Paris : « Nous devons taper très vite, très fort et tout le temps » : en immersion avec la brigade anti-sauvette

Pour lutter contre le fléau de la vente à la sauvette, qui empoisonne la vie des riverains et des commerçants, le commissariat du XVIIIe arrondissement a créé une brigade spécialisée unique en son genre. Reportage avec une unité qui doit constamment user de l’effet de surprise et souvent affronter l’hostilité des vendeurs et de leurs clients.

Rue Dejean (Paris XVIIIe), le 07 juin 2021. Nous avons suivi les policiers de la Brigade sauvettes et contrefaçons du commissariat du XVIIIe arrondissement, dans le quartier de Château-Rouge. LP/Philippe de Poulpiquet
Rue Dejean (Paris XVIIIe), le 07 juin 2021. Nous avons suivi les policiers de la Brigade sauvettes et contrefaçons du commissariat du XVIIIe arrondissement, dans le quartier de Château-Rouge 

Quartier Château-Rouge, Paris XVIIIe, lundi, 16h30. Un vendeur à la sauvette plonge sa main dans un gros sac entreposé sur un étal de fortune en carton. Puis il tend une poignée d’arachides à un passant. Deux policiers en civil en jeans, sneakers, maillot de basket et casquette sortent alors leurs brassards orange : « Police nationale ! Nous allons dresser un PV et saisir votre marchandise ! » s’exclament-ils. Le vendeur pâlit. La rue Dejean, grouillante, se vide d’un coup. « L’arme la plus forte de notre unité, c’est l’effet de surprise », prévient Bruno, le chef de la Brigade sauvettes et contrefaçons (BSC) du commissariat du XVIIIe arrondissement.

Un peu plus loin, rue des Poissonniers, les agents saisissent un sac isotherme rempli de safous, ces prunes originaires du bassin du Congo. « Une proposition à la vente nous suffit pour interpeller. Pour être efficace, nous devons taper très vite, très fort et tout le temps », précise le brigadier-chef, lunettes écaille de tortue sur le nez, moustache rétro poivre et sel et béret gris sur la tête. « Tu t’es fait un look Brigades du Tigre, Bruno !» taquine un policier en tenue croisé devant le commissariat.

«Nous devons taper très vite, très fort et tout le temps» : en immersion avec la brigade anti-sauvette de Paris

Lancée en 2017, la BSC est une unité unique en son genre, la seule en France spécialisée dans la lutte contre la sauvette. Ce phénomène, devenu massif dans le XVIIIe arrondissement, empoisonne la vie des riverains et des commerçants qui ont pignon sur rue. À tel point qu’en 2016, une association du quartier, excédée, a obtenu la condamnation de la Ville de Paris et de l’Etat pour défaut de moyens pour maintenir l’ordre public.

Une décision confirmée en appel, et entérinée en 2018 par le Conseil d’Etat. « L’encombrement de la rue est tel qu’il est impossible de circuler librement sans se faire bousculer. C’est insupportable au quotidien », témoigne une riveraine de la rue Dejean. « Un voisin, en fauteuil roulant, ne sort plus de chez lui le samedi à partir de 11 heures du matin. Il ne peut pas passer ! »

Paris (75), le 07 juin 2021. Un policier de la brigade saisit des safous, rue des Poissonniers. LP/Philippe de Poulpiquet
Paris (75), le 07 juin 2021. Un policier de la brigade saisit des safous, rue des Poissonniers.

Un catalyseur de la délinquance

Vacarme de jour comme de nuit, agressivité de certains vendeurs, rixes parfois violentes, insalubrité… « La population est extrêmement, et à juste titre, choquée par cette forme d’expropriation de l’espace public », reconnaît la commissaire centrale du XVIIIe, Emmanuelle Oster. Sur le terrain, la vente à la sauvette est un catalyseur de la délinquance. « Ça autogénère de la délinquance, en soi-même, et de par son modus operandi, précise la gradée. En occupant l’espace en permanence, les vendeurs à la sauvette autorisent d’autres phénomènes de délinquance à se dissimuler à travers eux : vol à la tire, colliers arrachés, sac à main subtilisés sur une terrasse… »

Cet encombrement de l’espace public attire des délinquants multicartes, qui vendent à la sauvette pour eux-mêmes ou pour d’autres, et s’adonnent à d’autres types de méfaits au gré des opportunités. « Vous ne pouvez pas lutter contre la délinquance dans le XVIIIe si vous ne traitez pas, en parallèle, tous les phénomènes d’occupation de la voie publique, poursuit Emmanuelle Oster. Ma prédécesseure l’avait parfaitement analysé, et c’est pourquoi elle a monté cette brigade spécialisée, un an avant mon arrivée. »

Interpeller en flagrant délit les vendeurs à la sauvette n’est pas la seule mission de la BSC : elle est chargée de déterminer, chaque fois que cela est possible, s’il existe des réseaux et les démanteler. « Il s’agit d’observer le phénomène sous toutes ses coutures », résume Emmanuelle Oster. Après de nombreuses filatures, la brigade a ainsi interpellé la semaine dernière quatre Afghans et saisi près de 20 000 cigarettes, entreposées dans deux squats de Seine-Saint-Denis, qui alimentaient la place de La Chapelle et la gare du Nord.

