Paris : « Transernité », en accouchant, Ali est devenu le premier homme trans à être reconnu parent à la naissance de sa fille

Pour lui comme pour son compagnon François, le chemin vers la parentalité a certes été parsemé de quelques embûches, mais dans leurs paroles, et dans des anecdotes souvent drôles, on perçoit surtout une évidence : celle d’une volonté sans faille d’avancer ensemble vers la parentalité de la part de ces deux militants. Au début, pourtant, Ali s’est questionné : « Je ne sais pas alors si, en tant que mec trans, je me sens capable de porter un enfant, parce que j’en ai la possibilité. En même temps, l’idée m’intéresse autant qu’elle me questionne : ça ne me rebute pas, mais ça me questionne surtout. »

Durant sa grossesse, Ali affirme qu’il a rencontré des personnes bienveillantes, notamment à la maternité des Lilas, en région parisienne, renommée par les deux parents la « transernité » des Lilas ». Céline, la sage femme, se dit contente d’avoir pu les accompagner. « C’est la personnalité de la personne qui est là qui est importante, et pas son genre. C’est Ali, quoi, c’est une personne enceinte, en fait », confie-t-elle au micro de Clémence.

La grossesse d’Ali, homme transgenre : “C’est important de rendre visibles les histoires qui se déroulent bien”

Mettre des visages et des voix sur ces histoires, c’est capital notamment pour que des politiques cessent d’instrumentaliser les personnes trans ou de contester les familles homo-transparentales. Ali et François, merci d’avoir partagé vos mots. Et nous souhaitons à Salomé tout le bonheur possible.

Cette grossesse, ils ne l’ont pas médiatisée tout de suite. Pas envie de s’exposer à «des trucs violents», ou de prendre de risques, pour eux, pour leur fille, ou pour «les gens dans la même situation qu’eux». Désormais, si Ali et François font entendre leur voix, c’est pour contribuer à mettre en avant ce «vide juridique» autour de la filiation des parents trans. «L’épée de Damoclès» que François, cadre dans l’associatif de 43 ans, dit avoir longtemps sentie au-dessus de leurs têtes, semble s’être éloignée : en décembre 2019, les époux ont obtenu la reconnaissance de leur double filiation paternelle à l’état civil, dès la naissance de leur petite Salomé, sans avoir à endurer des années de combat judiciaire, une procédure d’adoption, ou une inscription en tant que «mère», case théoriquement affiliée à la personne qui accouche en droit français. Une situation exceptionnelle, sans doute une première : Ali est un homme trans qui a accouché de leur enfant. Un précédent, mais pas une jurisprudence pour autant : le fruit d’un compromis trouvé en amont de la naissance avec le parquet de Bobigny, via une rédaction «littéraire» de l’état civil, hors des cases genrées.

Dans la deuxième saison d’“Océan”, Ali parle de son compagnon François et de leur fille Salomé, qu’il a mise au monde il y a dix-huit mois. Premier homme à être tombé enceint en France, il revient sur sa grossesse et plaide pour une meilleure reconnaissance des “transernités”.

Dans la série documentaire Océan. En infiltré.e.s, disponible sur France.tv Slash, il rayonne dans un épisode consacré à la « transernité ». Assigné fille à la naissance, Ali est un homme trans de 40 ans. Son état civil a été modifié en 2015. Il a gardé son appareil reproducteur et a eu le souhait avec son compagnon François d’avoir un enfant : leur fille Salomé est née. Ali est ainsi le premier Français reconnu homme à l’état civil à être tombé enceint (mot qui désigne une gestation au masculin). Une grossesse et une parentalité épanouies qui s’inscrivent dans le combat militant qu’Ali mène pour l’accès à la santé des personnes trans et à leur pleine et entière reconnaissance. Rencontre.

Vous vous êtes peu exprimé jusqu’ici. Pourquoi cette prise de parole dans la série documentaire d’Océan puis dans Télérama aujourd’hui ?
J’ai assez peu pris la parole jusqu’ici, à dessein. Durant la grossesse, mon mari et moi ne souhaitions pas rendre publique notre histoire, parce qu’une grossesse reste complexe. Elle vient bousculer intérieurement la personne qui porte l’enfant, mais aussi le couple. Cela entraîne beaucoup de changements qui vont au-delà du simple fait d’« être enceint ». En tant qu’homme trans, j’avais de nombreuses questions (administratives, professionnelles, sociales, familiales…) à gérer. Nous nous sommes donc concentrés sur notre qualité de vie et sur tout ce qui nous permettait, à tous les deux, de vivre cette grossesse et cette future parentalité de la manière la plus satisfaisante et sûre qui soit. On en parlait autour de nous, mais cela restait dans un cadre très intime et privé.

