Paris : L’Arc de Triomphe empaqueté n’a-t-il vraiment rien coûté au contribuable français ?

Les pouvoir publics ont affirmé que l’installation de l’œuvre était entièrement autofinancée et ne coûtait rien à l’Etat. Pour autant, un avis d’appel au mécénat, proposant à des entreprises d’acheter la collection du Pont-Neuf, pour l’Etat, moyennant réduction d’impôt, a été lancé en 2019.

L’Arc de Triomphe empaqueté par Christo, le 18 septembre

L’œuvre, monumentale, fait beaucoup parler d’elle. Depuis le 18 septembre et pour seize jours, il est possible d’admirer la dernière pièce du duo d’artistes contemporains Christo et Jeanne-Claude sur la place de l’Etoile à Paris : l’Arc de Triomphe empaqueté. Installée après la mort du couple, (Jeanne-Claude est décédée le 18 novembre 2009, Christo le 31 mai 2020), elle a nécessité 25.000 mètres de tissu, 3.000 mètres de cordage et l’intervention de nombreux techniciens et corps de métiers différents. Budget total de l’opération : 14 millions d’euros.

Le projet ne coûte pas un centime à l’Etat, selon l’entourage des artistes, étant entièrement autofinancé par la vente privée d’œuvres originales (dessins, maquettes…). Une condition centrale pour faire des œuvres d’art temporaires du couple un événement populaire, accessible à toutes et tous. Face à des critiques spéculant sur le montant des aides publiques injecté dans l’emballage de l’Arc de Triomphe, l’Elysée a d’ailleurs insisté sur ce point dans la presse : «Il y a eu des malentendus sur le coût. Ce projet ne coûte rien à l’Etat. Il est entièrement financé par Christo, cela ne coûte rien au contribuable français». Le Centre des monuments nationaux, qui a donné son accord à l’équipe de Christo, a lui aussi confirmé, le 12 septembre dernier, qu’il ne devrait «assumer aucun coût».

Un discours qui ne convainc guère l’internaute (Pifou) qui nous a interrogés, et qui a porté à notre connaissance un texte publié au Journal Officiel en 2019. Il s’agit d’un «avis d’appel au mécénat d’entreprise pour l’acquisition par l’Etat d’une œuvre présentant un intérêt majeur pour le patrimoine national». Par ce texte, le ministère de la Culture informe les entreprises (assujetties à l’impôt sur les sociétés) qu’elles peuvent «bénéficier de la réduction d’impôt sur les sociétés […] égale à 90 % des versements qu’elles pourraient effectuer, dans la limite de 50 % de l’impôt dû au titre de l’exercice considéré, en participant à l’acquisition par l’Etat, pour le Musée national d’art moderne-Centre de création industrielle, d’un ensemble se composant de 36 œuvres originales (collages et dessins), d’une maquette, de documents d’archives, de photographies et d’éléments d’ingénierie, constitué autour du projet du Pont-Neuf empaqueté par Christo et Jeanne-Claude, Paris, 1975 – 1985».

Très concrètement, cela signifie que des entreprises ont été appelées à aider l’Etat à acquérir la collection du Pont-Neuf (dont l’emballage temporaire a eu lieu en 1985) pour le compte du centre Pompidou, moyennant une très généreuse réduction d’impôt. Et que par conséquent, l’Etat renonce à des recettes fiscales équivalent à 90% du prix d’achat de cette collection, fixé par l’avis d’appel à mécénat à 6 millions d’euros. Soit donc un manque à gagner théorique de près de 5,5 millions d’euros (si la limite de 50% de l’impôt dû n’est pas atteinte).

Si rien n’est directement demandé au contribuable, puisque ce sont les entreprises privées qui sont ici concernées, cette démarche représente toutefois, de fait, un manque à gagner pour le fisc. Dès lors, vous nous demandez si cela représente une forme de financement public des œuvres de Christo. Et donc, une remise en cause du modèle d’autofinancement prôné par l’artiste et son équipe.

«Software» et «hardware»

Contacté à ce sujet, le ministère de la Culture à l’initiative de cet appel, n’a pas souhaité donner suite et a renvoyé CheckNews vers le Centre Pompidou. Ce dernier, sollicité, confirme bien que cet appel au mécénat d’entreprise a eu lieu dans le cadre de l’exposition du «Pont Neuf empaqueté» qui s’est tenue du 1er juillet au 19 octobre 2020. «Une entreprise a répondu à cet appel et financé l’ensemble des pièces du Pont-Neuf» indique le musée.

Difficile, pour autant, d’établir avec précision dans quelle mesure la vente de cette collection du Pont-Neuf a servi à financer l’emballage de l’Arc du Triomphe, dans une logique de vases communicants. Ce qui est en revanche certain, c’est que les fonds obtenus ont alimenté l’entreprise montée par Christo et Jeanne-Claude, la holding CVJ (pour Christo Vladimirov Javacheff), dont le siège se trouve aux Etats-Unis. Leur équipe précise à CheckNews : «L’ensemble des produits revient à l’Estate Christo et Jeanne-Claude. Sur un modèle de cercle vertueux, les ventes de collection servent à financer la phase de montage des œuvres, très coûteuse. Mais les financements se font au fil de l’eau. Par exemple, en ce moment, Sotheby’s organise une vente aux enchères pour financer le projet de l’Arc de Triomphe.»

