Paris : “L’embuscade”, le restaurant afro-féministe-végan qui démontre que les racisés peuvent, eux aussi, être engagés dans des valeurs éthiques et écologistes

Pour les fêtards parisiens, l’adresse est sans doute bien connue. Située dans le 9e, à deux pas de la Place Pigalle, l’Embuscade est sans doute le premier lieu de fête afro-végan de Paris. Le véganisme est souvent perçu comme une mode récente, réservée aux Occidentaux privilégiés. Le mouvement afrovégane entend bien lui redonner toute sa dimension écologique et antiraciste.

Un endroit où tout est réunit pour passer une soirée, ou une nuit de rêve : cuisine du monde, moderne, créatif, pub, tapas, branché, cosy, dansant, romantique, spectacle, vintage…autant de qualificatifs pour présenter cette adresse ! A ces début, l’Embuscade était une Rhumerie du Cap Vert. et depuis octobre 2020, l’établissement se démarque par son restaurant 100% végan.

A sa tête, Patrick Ossie, le gérant, d’origine camerounaise et congolaise et la cheffe Phoebe Dunn, anglaise d’origine nigériane, explorant les multiples saveurs épicées d’Afrique, elle innove, expérimente et présente des plats issus d’Afrique centrale, d’Afrique de l’Ouest, et compte “monter” petit à petit vers l’Est et le Nord. Seul objectif : toujours se rapprocher de ses valeurs éthiques et écologiques.

Tout a commencé par un food-truck, et de la vente à emporter, pendant le confinement…Et ce fut un déclic : le succès était au rendez-vous auprès des clients, qu’ils soient végans ou pas. La cheffe, Phoebe est métisse et a grandi en Angleterre. Elle vit à travers sa passion pour les cultures qui se mêlent ! Et ce mélange se retrouve donc dans l’assiette.

Il s’agit également pour la jeune Cheffe de montrer qu’être conscient de la cause animale n’est pas uniquement réservé aux Européens. Comme elle le dit elle même, les gens “racisés” sont aussi engagés et que le véganisme n’est pas seulement un phénomène branché et “européen”. Pour son engagement pour le climat, elle a bien conscience qu’on ne peut pas faire “du kilomètre 0”, mais elle essaye au maximum de travailler avec des produits locaux et des cultivateurs africains éthiques.

En contrebas du quartier Pigalle, cette rhumerie capverdienne ouverte depuis vingt-quatre ans propose depuis plus de deux ans une cuisine végétale concoctée par la cheffe anglonigériane Phoebe Dunn. « La cuisine, c’est toujours politique. La gastronomie touche aux notions de transmission, d’héritage culturel, à l’histoire des peuples et des individus, explique celle qui est végane depuis trois ans. L’afrovéganisme, c’est une manière de proposer d’autres récits autour de la cuisine originaire d’Afrique. C’est aussi un pied de nez à l’aura de supériorité qui entoure la nourriture française. À travers mes plats, je veux pouvoir décoloniser nos visions de la gastronomie et redonner aux afrodescendants la fierté de leurs origines. »

D’après Émeline Pierre, c’est à cause de ces idées reçues autour de l’alimentation végétale qu’il n’est pas toujours évident pour les afrodescendants de se revendiquer véganes : « Ceux-ci doivent lutter pour se faire accepter tant au sein du milieu végane traditionnel blanc que dans leur communauté, pour qui ce choix peut être vu comme une forme d’acculturation, une volonté d’embrasser les valeurs du groupe dominant. Tout se passe comme si être Noir et végane était un état incompatible », explique la chercheuse.