« Il m’est déjà arrivé de saisir des sex-toys, un Katana et même une urne funéraire »

Sur le terrain, la stratégie est d’occuper l’espace en permanence, faute de quoi les vendeurs reprennent place aussitôt le dos tourné. L’arme des policiers : une procédure simplifiée, autorisée par le parquet, qui permet de verbaliser et de saisir la marchandise. La vingtaine de membres de la BSC dresse 50 à 60 PV simplifiés par jour. « Mais la sauvette n’est pas l’apanage de la brigade : tous les effectifs de l’arrondissement – ou qui sont mis à la disposition du XVIIIe – sont mobilisés, insiste Emmanuelle Oster. Quand je sors en patrouille, il m’arrive aussi de faire en flagrant délit des ventes à la sauvette ». En 2020, malgré deux confinements, 21 400 PV ont été dressés et 114 tonnes de marchandises saisies, pour ce seul arrondissement. Depuis le début de l’année, près de 11 000 PV ont déjà été remplis, et 105 tonnes saisies !

Cette fois-ci, ce sont des cigarettes de contrefaçon que saisissent les agents de la brigade à La Chapelle.
Cette fois-ci, ce sont des cigarettes de contrefaçon que saisissent les agents de la brigade à La Chapelle

Tout se vend à la sauvette. « Il m’est déjà arrivé de saisir des sex-toys, un Katana et même une urne funéraire », sourit Bruno. À chaque quartier du XVIIIe sa spécialisation. À Château-Rouge, on trouve essentiellement de la contrefaçon, des produits prisés par les communautés gabonaises et camerounaises, et des cosmétiques dangereux, comme les crèmes éclaircissantes. « Avec la crise sanitaire, nous avons observé une recrudescence de produits de première nécessité : denrées alimentaires, gels douche, brosses à dents… » indique Emmanuelle Oster.

Aux abords des bouches de métro, se parquent les étals sauvages de fruits et de légumes. Les chaussures à Marx-Dormoy. Les herbes aromatiques, dont la menthe, et les t-shirts contrefaits à Lariboisière. Le tabac et les médicaments à Barbès, La Chapelle et Gare du Nord. La fripe avenue de la Porte de Montmartre. Tout ce qui intéresse les touristes à la Butte Montmartre : tours Eiffel en plastique ou métaux dangereux, personnages en bois, bracelets tressés, marrons grillés, bouteilles d’eau quand il fait chaud, parapluies quand il pleut…

Fractures de la mâchoire, des doigts, du nez…

Et puis il y a le « marché de la misère », où l’on trouve tout et n’importe quoi, à même le bitume, pour trois francs, six sous : un slip, une boîte de raviolis, un bout de fromage sous blister, une chaussure orpheline… « Des bandes font les poubelles des supermarchés, puis revendent ensuite les produits frais frappés de péremption. C’est la misère qui exploite la misère », soupire l’ancien gendarme Dominique Lapprand, cofondateur de l’Association de lutte contre le commerce illicite.

Vers 16h50, une fourgonnette blanche se gare à la hâte rue Marx-Dormoy. « Ce camion nous suit pour retirer rapidement la marchandise, une fois qu’elle est saisie, en attendant le passage de la benne. Ça permet de calmer les esprits », précise Bruno, qui anime la BSC depuis sa création. Sur le terrain, son équipe est régulièrement agressée par des vendeurs mécontents, voire bousculée par la foule. « Il y a eu des fractures récemment : de la mâchoire, mais aussi des doigts ou du nez », déplore-t-il.

La brigade interpelle un vendeur. Lors de ses interventions, elle est souvent malmenée par ses cibles ou par la foule.
La brigade interpelle un vendeur. Lors de ses interventions, elle est souvent malmenée par ses cibles ou par la foule

Les agents le savent bien : il ne faut pas détruire la marchandise sur place. A fortiori si ce sont des denrées alimentaires. « La population peut se montrer très agressive vis-à-vis de nous, parce qu’elle considère qu’on lui retire le pain de la bouche », regrette Emmanuelle Oster. « On nous dit souvent qu’ils ne font pas de mal en vendant des légumes. Mais allez dire cela au primeur, qui paie, lui, ses taxes et ses charges et qui est asphyxié par cette concurrence déloyale. » En mars, la BSC a démantelé un réseau de revente à la sauvette de fruits et légumes, qui s’approvisionnait… chez un grossiste de Rungis, au noir.

Toujours dans la rue Marx-Dormoy, les policiers arrêtent un homme qui traîne un cabas violet hors d’âge. À l’intérieur, plusieurs kilos de brochettes de viande crue suintent sous la chaleur étouffante de cet après-midi de juin. « Cet homme allait approvisionner des barbecues sauvages », précise Bruno. « Rupture de la chaîne du froid, viande dont on ignore la provenance stockée dans des sacs plastique de supermarché… Certes, on peut parfois avoir l’impression de vider l’océan avec une petite cuillère. Mais avec cette saisie, nous avons permis d’éviter à 100 personnes d’être malades ce soir. »

Les riverains ont bien senti les effets de ce travail acharné. « A l’hiver 2019-2020, la situation était redevenue acceptable, grâce à leur efficacité », salue une riveraine de la rue Dejean. « Malheureusement, la crise sanitaire est passée par là. Le premier déconfinement a été terrifiant : on est revenu à une situation quasiment identique à celle qui courait avant la création de la brigade… »

Le Parisien