Aujourd’hui, c’est différent : d’une part parce que tout s’est très bien passé et que nous avons réussi, grâce à la décision courageuse d’un procureur, à obtenir la reconnaissance de nos paternités à tous les deux, et la « reconnaissance de ma parentalité dans mon bon genre » en ce qui me concerne, sur notre livret de famille. Ce point était fondamental pour nous. D’autre part, c’est important pour la communauté des personnes trans de rendre visibles nos parcours aussi lorsqu’ils se déroulent bien, pour donner de la force à mes adelphes et à tous ceux qui ont envie de créer une famille.Deuxième saison de la websérie documentaire d’Océan : “Je montre la force des personnes trans”

Votre petite fille, Salomé, a aujourd’hui 18 mois. Comment va-t-elle ?

Elle va très bien. Elle a la pêche, elle est pleine de lumière.

Vous êtes tombé enceint facilement, peu après l’arrêt du traitement hormonal (testostérone). Grossesse, accouchement, reconnaissance de la filiation… votre témoignage est très positif, bien loin du parcours du combattant.

Oui. Pour autant, je ne peux pas laisser croire que c’est facile pour la majorité des trans. J’habite à Paris, j’ai 40 ans. En tant que militant de longue date, j’ai bénéficié d’un réseau de soutien et de ressources qui ont permis que tout se passe bien. Je ne suis pas en rupture familiale, j’ai eu le soutien total de ma famille et beaucoup, beaucoup d’amour autour de moi. J’avais cette forme d’assurance de savoir que je ne serais pas du tout seul, ni isolé. En cela, je fais partie des chanceux. Autre privilège : même si je suis issu d’un milieu social peu favorisé, je suis une personne trans masculine blanche, et je ne vais pas être traité par le corps médical de la même façon qu’une personne trans racisée.

Ali durant sa grossesse.

Ali durant sa grossesse.

Bien avant la naissance de votre enfant biologique, vous avez anticipé un certain nombre de démarches et réfléchi à tous les scénarios. Comment vous êtes-vous préparés ?

On a monté une sorte de plan d’action, tant sur le volet juridique que médical. Nous avons choisi de nous entourer, de ne pas avancer seuls. Tout d’abord, François et moi avons reçu le soutien de juristes militantes féministes qui mènent des recherches sur les questions de droit, filiation, intersexuation, transidentité , transidentités (via l’association le GIAPS)… L’une d’elles, avocate, travaillait sur le dossier d’une femme trans qui se bat depuis des années pour faire reconnaitre sa parentalité au féminin. Un vrai parcours du combattant… C’est vraiment scandaleux ! Car un couple qui « tient » après une transition, ce n’est pas si fréquent. Et qui, en plus, décide d’élever ses enfants et d’en convevoir un troisième, c’est encore moins fréquent.

C’est dans ce sens que l’appareil judiciaire participe à détruire la sécurité intérieure du couple et de la famille en décidant sciemment de ne pas offrir de protection juridique égale à celle d’un couple cisgenre hétérosexuel. Leur enfant a bientôt 8 ans et n’a toujours officiellement qu’une seule mère, alors qu’elles sont deux à l’élever. Il peut se passer n’importe quoi (problème médical, autorisation pour voyager…) : la maman trans ne peut pas avoir les mêmes droits que la maman cis, alors que c’est leur enfant biologique à elles deux. Dans cette affaire, la non-reconnaissance de leurs droits est particulièrement transphobe, homophobe et sexiste. Tout cela nous a poussés à mettre en place une stratégie pour s’assurer de la reconnaissance et de la sécurité juridique de notre famille. Nous avons ainsi pu avoir une discussion au tribunal avec le procureur, ses substituts et notre avocate avant la naissance de notre enfant sur la reconnaissance de la double filiation au masculin, sans adoption de notre futur enfant.

Ali filmé chez lui avec sa fille, aux côtés d’Océan venu l’interviewer pour la websérie Océan.

Ali filmé chez lui avec sa fille, aux côtés d’Océan venu l’interviewer pour la websérie Océan

Quels sont les enjeux de cette double filiation ?

L’écueil, c’est le flou autour de l’autorité parentale partagée et la responsabilité parentale qui vient mettre en insécurité les parents et l’enfant. Notre couple va très bien, on était très amoureux et on l’est toujours ! Mais quand cela se passe mal après la naissance de l’enfant, il y a un vrai risque pour le parent non reconnu. L’adoption peut prendre jusqu’à un an. Et pendant ce temps-là, l’État n’accorde pas de statut légal au second parent. Aller chez le pédiatre, faire des activités, inscrire son enfant à la crèche, prendre l’avion, voyager mais aussi parfois auprès de nos familles et de nos « belles familles »… : tous les gestes de la vie quotidienne sont encadrés par le droit. “Nous avons été reconnus à l’état civil comme les deux parents masculins de notre enfant biologique. Une première en France.”

Votre bébé est né à la célèbre maternité des Lilas, en banlieue parisienne, que vous avez rebaptisée « transernité des Lilas ». Comment s’est déroulée votre prise en charge ?

Là aussi, nous avons rencontré une équipe formidable. Qui a anticipé en interne la question de la déclaration de naissance. La direction a fait le choix de modifier officiellement les papiers de certificat de naissance pour tous. Le système informatique a été « rebooté » pour permettre, sans faire de rature manuscrite sur le document, d’être inscrit dans mon bon genre. C’est exemplaire !

