Paris : Une migrante chinoise juge très sévèrement la France

Arrivée à Paris il y a 17 ans de son village chinois, la jeune consultante raconte sa découverte des Français en nous renvoyant un miroir édifiant. « Finalement, la France est plus socialiste que la Chine! »

Fille de modestes villageois du Jiangsu, élève brillante et acharnée, Chunyan Li est arrivée en France en 2003 pour intégrer HEC, pleine d’images d’une France romantique. À la tête de son cabinet Feida Consulting, spécialisé sur les relations franco-chinoises, elle s’apprête à lancer Allez Xin! une plateforme destinée aux touristes chinois à la recherche de «l’art de vivre en voyage». Dans Cyrano, Confucius et moi (Éditions de l’Archipel), la jeune femme raconte, avec vivacité, sa découverte des Français.

LE FIGARO. – Qu’est-ce qui vous a attirée vers la France dès votre enfance?

Chunyan LI. -J’ai découvert, très jeune, la littérature française. On trouve des classiques même dans les petits bourgs chinois, ou les textes de Maupassant ou de Balzac dans nos manuels scolaires. Pour moi, la France était un pays romantique, inaccessible, qu’évoquaient Notre Dame de Paris – Quasimodo a un esprit de sacrifice tellement pur! – et Les Misérables, ou encore Cyrano de Bergerac ; le film avec Gérard Depardieu est très populaire.

Pour arriver de votre village jusqu’à HEC, vous avez fait preuve d’une détermination impressionnante. D’où la tenez-vous?

Quand je suis née, en 1979, dans mon village, il n’y avait ni chauffage ni eau courante. On puisait l’eau dans un bras du Yang Tsé. Mon père, qui adorait lire, a été empêché de faire des études par la Révolution culturelle. Il a appris tout seul la menuiserie. Ma mère travaillait dans les champs. J’ai vu mes parents travailler très dur pour financer mes études, puis celles de ma sœur. Ils voulaient que j’aie une vie différente.

Moi, je ne voulais pas rester paysanne, je désirais partir loin et découvrir le monde. Dès la maternelle, j’étais la meilleure élève, j’adorais la littérature. J’ai toujours visé l’excellence scolaire pour changer de destin et mettre mes parents à l’abri du besoin. Les Français ne comprennent pas toujours cette détermination des Chinois, qui leur semblent obsédés par le travail et la réussite, et incapables de profiter de la vie.

Débarquée à Paris, pleine de clichés, vous avez connu quelques déconvenues…

Nous avons une image idéalisée du romantisme français. Je croyais que les Français offraient tout le temps des roses à leur compagne et leur restaient très fidèles. La réalité est tout autre… En France, l’attitude «je-m’en-foutiste» est courante, surtout au début et à la fin d’une relation.

En Chine, l’esprit de compromis est très important pour maintenir l’harmonie. C’est lié à l’héritage du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme. En France, la séduction et le jeu sont omniprésents dans les relations hommes-femmes. En Chine, on est plus réservé et on doit s’engager dans une relation dès le début ; les actes comptent plus que les paroles.

Avez-vous subi cette image de profiteuse, voire d’espionne, qu’ont les femmes chinoises qui côtoient des Français?

Depuis la publication de mon premier livre*, il m’arrive de passer à la télévision. Si je dis du bien de la Chine, je vois sur les réseaux sociaux que l’on dit que je suis forcément payée par le gouvernement chinois, que je suis un robot, un mouton. Je ne représente pas le gouvernement, je parle avec ma propre expérience. Imaginez un Français qui vivrait en Chine et entendrait tout le temps des critiques sur la France, il aurait envie de défendre son pays, non? Et on dirait qu’il fait de la propagande pour la France.

Quant à l’image de profiteuse, de Chinoise qui fréquente un Français juste pour obtenir un passeport ou un avantage, j’en ai fait l’expérience avec la mère d’un petit ami. Parce que je venais d’un village chinois, il fallait se méfier de moi au lieu d’apprécier comme je me suis battue pour arriver jusqu’ici. C’est très injuste!

Cela fait 17 ans que vous vivez à Paris. En quoi vous sentez-vous française?

Je traverse parfois au feu rouge à pied, je dis plus facilement non qu’avant, et je suis devenue bavarde et un peu râleuse! Surtout, alors qu’en Chine, on considère qu’une femme n’est pas complète si elle n’est pas mariée ou si elle n’a pas d’enfant, j’apprécie qu’ici on mette moins de pression sur le statut marital, qu’une femme puisse vivre plus libre à tout âge.

Comment ressentez-vous la méfiance accrue des Occidentaux envers la Chine?

Avant la pandémie, l’image de la Chine s’était déjà dégradée avec les tensions sino-américaines. La pandémie a été une accélération des tensions. Les États-Unis se sont rendu compte que la Chine pourrait les dépasser un jour. C’est inéluctable, mais je le vois comme un cycle. Dans l’histoire, aucun pays ne peut dominer à jamais. La Chine a été la première puissance, surtout sous les dynasties Tang et Ming, puis elle a manqué la révolution industrielle. Et son tour revient.

Elle a cependant encore de grandes lacunes dans le «soft power». En France, on connaît mieux la culture japonaise que la culture et l’histoire chinoises. Alors que l’inverse est faux, les Chinois connaissent beaucoup mieux la France. Pour résumer, je dirais que les clichés chinois sur la France enjolivent la réalité, mais que les clichés français sur la Chine sont pires que la réalité…

Quel regard portez-vous sur la gestion de la pandémie par la France?

Lorsque je suis rentrée de Chine fin janvier 2020, seuls les Asiatiques portaient le masque dans les transports, et on nous regardait de travers. Le gouvernement français n’était pas préparé. Les Français n’ont pas connu le choc de Wuhan, où il n’y avait pas assez de lits à l’hôpital au début. Cela a provoqué une grande peur. En Chine, il y a un esprit communautaire très fort, inculqué dès l’école primaire, où tous les élèves font de la gym ensemble.

En France, la liberté individuelle, le désir passent avant. Là où les Chinois trouvent positif d’appliquer certaines mesures strictes ou d’installer une appli de surveillance sanitaire, les Français pensent d’abord atteinte à la liberté et à la confidentialité des données. En Chine, on écoute le chef. En France, on débat. J’apprécie ces échanges d’idées mais, à la fin, il faut une solution. Pour ce qui concerne le soutien aux entreprises, je trouve le dispositif français très utile. Il n’est pas aussi systématique en Chine, notamment pour les PME-TPE. Finalement, la France est plus socialiste que la Chine!

Le Figaro