Paris : Nina Ibriche, 25 ans, ex-sans-papiers algérienne a réalisé son rêve d’intégrer la Police Nationale avant de se consacrer à sa passion pour l’écriture

Cette jeune femme de 25 ans, arrivée d’Algérie à 4 ans, a grandi dans les hôtels sociaux de la capitale et n’a eu de titre de séjour qu’à l’adolescence. Naturalisée française, entrée dans la police, elle l’a quittée pour prendre la plume désormais.

Sa jeune vie est déjà romanesque. Un enchaînement de chapitres dont elle est toujours sortie victorieuse, droite dans ses escarpins comme dans ses croquenots de service. À 25 ans, cheveux au vent mais apprêtée, avouant sans malice « je suis coquette ! », Nina vous en raconte comme si elle avait vécu le double. C’est que ce petit bout de femme, regard de jais encadré de cheveux bruns, est monté sur des ressorts directement reçus d’une enfance hors du commun.

De cette enfance et de ses sinuosités qu’elle n’évoque que par petites touches, au fil des pages de « Delta Charlie Delta » (216 pages, 13,72 euros) — sorti au printemps dernier — une histoire « inspirée de faits réels » mais qu’elle tient à ranger dans la catégorie roman, Nina Ibriche s’est construit une fierté et une volonté de fer, qui lui font dire à qui veut l’entendre que « dans la vie, tout est possible. Je crois que nous avons tous besoin d’entendre cela, en ce moment. »

Dans son roman, Nina dépeint « la réalité difficile des policiers », dont elle a partagé le quotidien pendant près de trois ans. « Cela peut paraître naïf, mais ces années ont été les plus belles de ma vie ! », assure la jeune femme aujourd’hui. Difficile à croire, avec sa silhouette d’adolescente menue et plutôt réservée, le soupçon de naïveté qui perce dans ses paroles ? Pourtant c’est vrai, et devenir policière fut l’une de ses premières revanches sur la précarité d’une enfance sans papiers.

Elle écrit son premier roman assise sur l’escalier d’un hôtel

La petite Nina avait 4 ans lorsque sa mère, avocate à Alger, a tout quitté pour une vie meilleure en France. « Ça a été compliqué », se souvient pudiquement Nina, dont le père avait choisi de rester en Algérie. D’abord hébergées chez des amis, puis surtout d’hôtel social en hôtel social, Nina et sa maman Louiza découvrent Paris et la proche banlieue au gré des chambres où elles posent leurs valises, et Nina apprend le français « sur le tas » avant d’être scolarisée.

Louiza ne peut exercer son métier, le renoncement est rude mais elle n’a pas le choix, et vit de petits boulots. « Je prenais tout ce qui s’offrait à moi », lâche-t-elle timidement. Tout, ce sont surtout des ménages, à pas d’heure et parfois loin. « La vie dans les hôtels a duré une dizaine d’années, raconte Nina. Je changeais tout le temps d’école, mais j’apprenais. » Dans les escaliers des lieux d’hébergement, la fillette lit pendant des heures, écrit aussi beaucoup, invente des histoires de son âge, navigue entre science-fiction et aventures humanistes avant de savoir ce que signifie le mot. « Elle a écrit son premier livre en CM2, je l’ai gardé », glisse sa maman comme un secret jalousé.

Un parrainage républicain qui change sa vie

Dans l’une de ses écoles où elle ne finissait pas toujours l’année, dans le IIe arrondissement, Nina la sans-papiers découvre la solidarité des instits, des familles et des élus locaux, impulsée par une maîtresse d’école engagée : menacées d’expulsion faute de titre de séjour, mère et fille font l’objet d’un parrainage républicain par l’ex-maire du IIe, Jacques Boutault. « Ça nous a sauvées, protégées », affirme Nina avec reconnaissance.

À 18 ans, elle devient française par naturalisation. C’est la fin des années sur le fil. La jeune fille garde ses racines mais se forge un avenir, passe un bac littéraire mais cherche encore sa voie. Sa spontanéité lui soufflera l’idée surprenante à laquelle elle-même n’avait jamais vraiment songé. « Le jour de la cérémonie de naturalisation à la préfecture, raconte-t-elle, on m’a demandé ce que je voulais faire plus tard. Je ne sais pas vraiment pourquoi, spontanément j’ai répondu policière alors que je n’y avais jamais pensé. » L’adolescente a alors deux romans à son actif, dont l’un écrit dans les escaliers d’un hôtel social, publiés à compte d’auteur et jamais sortis de l’anonymat. Peu importe, Nina se voit romancière, elle écrit, écrit, écrit, et rêve du jour où « les gros éditeurs » qui la refusent changeront de regard.

«On intervenait sur les urgences, beaucoup de rixes»

Son bac en poche, Nina poursuit dans cette voie qu’elle pressent difficile, « moins à cause du travail que du relationnel, du racisme dont j’avais peur au sein de la police », avoue-t-elle franchement, et intègre la formation d’Adjoint de sécurité (ADS) de l’Ecole nationale de police de Roubaix (Nord). Quatre mois plus tard, « ma mère était persuadée qu’en sortant, je serais affectée dans des bureaux », raconte-t-elle, mais c’est le baptême du feu, sur le terrain, dans un secteur pas vraiment de tout repos : la brigade des réseaux franciliens, en gare du Nord et secteur de la Chapelle. Elle y restera près de trois ans.

« On intervenait sur les urgences, beaucoup de rixes… raconte la jeune femme. C’était difficile, il y avait du danger, les horaires étaient lourds et il était impossible de prévoir le lendemain. L’adrénaline du début a fait place à plus de réflexion sur ce que je voulais pour l’avenir. En revanche, moi qui craignais les relations humaines au sein de la police, parce que je venais d’Algérie, que j’étais une femme, je n’ai jamais souffert de ça. J’ai au contraire trouvé une grande diversité. »

Si elle réfléchit déjà à quitter l’uniforme, Nina passe tout de même le concours de gardien de la paix, portée par sa soif de progresser. Elle part à Nîmes, commence la formation… et rentre à Paris, un début de 3e roman en cours. Sa démission est simplement le début d’un nouveau chapitre, sans regrets ni remords. Fini la police, bonjour les petites missions administratives ou collaboratrice parlementaire, tandis qu’elle avance ces 216 pages dans lesquelles la jeune femme met beaucoup de sa vie. « Il est inspiré de mon expérience dans la police, admet-elle volontiers, et des gens que j’ai rencontrés, dans mon ancien métier et dans ma vie à côté. Je suis fière de mon parcours un peu atypique, j’ai l’impression d’avoir pris ma revanche sur la vie. » Malgré l’âpreté du monde de l’édition, dont les portes restent difficiles à ouvrir, Nina ne se voit plus « faire autre chose qu’écrire. J’espère vivre un jour de mes romans. »

Le Parisien