Paris : Menacés par la gentrification de leur quartier, les jeunes de la cité Blémont tentés par le repli identitaire

Dans le XVIIIe arrondissement de Paris, la cité Blémont fait se croiser habitants des logements sociaux et employés de l’industrie musicale. Victimes d’intimidation et d’agressions de plus en plus fréquentes, les hipsters sont accusés de boboïser le quartier par certains jeunes en quête d’un local associatif.

Son casque de scooter vissé sur le crâne, Zaiyer Hachémi répète inlassablement le même mantra : « On était là avant eux ! » « Eux », ce sont les employés des boutiques musicales regroupées au sein du Marché indépendant des labels, le Mila, dans le petit îlot du XVIIIe arrondissement constitué des rues Letort, Émile-Blémont et André-Messager.

Au bas d’immeubles de brique rouge, ocre et orangé, le pôle de production musicale occupe dix-neuf bureaux aux devantures défraîchies parfois trompeuses : ici une épicerie égyptienne, là une société de transports. À quelques pas du métro Jules-Joffrin, dans le nord de la capitale, les logements sociaux de la cité Blémont forment une petite enclave pauvre au sein de ce « Boboland ».

« Ça fait vingt-cinq ans qu’on demande un local pour les jeunes et ça bouge pas. Les petits de 14, 15, 18 ans, quand ils voient que le Mila a des locaux partout, ils le prennent mal » renchérit Zaiyer, 40 ans mais qui en paraît dix de moins. Cofondateur de l’association locale De Monblémont et pur produit de ce coin de Paris classé quartier prioritaire, il se veut le grand frère des « quarante ou cinquante jeunes » qui traînent dans ses rues. Du reste légitime, la revendication d’un local associatif prend parfois des accents localistes, sinon identitaires, tant le sentiment d’appartenance est fort sur ce territoire de trois hectares.

Dans ces habitations bon marché construites entre les années 1930 et 1950, l’exiguïté et la suroccupation des logements expliquent le nombre d’ados désœuvrés qui font le mur. Les chiffres l’attestent : sur les 2 800 habitants de ce recoin du bas Montmartre, près d’un quart des jeunes n’est ni en emploi ni en études. Des trentenaires encadrent cette jeunesse désœuvrée qu’agace l’embourgeoisement des alentours.

Ainsi, le président de l’association De Monblémont Azzedine Achbouny ne mâche pas ses critiques : « Le climat est, entre guillemets, serein, mais c’est un peu hypocrite. On est à deux doigts de l’étincelle. Y a des jeunes, ils ont pas aimé que les trucs de musique viennent ici. Ils sont arrivés comme s’ils arrivaient dans des bureaux boulevard Haussmann ! J’ai rien contre le Mila, mais quand vous arrivez ici, faut pas rester dans votre coin, nous regarder de travers… »

Signaux faibles

Des jeunes « pas contents », les employés des labels de production et du magasin de vinyles Dizonord en ont rencontré plus d’un. En novembre 2020, Cyril, directeur du label Tricatel, a subi une agression des plus traumatisantes. Quatre adolescents déguisés en livreurs ont fait irruption dans son bureau de la rue André-Messager pour faire main basse sur la caisse en étranglant leur victime. Bilan du casse : une montre à 50 €. « C’est ce que j’appelle le “syndrome Fofana”*. Ils croient qu’on a plein de fric et pratiquent une ultraviolence pour pas grand-chose », analyse Cyril.

Quelle que soit l’identité des voyous, qui « ne viennent pas d’ici, mais sûrement de Barbès » assure Azzedine, ce larcin s’inscrit dans un contexte précis. Depuis quelques mois, intimidation et tentatives d’effraction se sont multipliées contre les enseignes du Mila, aboutissant à la création d’un groupe WhatsApp de voisins vigilants.

Cet été, le disquaire Dizonord s’est fait menacer par un multirécidiviste armé d’un couteau et d’un chien. « C’est un petit black d’ici qui avait mal aimé une réflexion du disquaire. On s’est expliqués avec lui et, de toute façon, il est retourné en prison » balaie Azzedine. D’autres signaux faibles créent un climat de mauvais thriller dans ce quartier d’ordinaire plutôt paisible.

