Parrains et caïds de cité : comment la nouvelle génération a effacé l’ancienne

L’avocat pénaliste Gérald Pandelon raconte dans son livre «La France des caïds» ses entrevues avec certains des plus grands voyous de France et comment il s’est opéré une passation des pouvoirs.

[…] A la fin des années 1990, une concurrence d’un nouveau genre apparaît. Les caïds des cités gagnent en influence grâce aux narcotiques et se structurent pour rafler plus gros que leurs aînés. Un nouveau visage est donné au grand banditisme français.

Jo était considéré comme un des parrains, au côté des noms de Jacky Imbert ou Francis Le Belge. Sa spécialité : les braquages de banque et les machines à sous. « Moi, je n’ai pas fait de narcotrafic », tient-il à souligner. Mais à la fin des années 1990, les voyous de sa génération vieillissent et se font décimer par les règlements de compte. Sans compter la concurrence des cités qui n’arrange pas leurs affaires.

Les jeunes ont appris de leurs aînés

Deux options se posent alors : rester seul ou s’allier avec cette nouvelle génération. Jo, pragmatique, préfère « ne pas se faire bouffer » et opte pour l’alliance, à contrecœur. « Il valait mieux pactiser avec le diable que de se retrouver au cimetière », admet-il. « On apportait le savoir-faire, eux la logistique. Mais ça n’a pas toujours fonctionné. »

Preuve en est, l’exemple de Farid Berrahma, pionner du néobanditisme dans les cités, dont la tentative de rapprochement avec les Corses s’est soldée dans un bain de sang en 2006. Difficile désormais de ne pas reconnaître que les jeunes ont appris de leurs aînés au point de les effacer à leur profit.

Jo était le client de l’avocat pénaliste Gérald Pandelon. Ce dernier sort « La France des caïds » (Ed. Max Milo, 19,90 euros), où il fait côtoyer les histoires de parrain à l’ancienne comme Jo avec celles des grands voyous de cité. « J’ai assisté à cette érosion du banditisme classique avec l’évolution de ma clientèle », affirme-t-il. Mais si les bandits ont changé, les méthodes restent les mêmes.

À travers les entrevues racontées par l’avocat, on perçoit une porosité avec le monde politique : « Les parrains avaient déjà un lien très étroit avec certains hauts fonctionnaires, relate Gérald Pandelon. C’est un échange gagnant-gagnant : les fonctionnaires ferment les yeux sur certaines pratiques, et en échange les voyous maintiennent une paix sociale. »

«Les voyous sont plus forts que les politiques»

Politiques qui font appel à un homme de main, élus locaux qui s’attablent pour un dîner avec des grands voyous, marraine d’une cité qui se retrouve sur une liste aux élections municipales, l’auteur revient sur les liens entre les deux sphères. Jusqu’à avancer que, parfois, les grands voyous sont les politiques.

« J’ai déjà assisté à des remises en liberté qui semblaient impossibles à obtenir, avoue-t-il. Le client me dit : Merci maître, vous avez bien travaillé. Cependant je ne suis pas dupe, je sais très bien que ce n’est pas de mon ressort. »

Discutant sa position « schizophrénique » d’avocat et de citoyen, Gérald Pandelon assure que le business des bandits français est bien pérenne : « Les différents plans envisagés par le gouvernement ne tiennent pas la route, considère-t-il. Les voyous sont plus forts que les politiques, parce qu’ils ont toujours un coup d’avance. » Le juriste dresse un constat pessimiste et doute d’une éventuelle amélioration : « Je n’ai pu écrire que 10 % de ce que je sais, imaginez que c’est bien pire. »

Le Parisien