« Pas touche à la blancheur de nos ancêtres » : Les polémiques racistes qui s’en prennent au casting “colour blind” des séries

“Dénaturation”, “trahison”, voire “révisionnisme” : sous couvert de fidélité à l’œuvre, certains fans, à l’esprit étroit, se déchaînent contre le choix d’acteurs non blancs dans “House of the Dragon”, “Les Anneaux de pouvoir” ou “Sandman”. Mais pourquoi tant de haine ?

Les séries varient, la polémique reste la même. Où il est question « d’authenticité » : de House of the Dragon sur HBO aux Anneaux de pouvoir chez Amazon, en passant par le Sandman de Netflix, des cohortes de fans furieux ont assailli les réseaux sociaux, criant à la trahison de leurs livres préférés. C’est Tolkien ou George R.R. Martin qu’on assassine, c’est Neil Gaiman qu’on dénature. Rien de bien original, a priori : difficile d’adapter un univers familier, une œuvre culte, sans fâcher une partie de ses adorateurs. Ce qui change, aujourd’hui, ce sont les raisons de la colère.

Le fond rance, sous la surface brillante de « l’authenticité ». En effet, un grand nombre de ces puristes outrés ne s’attaque ni à la fidélité des scénarios, ni à la qualité des images. Ils ciblent les acteurs noirs. Voir le tombereau d’insultes essuyé par Ismael Cruz Cordova, Lenny Henry ou encore Sophia Nomvete (avec un petit supplément de sexisme pour cette dernière), qui incarnent respectivement un elfe, un hobbit et une reine des nains dans Les Anneaux de pouvoir. À tel point que la production de la série a dû se fendre mercredi dernier d’un communiqué contre « le racisme acharné, les menaces, le harcèlement et la violence dont certains de nos comédiens sont victimes chaque jour. […] Tolkien a créé un monde qui, par définition, est multiculturel. »

Ce que confirmait Vincent Ferré, universitaire spécialiste de l’écrivain britannique, dans l’entretien récent qu’il nous a accordé. Au sein des peuples de son univers, et même chez les elfes, « Tolkien imaginait toute une gamme chromatique ». Contrairement à une partie de ses fans.

Le nerf de la guerre, c’est la tendance actuelle au « colour blind » (littéralement « aveugle à la couleur »), venue des États-Unis et du Royaume-Uni. De plus en plus nombreuses sont les productions qui décident d’inclure la diversité du monde dans leurs castings, sans se préoccuper de la fameuse « authenticité ». La chaîne anglaise Channel 5 a ainsi déclenché un tollé en donnant le rôle-titre de sa minisérie Anne Boleyn à Jodie Turner-Smith, une comédienne d’origine jamaïcaine. Quoi, une reine noire, dans l’Angleterre d’Henri VIII ? Comme pour la version melting-pot de la Régence anglaise dans La Chronique des Bridgerton sur Netflix, la question de la pertinence historique a agité tout le monde, parfois pour des raisons opposées.

Des mille et une variantes de « Pas touche à la blancheur de nos ancêtres », à droite toute, jusqu’aux accusations de révisionnisme portées par certains militants antiracistes qui voient dans le « colour blind » une manière d’édulcorer, voire de gommer des siècles d’oppression. Pourquoi ne pas créer des rôles et des univers qui reflètent toutes les origines et toutes les cultures, disent-ils, plutôt que de tenter de faire de nouvelles soupes dans de vieux pots usés ?

“Ils sont contents de voir un dragon qui vole. […] Mais un Noir riche ?… Alors ça, c’est insupportable.” Steve Toussaint, alias Lord Corlys Velaryon dans “House of the Dragon”

Parce que les deux peuvent coexister. Parce qu’aucun imaginaire n’est figé, et qu’une légende ne peut prospérer et se vivifier qu’en s’ouvrant à l’époque qui la transmet. Parce qu’il est bon de le rappeler, tant l’opposition au « colour blind » révèle un vrai conflit de territoire, un enjeu de ségrégation culturelle. « Pas de noirs dans notre pays rêvé », semblent dire ces fans du Seigneur des anneaux qui hurlent au « wokisme » et à la trahison, comme s’ils avaient eux-mêmes visité la fictive Terre du milieu…

L’acteur britannique Steve Toussaint dans la série « House of the Dragon ».

L’acteur britannique Steve Toussaint dans la série « House of the Dragon ».

Idem pour ceux qui argumentent sans fin sur la couleur de peau du Britannique Steve Toussaint, alias Lord Corlys Velaryon dans House of the Dragon. Un Targaryen (la famille royale du monde imaginé par George R.R Martin) peut-il être noir ? La réponse publique de l’acteur, dans le magazine Men’s Health, a été cinglante : « Pour certains, c’est très dur à avaler. Ils sont contents de voir un dragon qui vole. Des héros avec des cheveux blancs et des yeux violets… Mais un Noir riche ?… Alors ça, c’est insupportable. »

Et si tous ces arguments ne suffisent pas, il faut peut-être laisser la parole aux auteurs eux-mêmes. C’est l’écrivain britannique Neil Gaiman, responsable des romans graphiques à l’origine de la série Sandman, et producteur exécutif, qui en parle le mieux, à propos de Mort, l’un de ses personnages surnaturels, incarné par une actrice noire, Kirby Howell-Baptiste : « Ce qui m’agace le plus, ce sont tous ceux qui geignent sur Twitter : “Ce n’est pas la petite Blanche gothique et juvénile qu’on imaginait… Pourquoi vous nous trahissez ?” […] Je me fiche de ces gens qui n’ont pas compris Sandman. Mort est une Infinie [une sorte de divinité, ndlr]. Elle ressemble à qui elle veut. » (1). C’est aussi le cas d’une bonne histoire, de celles qui sont faites pour durer. La puissance d’un mythe se mesure à la richesse de ses versions, et de ses incarnations.

L’actrice britannique Kirby Howell-Baptiste dans la série « Sandman », sortie début août 2022.

(1) Extrait d’une interview dans le magazine Total Film.

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