Depuis janvier, on recense au moins quatre tentatives d’intrusion de la part de faux livreurs. Ambiance…Si, entre la cité Blémont et le Mila, la greffe n’a jamais vraiment pris, faut-il en incriminer l’une ou l’autre des parties ? Certes, riverains et élus regrettent aujourd’hui l’absence de consultation des habitants avant l’inauguration du Mila, en 2006. Mais l’implantation de ces « petits artisans de la musique » répondait alors aux besoins de ce quartier au pied d’immeubles vacants, comme le rappelle le chargé de mission développement local de la ville Bacary Sané : « Blémont possédait énormément de locaux non entretenus et inexploités. Il y avait un manque de commerces de proximité, ce qui signifiait aussi un manque de vie sociale et de sécurité faute d’éclairage et de passage dans la rue. » La mairie d’arrondissement décide alors de construire une « rue de la musique » sur le modèle de la « rue de la mode » établie dans le quartier voisin de la Goutte d’Or.L’aide logistique du Mila

Pour des labels musicaux affaiblis par la crise du disque, l’aubaine est inespérée : en signant des baux à prix modique avec le bailleur Paris Habitat, ils récupèrent peu à peu l’ensemble des rez-de-chaussée de la cité. Si la mairie a péché, c’est sans doute par économisme, supposant naïvement que les retombées économiques de ce tissu entrepreneurial – 60 personnes et leurs visiteurs du jour – profiteraient aux riverains. Or l’ouverture de bars et de restaurants branchés est loin de ravir les plus anciens locataires du parc social.

« Si on veut un quartier animé, on ne peut pas avoir que des gens qui boivent de la bière ou qui font de la musique ! » assène Yamuno Wanuke, professeure de danse africaine installée depuis vingt ans dans la cité.Il faut dire qu’un événement inattendu a longtemps anesthésié la vie locale : la fusillade du 21 juin 2010. Bilan : un mort, en pleine Fête de la musique. Ce règlement de comptes a traumatisé toute une génération qui a attendu le classement de Blémont en quartier prioritaire en 2015 pour se structurer en associations (De Monblémont, Lifes). Dans l’indifférence du Mila ?

« Dès qu’on peut aider, on le fait. De 2006 à 2010, le Mila collaborait à la fête du quartier. Quand la fête a repris, en 2018, on a organisé une expo photo d’habitants du quartier puis, en 2019, les jeunes ont customisé le rideau de fer de notre espace de coworking avec un street artist » plaide la coordinatrice du Mila, Lucie Monrocq. La jeune fille tatouée entretient d’ailleurs des rapports cordiaux avec Zaiyer et les autres responsables associatifs qu’elle croise quotidiennement. L’été dernier, ces derniers se sont battus comme des diables pour animer le quartier malgré les restrictions sanitaires, avec l’aide logistique du Mila.

“Une poche de pauvreté”

Ironie de l’histoire, le disquaire Dizonord, seule enseigne musicale pleinement intégrée à la vie locale, n’échappe pas plus que ses voisins aux petites agressions. Pourtant, « il s’investit et nous aide sans qu’on lui demande. Pour le goûter récréatif de cet été, il a sorti des platines, ramené un DJ et s’est mis à faire de la musique », salue Azzedine. Il n’empêche : placé sur la placette Blémont, que la mairie a récemment réaménagée, le commerce suscite les convoitises. Le centre de gravité symbolique de Blémont cristallise un sentiment de dépossession. Voire d’encerclement, tel le village d’Astérix.

« Ici, c’est un peu une poche de pauvreté. On est dans un entre-deux entre l’hyper-bobo rue du Poteau et les mineurs isolés de la porte de Clignancourt. On a l’impression qu’il y a une frontière » résume Gilles, travailleur social de l’association Grajar. Une frange des trentenaires du quartier s’avoue volontiers nostalgique des années 2000, lorsqu’ils pouvaient investir l’Antenne jeunes du 7, rue Blémont, sur la placette, pour faire leurs devoirs ou jouer au baby-foot. Après que la Mairie de Paris a fermé les Antennes jeunes, l’adresse héberge une entreprise de supervision musicale, ce qui redouble la frustration générale. Il ne faut pourtant que cinq minutes de marche pour se rendre à l’Espace jeunes de la rue du Mont-Cenis.

« Un truc de mythos. Même ça, ils l’ont boboïsé ! Là, tu fais ton CV, tu te tiens droit et tu sors. Un mec qui galère ne s’y sent pas chez lui » soupire Azzedine. Quoi qu’il en soit, la responsabilité en incombe à la mairie d’arrondissement, laquelle donne parfois le sentiment de vouloir sous-traiter l’animation du quartier aux membres du Mila. Ni travailleurs sociaux ni ambianceurs de soirée, ceux-ci ont toutefois apporté à Blémont un peu de mixité sociale et de dynamisme économique.

En signe de bonne volonté, le trésorier du Mila, Thomas Chalindar, qui habite à quelques rues, indique avoir « pris beaucoup de stagiaires de classe de 3e. Il nous arrive même ajoute-t-il, de prendre des CV ou d’écouter des démos d’artistes du coin ». Aux yeux du maire PS du XVIIIe arrondissement, Éric Lejoindre, le Mila n’a cependant « pas joué un rôle majeur dans la vie de quartier ». D’où la « priorité absolue » de l’édile : « Sauter sur la première occasion de libération d’un local pour offrir un espace mutualisé aux habitants » en mettant « une pression importante sur le Mila pour qu’il discute et sorte de ses murs ». Vivre ensemble sous pression, un art difficile.

Marianne