Paris : « Ô ma chère ville, nous te quittons pour la province »

La pandémie et la généralisation du télétravail qui a suivi ont renforcé l’envie de quitter Paris chez beaucoup d’habitants de la capitale. Des professionnels qui ont franchi le pas expliquent leurs raisons et leur ressenti face à cette nouvelle vie.

Il se prépare, entre l’ombre des souvenirs qui planent et une envie nouvelle de calme. “Ça fait quarante ans que je vis à Paris”, répète à l’envi Nadir Moknèche. Il en a aujourd’hui 56. Ce fils d’immigrés algériens est né dans la capitale. Il était encore tout petit quand son père est mort subitement. Sa mère est alors rentrée en Algérie avec ses deux fils. “Je suis revenu à Paris à 16 ans, tout seul. Je me suis retrouvé en banlieue sud, dans le petit hôtel meublé où j’étais né, au-dessus de la brasserie que tenaient mes parents. Ça n’a pas été facile.” Mais il n’en est plus jamais reparti : par des chemins détournés, entre le hasard des rencontres et son désir de revanche, il est devenu l’un des grands noms du cinéma d’auteur français.

Pourtant, Nadir s’apprête à déménager pour Nogent-le-Rotrou, un gros bourg de 10.000 habitants. Une étendue de maisons et de jardins lavés par la pluie, à deux heures de voiture à l’ouest de Paris. L’idée lui trottait dans la tête depuis des années (“mais en France, la province profonde peut être triste, pas vraiment agréable”). C’est le premier confinement, il y a un an, qui a achevé de le convaincre : sur place, il retrouvera quelques amis, des “Parisiens repentis” comme lui. Il ne supporte plus “la densité de cette ville”, mais il aime la Ville Lumière, où il a tourné son dernier film, Lola Pater, avec Fanny Ardant, magnifique dans le rôle d’une mère trans.

Son cas n’a rien d’exceptionnel. Entre 2013 et 2018, Paris avait déjà perdu 54.000 habitants. Puis le Covid a accéléré la tendance. Avec des appartements de plus en plus petits (le prix moyen du mètre carré a franchi la barre des 10.000 euros), une irrépressible envie d’espace, au sens large, s’est imposée (la densité de population est dix fois supérieure à celle de Rome). Cette métropole de plus en plus indifférente et de moins en moins sûre a peut-être aussi ravivé une envie de renouer des contacts humains. Et dire que pendant longtemps, dans ce pays hypercentralisé, tout le monde voulait vivre à Paris.Il y a encore une dizaine d’années, certaines grandes villes de province, comme Bordeaux,Nantes et Lyon ont connu une renaissance et commencé à attirer de nouveaux habitants.

Ce sont à présent de plus petites villes qui séduisent les plus jeunes et d’autres, qui ont envie de changer d’air. Des localités que bien des Français seraient incapables de situer sur la carte, que ce soit dans la région ouest, comme Fougères, en Bretagne, ou Niort,dans les Deux-Sèvres, au sud de la Loire. Ou encore Quimper, Orléans ou Albi.Jungeun Eom a 35 ans et en a passé quatorze à Paris. Originaire de Corée du Sud, elle est devenue l’archétype de la Parisienne et travaille dans l’un des univers les plus fascinants de la capitale : la mode. Jungeun est modéliste. “Je reçois le croquis d’un vêtement du styliste, et mon rôle est de le mettre en volume.

En tant que free-lance, elle travaille surtout à la maison. “À Paris, je vis dans 30 m2. Pendant le confinement, j’étais un lion en cage”,confie-t-elle. En naviguant sur Internet, elle est un jour tombée sur une annonce pour un appartement aménagé dans un château aux portes de Chartres, à un peu plus d’une heure de train de la capitale.

Je l’ai acheté sur un coup de tête. Il coûtait 140.000 euros. Pour ce prix, à Paris, je pouvais m’offrir 10 m2 avec des toilettes communes dans le couloir.” Les maisons de luxe lui demandent parfois de venir travailler dans leurs ateliers “auquel cas, je prends le train pour Paris. J’y retourne volontiers de temps à autre parce que j’aime cette ville, mais je me suis affranchie de ses problèmes.”

“Privilégier la qualité à la quantité”

Pour Julien Bodin, 43 ans, le choix a été encore plus radical. Avec sa compagne, il s’est installé dans une maison nichée dans les collines des environs de Levroux, village de 3.000 habitants à une vingtaine de kilomètres de Châteauroux, à deux heures de TGV de la capitale. “J’ai habité vingt ans à Paris, souligne-t-il, mais je ne supportais plus l’agressivité latente que l’on respire en ville. Nous avons pris la décision en une semaine, en novembre dernier. J’ai aussitôt résilié le bail de mon appartement.” Il travaille le plus souvent à distance “et je continuerai à venir pour voir mes enfants, qui sont grands maintenant, et les amis. Je veux privilégier la qualité à la quantité dans le temps que je passe avec les gens que j’aime. Ce sera bien mieux.”

La province française ne serait-elle donc que l’exil du télétravail ? Ou bien peut-on vraiment recommencer une vie à zéro, même professionnellement ? Même de ce point de vue, la donne a changé. Valence se trouve à une centaine de kilomètres au sud de Lyon et a 64.700 habitants. À une certaine époque, elle n’était connue que pour son magnifique centre médiéval et pour son excellente gastronomie. Aujourd’hui, c’est également un centre économique en plein essor (depuis 2013, l’emploi dans l’industrie a enregistré une hausse de 6 % et, sur ces cinq dernières années, la population a augmenté de 4,8 %).

“Jamais dans la France des ‘gilets jaunes’”

En 2016, Stéphane Raymond a créé sa start-up à Valence, Smart Power. Cet ingénieur débordant d’imagination, qui pendant des années a été pilote de rallye et cadre chez Michelin, a inventé des crampons orientables à visser sous les chaussures de rugby ou de foot, qui améliorent singulièrement la vitesse de sprint. Cristiano Ronaldo en personne les a adoptés. “Je n’ai jamais eu envie d’aller vivre à Paris, j’ai fait de la résistance, raconte-t-il. Ça m’a parfois posé problème, car pour faire carrière, c’était un passage obligé. Puis, je suis arrivé à Valence : en deux heures de TGV, on est gare de Lyon. Mais ici, la qualité de vie est meilleure. Et le système économique dynamique.

Nadine Levratto, économiste à l’université de Nanterre, souligne cependant que “la situation des villes moyennes en France est très hétérogène. Dans la plupart des cas, les Parisiens qui fuient la capitale choisissent les régions les plus dynamiques, celles de la nouvelle industrialisation, dans l’Ouest surtout.Mais ils ne vont pas dans les régions qui ne se sont jamais remises de la crise des vieilles industries, comme le Nord ou une partie de l’Est.

Les économistes ont identifié la “fameuse diagonale du vide, une bande de territoire où le développement s’est arrêté depuis longtemps. Elle trace une ligne du Nord-Est, site des anciens bassins miniers, à la Bourgogne, puis rejoint le Massif central et se prolonge jusqu’à une partie du Sud-Ouest. C’est la France des ‘gilets jaunes’. Là où les ex-Parisiens n’iront jamais.”

La Stampa