu tant d’héroïsme que d’humanité, et ils rechignent à entreprendre les efforts logistiques colossaux qu’implique une telle opération.

Les canons et les munitions devraient être transportés laborieusement par des charrettes hippomobiles, car les liaisons ferroviaires sont en partie détruites.Dans ses mémoires, Bismarck voit dans son différend avec les généraux un cas d’école sur la relation entre la politique et l’armée : “La guerre a pour but d’obtenir la paix aux conditions qui correspondent à la politique menée par l’État.

Aussi la guerre doit-elle être conduite différemment selon que “l’on veut obtenir des concessions territoriales ou y renoncer, ou percevoir des compensations durables”. Ce qui tourmente Bismarck, c’est l’idée “que nos intérêts politiques, après de si grands succès, soient mis à mal par l’hésitation à poursuivre l’action contre Paris”. À contrecœur,le roi de Prusse, Guillaume Ier, se range à son avis, et les généraux finissent par céder.

Moltke a par ailleurs compris qu’il ne suffit pas d’encercler l’immense métropole. Les Parisiens tiennent bon, et les armées françaises qui progressent dans l’espoir de les dégager épuisent les troupes allemandes lors de combats acharnés, obligeant l’état-major à prélever dans les effectifs consacrés au siège pour combler les pertes sur d’autres fronts.Les préparatifs du pilonnage sont également à l’origine du retard pris par l’opération.

Afin de fournir à chacun des 300 canons les 500 obus nécessaires, il faut mettre en œuvre pas moins d’un millier de charrettes. “Il n’est pas rare qu’une pièce de l’artillerie de siège glisse à mi-hauteur sur une pente raide, entraînant chevaux et équipages avec elle dans la plus grande confusion”, rapporte William Howard Russell, correspondant du Times de Londres.

Les canons ne répondront nullement aux espoirs de Bismarck de contraindre Paris à une prompte reddition. Quelques forts sont certes assez endommagés pour être ensuite pris d’assaut. Mais, à en croire Edmond de Goncourt, les Parisiens ne s’en soucient guère.Pourtant, partout où les obus des canons lourds frappent, ils sèment la mort et l’horreur.

Un jeune messager qui collectait des médicaments pour l’ambulance [terme qui pouvait à l’époque désigner non seulement un véhicule, mais aussi l’hôpital lui-même] de la Croix-Rouge mise en place par l’actrice Sarah Bernhardt est littéralement “déchiré en deux” sous ses yeux, “on ne voyait plus d’yeux, de nez, de bouche, que des cheveux au bout d’un lambeau sanguinolent qui gisait à un mètre de sa tête”.

En fin de compte, c’est la faim, l’échec des armées de secours et celui d’une ultime grande sortie qui forcent Paris, et avec elle la République, à rendre les armes le 29 janvier. Vingt ans plus tard, les écrits d’Otto von Bismarck ne seront pas seulement destinés à servir de justification.

Ils constituent aussi un avertissement adressé aux lecteurs sous le règne du nouvel empereur Guillaume II, qui avait démis son chancelier [Bismarck] de ses fonctions en 1890. Car il avait bien compris que, sous ce monarque et ses successeurs, la guerre l’emporterait sur la politique. Malheureusement, les événements allaient lui donner raison.

Die Welt