Et à la mairie ?

Tout s’est bien passé. Nous avons été reconnus à l’état civil comme les deux parents masculins de notre enfant biologique, une fois que la consigne a été donnée par le procureur. C’est une première en France. Mais on nous a aussi prévenus que cet acte est attaquable en nullité.

Ali, François et leur fille, Salomé.

Ali, François et leur fille, Salomé.

Vous êtes le premier homme trans à l’état civil à avoir porté et donné naissance à un enfant en France. Quid des autres formes de parentalité trans ?

Depuis la naissance de Salomé, un autre enfant est né aux Lilas d’un papa trans ayant lui aussi obtenu son changement d’état civil. D’autres arrivent. Mais des enfants qui ont été portés par des hommes trans pendant leur transition hormonale et chirurgicale [sans changement d’état civil, donc toujours considérés par l’administration comme des femmes, ndlr], il y en a beaucoup. Il y a aussi des hommes trans qui ont porté des enfants avant leur coming out. On a peu de chiffres : je pense pourtant qu’il serait important de documenter nos parentalités trans.

La France, jusqu’en 2016, exigeait des hommes trans qu’ils subissent une stérilisation, garantie de leur perte de fécondité, pour obtenir leur changement de prénom et de genre sur leurs documents officiels

Il a fallu que des militants trans – dont je faisais partie – forcent les tribunaux à changer nos états civils sans stérilisation. Nous étions une petite quinzaine dans les années 2000. Du coup, des tribunaux ont commencé à accepter de le faire. On a fini par peser suffisamment pour questionner la loi : en 2010, une circulaire de Michèle Alliot-Marie, alors garde des Sceaux, dit « qu’il appartient aux tribunaux d’apprécier au cas par cas les demandes de changement de sexe sans forcément apporter la preuve de traitement médico-chirurgicaux (hormonothérapie, chirurgie plastique…) », à commencer par une stérilisation qui prenait la forme d’une hystérectomie totale. Ce sont les associations qui ont imposé le débat sous Sarkozy et réussi à faire en sorte que nos états civils soient changés sans stérilisation. Stérilisation qui était de toute façon illégale.

Bien sûr, rien n’était écrit noir sur blanc, mais tout le dispositif mis en place pour accéder à notre changement d’état civil nous obligeait à être stérile. En gros, étiez reconnu homme à l’état civil, vous n’aviez plus d’utérus. Et pour une femme trans, plus de verge. Or le genre n’est pas lié à nos parties génitales ou à notre appareil reproducteur. Face à ce scandale, j’appelle d’ailleurs aujourd’hui ouvertement la communauté trans à attaquer l’État pour ces stérilisations forcées. L’État français nous doit réparation. Plein de mecs trans l’ont fait parce qu’ils y étaient obligés pour obtenir un changement d’état civil leur permettant de sortir de la précarité et du danger, d’accéder à l’emploi, à la sécurité. Être une personne trans ne veut pas dire « avoir un problème ». C’est toute la mécanique sociale de notre non-reconnaissance et ce qu’on nous impose en termes administratifs pour vivre nos vies qui font que la grande majorité des trans vivent des moments durs, des phases de dépression ou de tristesse. “Je n’arrive pas à défaire l’intime du politique. (…) J’ai envie que mon enfant s’épanouisse dans un environnement bienveillant.”

Quelles sont vos attentes personnelles et politiques dans les années qui viennent ?

Je n’arrive pas à défaire l’intime du politique. Du coup, ma vie de famille et personnelle est fondamentalement liée aux droits auxquels ma communauté a accès, ou pas. Le projet de loi sur la bioéthique bientôt être définitivement voté. Et donner accès, j’espère, aux mêmes droits aux couples de même sexe d’état civil, afin qu’ils soient reconnus comme les parents d’intention. Notre histoire à François et à moi a été relayée à l’Assemblée nationale par la députée Danièle Obono (LFI). J’attends que les trans avec un changement d’état civil puissent avoir accès à la PMA. Qu’ils et elles puissent avoir accès à la PMA avec leur compagne et leur compagnon. Que les hommes trans aient accès à la santé de manière bienveillante et qu’une attention toute particulière soit portée sur la spécificité de nos corps, de nos grossesses et des familles que l’on construit.

L’enjeu est capital, pour nous comme pour nos sœurs lesbiennes : cela génère de l’inquiétude de ne pas être reconnu comme le parent d’intention de nos enfants. Cela produit des effets délétères sur nous et nos enfants. J’ai envie que mon enfant s’épanouisse dans un environnement bienveillant, qu’elle se sente bien entourée et accueillie dans un monde qui ne la malmènera pas quand on lui demandera d’où elle vient et qui sont ses parents. Enfin, j’espère que mes deux merveilleuses filles, Salomé et Judicaëlle [sa fille aînée, née d’une précédente relation, dont il est privé, ndlr], auront la chance un jour de se rencontrer.

Libération