Paris : Kubra Khademi, la peintre afghane exilée en France à cause d’une de ses performances, continue de briser les tabous avec ses tableaux représentant la féminité de sa culture natale

C’est une anecdote que Kubra Khademi se plaît à raconter puisqu’elle marque pour elle le commencement de sa vie d’artiste. La petite fille d’alors vit en Afghanistan, dans une famille rurale de la province de Ghor. Elle a 5 ans et sa mère l’emmène au hammam en compagnie de quatre de ses sœurs pour la douche hebdomadaire. Kubra a grandi et, pour la première fois, elle prend conscience de la beauté des corps qui l’entourent. “J’étais bouche bée pendant que ma mère me frottait le dos. D’habitude, j’avais mal à en pleurer. Là, je ne sentais rien. J’observais ces femmes dénudées dans leur splendeur.

De retour à la maison, c’est le déclic. Kubra prend une feuille et fige tout ce qu’elle a vu sur le papier. Un dessin qu’elle déchire immédiatement et cache sous son lit, consciente de la transgression dont elle vient de faire preuve. Dans la tradition, le corps de la femme est impudique, et l’Afghanistan d’alors voit émerger le mouvement des Taliban, où la seule représentation d’un être humain est totalement interdite. Lorsque sa mère découvre le trésor de Kubra, elle la punit en la fouettant avec un câble.

Faire voler les codes de la représentation féminine

Vingt-sept ans plus tard, exilée à Paris, l’artiste continue de représenter le corps féminin dans tous ses états. “L’art m’offre la liberté de dessiner ce que je veux”, dit la jeune femme de 32 ans. Dans les œuvres qu’elle expose jusqu’au 3 avril à la galerie Éric Mouchet à Paris, les personnages de Kubra Khademi sont des déesses toutes puissantes, représentées dans des aplats et cernées d’écriture à la feuille d’or, selon des techniques empruntées aux miniatures perse et mongole. Des vers du poète persan du XIIIe siècle Djalal Al-Din Rumi – né en Afghanistan – accompagnent les scènes de plaisir féminin. Une façon de rendre hommage aux arts de son pays, l’Afghanistan, trop souvent réduit “à la guerre et aux Taliban”, ce qu’elle regrette. Comme ses personnages, Kubra Khademi exerce elle aussi sa toute-puissance d’artiste libre en prenant le risque de briser tous les tabous.

Les œuvres "Bagage de route #1" et "Bagage de route #2" exposées à la galerie Eric Mouchet à Paris.

Les œuvres “Bagage de route #1” et “Bagage de route #2” exposées à la galerie Eric Mouchet à Paris

Ici, une femme fait cuire un pénis géant en guise de méchoui, avec des références à la culture populaire du berger afghan. Là, une déesse défèque, faisant voler en éclat les codes mondiaux de la représentation féminine. Un peu plus loin, plusieurs femmes s’allient pour diriger l’érection masculine et œuvrer au plaisir d’une complice. Les représentations sont grotesques, les sexes masculins démesurés.

Le quadriptyque "Première ligne" de Kubra Khademi à la galerie Eric Mouchet.

Le quadriptyque “Première ligne” de Kubra Khademi à la galerie Eric Mouchet.

Des menaces sur l’exposition

“L’art doit perturber”, affirme la jeune femme. “Je ne cherche pas à plaire ou à déplaire, je veux juste me sentir libre.” Quelques semaines après le lancement de son exposition en février, la galerie qui l’héberge a reçu des menaces sur les réseaux sociaux. “Suffisamment sérieuses pour que nous portions plainte. Nous restons vigilants. Mais c’est parti aussi vite que c’est venu”, résume Marguerite Courtel, de la galerie Éric Mouchet. Kubra Khademi dit être habituée, elle est harcelée depuis longtemps sur les réseaux sociaux.

Dans sa famille de dix enfants, Kubra Khademi est la seule qui parvient à quitter le foyer familial pour aller étudier les beaux-arts à Kaboul, en 2008. “Nous étions six filles. Parfaites pour tisser un tapis alignées les unes à côté des autres et faire rentrer de l’argent pour la famille.” Mais la nuit tombée, la jeune fille révise ses leçons tout en brodant. “Grâce à ces broderies, j’ai mis suffisamment d’argent de côté pour partir à Kaboul”, explique-t-elle, soulagée d’avoir échappé à un mariage forcé. Son père étant décédé quand elle avait 13 ans, c’est son frère aîné qui finira par accepter son départ, non sans disputes. “Personne avant moi, ni autour de moi, n’avait étudié à l’université. Je suis partie seule, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait”, raconte l’artiste obstinée.

En armure dans les rues de Kaboul

Pionnière, Kubra Khademi l’est aussi dans ses œuvres. Ce jour de 2015 où sa vie bascule, elle décide de traverser une rue passante de Kaboul, vêtue d’une armure représentant ses formes féminines pour dénoncer les attouchements sexuels. Sous un déluge d’insultes, elle marche dix minutes dans cette tenue avant de devoir trouver refuge pour échapper à la colère des hommes que sa performance met hors d’eux. “Ça a rendu fou mon pays”, raconte-t-elle. “La dimension artistique de mon travail a été niée et incomprise.” Menacée de mort, elle restera cachée pendant trois semaines, avant de s’envoler pour la France.

Dans son atelier de la Fondation Fiminco, où elle est accueillie en résidence depuis mai 2020, Kubra Khademi a affiché au mur une photographie de sa performance en armure, symbole de ce dernier instant de liberté dans son pays. Aujourd’hui, cette armure se balade d’exposition en exposition aux quatre coins de l’Europe. L’actualité de l’artiste est chargée, avec une restitution en juin 2021 à la Fondation Fiminco à Romainville et une exposition-performance au Musée d’art moderne de Paris dans quelques mois.

Le nouveau projet de Kubra Khademi sera exposé en juin 2021 à la Fondation Fiminco.

Le nouveau projet de Kubra Khademi sera exposé en juin 2021 à la Fondation Fiminco

Pour sa nouvelle série, la plasticienne a introduit des personnages masculins dans son travail. Dans des photomontages, elle s’inspire de l’esthétique des Taliban : “Les Taliban aimaient se faire prendre en photo, mais c’était ‘underground’ à cause des interdits de représentation. Et dans ces photos, prises en studio avec un paysage de montagne et de chalet suisse en arrière-plan, ils prenaient des poses viriles avec leurs armes ; ou bien fraternelles, presque homosexuelles, lorsqu’ils se tenaient la main. Ces photos étaient comme des célébrations de leur présence ensemble.”

Faisant preuve de dérision une fois encore, elle s’est amusée à reproduire un studio photo afghan dans son atelier et elle se déguise en homme pour se faire photographier dans les mêmes postures. Dans ce travail, elle intègre dans ses clichés son compagnon, l’artiste américain Daniel Pettrow, comme pour réconcilier les deux nations. Dans un langoureux baiser à la Brejnev, elle s’immortalise ainsi, elle en Taliban et lui en émissaire américain.

France24