Charlotte Polifonte confirme : « Avec la colonisation de l’Afrique par les Blancs, les Noirs ont été rabaissés au statut d’animaux. Cette blessure traumatique rend les communautés noires moins enclines à lutter pour les droits des animaux, car leur supériorité par rapport à eux a été difficilement acquise. Elle n’est d’ailleurs jamais gagnée, en témoignent les discours racistes qui renvoient les Noirs à leur prétendue animalité. Il faut donc faire preuve de pédagogie pour déconstruire cette hiérarchisation des individus et montrer que tous les êtres vivants méritent d’être traités sans violence. »

Pourtant, dans l’imaginaire collectif, le véganisme est avant tout incarné par des personnes blanches, par ailleurs urbaines et aisées. Alors, le véganisme, un « trucs de Blanc·hes ? », comme font mine de s’interroger les créatrices du podcast Kiffe ta race ? « J’aimerais ne pas centrer le discours antispéciste ou écolo sur la blanchité. On est saturé du message selon lequel l’écologie et le véganisme sont des choses [qui tournent] autour de la blanchité », insiste, dans cet épisode, l’écoféministe et doctorante en philosophie Myriam Bahaffou. « Comme dans la plupart des mouvances écologistes, les personnes blanches sont mises sur le devant de la scène et les personnes racisées, invisibilisées », s’insurge l’instagrameuse Charlotte Polifonte. Un exemple ? En 2020, en marge de la Conférence économique de Davos, l’agence de presse américaine Associated Press a coupé d’une photo de groupe l’activiste ougandaise Vanessa Nakate, laissant les quatre autres activistes blanches dont Greta Thunberg. « L’alimentation végétale n’est ni une mode, ni une invention de personnes blanches issues d’un milieu favorisé, soucieuses de l’environnement et de leur santé. Elle existe depuis des siècles dans de nombreuses cultures. »

Si l’agrovéganisme a largement creusé son sillon aux États-Unis, au Canada ou au Royaume-Uni, il gagne aujourd’hui en visibilité en France. Dès 2016, après un voyage au Brésil et aux États-Unis, la cheffe Gloria Kabe, native du Val-d’Oise, a entrepris de le populariser. « Aux États-Unis, il y a une véritable prise de conscience des dangers de la nourriture transformée, à laquelle les communautés noires sont particulièrement exposées, dit-elle. L’afrovéganisme incarne un retour aux sources vers des produits santé, qui constituent une partie intégrante de l’héritage culinaire africain : racines, feuilles, légumes, graines, etc. Alors que la cuisine africaine est souvent réduite à un continent et quatre pays, je cherche à travers mes plats à redonner aux différentes diasporas une cuisine à laquelle le plus grand nombre peut s’identifier. »

L’un de ses derniers plats, qui fait un tabac auprès des clients (végans ou pas), c’est le “yassa” : un plat qui accompagne d’habitude la viande ou le poisson…
Il est assez vinaigré, avec des oignons blancs ou jaunes. Composé de courgettes, de carottes, de maïs, et de champignons braisés, qui ont la texture du poulet.

Selon Phoebe, le végétal, c’est la base même de la cuisine africaine. Il faut juste savoir le travailler !

A travers ses plats, elle souhaite montrer que cette cuisine, toujours très colorée, épicée, riche en saveurs, offre une multitude de produits.

Au menu, le choix est vaste :

Maïs grillé au barbecue enrobé de jerk-sauce maison et au délicat goût de coco, bowl Abidjan composé d’attiéké et sa sauce yassa, de patates douces au four, mafé de légumes et tubercules de la maison ou encore le “Doudou jack burger” où la viande est remplacé par un steak de jackfruit ! Et pour la touche sucrée ? Pourquoi pas goûter aux “Los diabolitos”, des petits beignets fourrés au chocolat noir, servis tièdes avec des fruits et un coulis de cacahuète !…

Bref, une cuisine pleine de couleur et d’amour (à des prix tout à fait corrects : à partir de 11€ le plat et 15€ pour le menu…)

Alors si le cœur vous en dit, voici les infos utiles :

L’Embuscade
47 Rue de la Rochefoucauld, 9e
Du lundi au vendredi de 11h30 à15h et de 18h à22h
Samedi de 18h à 22h
Dispo en click and collect et en livraison
Tél : 01.42.80.19.50

L’Embuscade