Ce modèle économique a en fait été théorisé par Christo lui-même. Il distingue ainsi deux phases qui, mises bout à bout, constituent l’œuvre d’art dans son ensemble. Il y a d’abord le «software» (la réalisation puis la vente de croquis, dessins, maquettes préparatoires) et le «hardware» (le montage en lui-même de l’œuvre temporaire). Le premier permettant donc de financer le second.

Trésors nationaux et œuvres majeures

Toujours selon l’équipe de Christo et Jeanne-Claude, le fait que des ventes à des musées publics interviennent dans la phase du «software» reste «exceptionnelle» et ne constitue pas la première source de revenus de la holding, principalement assurés par des établissements privés. «Du vivant de Christo, il est arrivé à trois reprises que des établissements culturels fassent l’acquisition d’une collection. Ce fut le cas du projet Running Fence, acquis par le Smithsonian American Art Museum, du Reichstag emballé dont la collection a été mise en dépôt au Bundestag de Berlin pour vingt ans et, enfin, de la collection du pont Neuf empaqueté, pour le Centre Pompidou. Ces institutions ont considéré la valeur patrimoniale intemporelle d’œuvres qui ont marqué le passé culturel d’une ville, au-delà de l’œuvre en elle-même qui est temporaire.»

Exceptionnelle ou non dans l’historique des ventes du duo d’artistes, cette démarche du ministère de la Culture en faveur des œuvres de Christo et Jeanne-Claude n’étonne pas les spécialistes de la question. D’abord parce que la procédure en question, bien que «peu fréquemment utilisée car seules de très grosses entreprises peuvent y concourir», demeure relativement classique – et, en tout cas, parfaitement encadrée par la loi, nous explique Sabine Rozier, maîtresse de conférences en science politique à l’Université Paris-Dauphine, spécialiste du mécénat culturel d’entreprise. «En incitant le mécénat, l’Etat ne finance pas l’emballage en lui-même mais une collection pérenne, qui figurera dans un musée. Si l’Etat n’avait pas permis l’achat de ses œuvres, il les aurait laissé filer» renchérit de son côté Nathalie Heinich, sociologue spécialisée dans l’art contemporain et autrice du Pont Neuf de Christo (éditions Thierry Marchaisse).

C’est en effet dans cet esprit qu’a été pensé l’article 238 bis-0 A du code général des impôts qui autorise une réduction d’impôt égale à 90 % (dans la limite de 50 % du montant de l’impôt dû) «en faveur de l’achat de biens culturels de trésors nationaux» et «de biens culturels situés en France ou à l’étranger dont l’acquisition présenterait un intérêt majeur pour le patrimoine national au point de vue de l’histoire, de l’art ou de l’archéologie». Dans ce cadre, c’est la Commission consultative des trésors nationaux, saisie par le ministère de la Culture, qui doit donner son avis sur le caractère de l’œuvre en question afin de lancer la procédure fiscale. Ainsi, à titre d’exemple, en 2014, la Commission a examiné dix demandes de reconnaissance d’intérêt patrimonial majeur. En 2015, quatre demandes.

Le coût assumé par la collectivité

La procédure aboutit, quoi qu’il en soit, à un dispositif fiscal extrêmement incitatif pour les entreprises. Sabine Rozier poursuit : «En général, les entreprises récupèrent 60 % de ce qu’elles ont versé sous la forme de don (à des œuvres reconnues d’intérêt général), voire 75 % quand ce sont des œuvres sociales relevant du dispositif ‘Coluche’. Les largesses étatiques peuvent monter jusqu’à 90 % du montant du don pour des œuvres spécifiques du type ‘Trésor national’ (ou, ici, une œuvre présentant un intérêt majeur pour le patrimoine national, ndlr). Pour les entreprises, l’investissement consenti est très rentable. C’est un procédé leur permettant à peu de frais de renvoyer une image de geste généreux, alors que la collectivité assume l’essentiel du coût de l’opération.»

Est-ce à dire pour autant que cette démarche vient battre en brèche le principe «d’autofinancement», dont se prévaut l’équipe de Christo ? «Ce n’est pas contradictoire avec l’idée que les œuvres sont autofinancées. Que ce soit un privé ou l’Etat qui acquiert l’œuvre, ça revient au même», estime Nathalie Heinich. Comprendre : in fine, remise d’impôt ou non, les fonds qui reviennent à l’Estate Christo et Jeanne-Claude après transaction sont bien des fonds privés et non des aides directes. Anne Bory, maîtresse de conférences en sociologie à l’université de Lille et spécialiste du mécénat d’entreprise, résume : «On ne peut pas dire que cela remet en cause le modèle de l’autofinancement car dans les faits, du point de vue de l’Estate Christo et par nature juridique, l’argent vient bien des entreprises privées. Mais au final, ce qui est présenté comme une acquisition privée correspond en partie à des fonds publics auxquels l’Etat a renoncés.»

Libération