Pascal Bruckner : «La seule identité encore autorisée pour les Blancs est l’identité de contrition»

L’écrivain et philosophe, qui vient de publier Un coupable presque parfait. La construction du bouc émissaire blanc (Grasset, 2020), analyse le succès des théories indigénistes et décoloniales auprès de nombreux people aussi bien qu’à l’université et dans une partie des médias.

La chanteuse Camélia Jordana a déclaré dans une récente interview à L’Obs: «Si j’étais un homme, je demanderais pardon.» Comment expliquer que la vulgate féministe et décoloniale, qui fait du mâle blanc le coupable de tous les maux, soit désormais reprise par tant de membres de l’intelligentsia artistique?

Pascal BRUCKNER. – Camélia Jordana est une chanteuse de talent mais sa croisade antimasculine me laisse perplexe. Le prétexte de ses diatribes, une collision en trottinette avec un chauffeur de taxi grossier, me paraît mince. Lilian Thuram, dans un débat, m’avait aussi opposé ce même argument du taxi pour souligner le racisme indécrottable des Français.

Pardon de les contredire: bien que moi-même vieux mâle blanc, j’ai été souvent refusé par des taxis en maraude et obligé de rentrer à pied en pleine nuit. On est à Paris, que diable, cette profession a ses humeurs même si l’immense majorité des chauffeurs est courtoise. Camélia Jordana appelant à déconstruire le système masculin, c’est un peu «Martine fait de la trottinette en citant Jacques Derrida».

Le showbiz a de ces coquetteries qui laissent rêveur: une idée venue tout droit des États-Unis, l’homme blanc est coupable de tous les malheurs du monde, rencontre chez nous un succès inattendu chez les comédiens et chanteurs (eux-mêmes plébiscités pourtant par des hommes ou des femmes blanches). Ils trouvent dans cette doctrine une simplicité qui les enchante.

Je pose une question: l’homme doit-il demander pardon parce qu’il est un homme- alors la moitié de l’humanité est coupable d’être née – ou certains hommes doivent-ils s’excuser pour ce qu’ils ont fait? Cela change tout. Les petits garçons, surtout s’ils sont blancs, seraient donc déjà marqués du signe de Caïn?

N’est-ce pas la définition même du racisme que de déduire une faute ou une infériorité de la couleur de peau ou du sexe? On a changé de héros et de vilain, mais c’est toujours la même idéologie qui domine avec des personnages différents. Enfin si les hommes doivent demander pardon, les femmes doivent-elles s’excuser de vivre plus longtemps et de mieux résister au Covid que leurs compagnons masculins?

D’où vient selon vous la séduction idéologique qu’exercent ces théories?

Ces fariboles interviennent dans un contexte de vide de la gauche classique. Le marxisme est mort en I989, la social-démocratie n’est pas en grande forme. Pour combler ce sentiment de désarroi, il est tentant d’adopter les théories américaines du genre, de la race et de l’identité qui ramènent toute l’histoire humaine à ces trois dimensions.

Une vaste entreprise de rééducation est en marche, à l’université, dans les médias, qui demande à ceux qu’on appelle les Blancs de se renier. Il y a trente ans, il restait assez de raison à droite et à gauche pour rire de ces insanités. La dernière fois que l’on avait subi la propagande de la race, c’était avec le fascisme dans les années 1930. On était vaccinés, merci.

Cela nous revient d’outre-Atlantique déguisé en son contraire, l’antiracisme raciste avec de nouveaux protagonistes, et trouve un écho jusqu’au plus haut sommet de l’État. Aux États-Unis comme bientôt en France, tout visage pâle devrait reconnaître dès la maternelle son privilège et s’en excuser. La seule identité encore autorisée pour les Blancs est l’identité de contrition. Les professeurs de honte, néoféministes, décoloniaux, indigénistes pullulent et nous invitent au repentir.

Leurs racines idéologiques ne sont-elles pas à chercher chez nous, du côté de ce qu’on a appelé la «French theory»?

Le déconstructionnisme, si cher à Camélia Jordana, vient bien des intellectuels français des années 1970 qui l’ont exporté outre-Atlantique sur les campus. Nous leur avons fourni le virus, ils nous renvoient la maladie pleinement développée. Mais ni Derrida, ni Deleuze ni Foucault ne se reconnaîtraient dans cette bouillie idéologique réimportée des États-Unis et qui fige le monde en ethnies, en identités étanches les unes aux autres alors que l’intelligentsia française visait à la dissolution du sujet.

J’ajoute que prendre les États-Unis comme modèle, après Trump et les ravages de la «cancel culture» sur les campus, me semble aussi lucide que se convertir au communisme après la chute du Mur en I989. Même si l’on souhaite bonne chance à Joe Biden, l’Amérique se tient face à l’Europe de nos jours non comme un exemple à suivre mais comme un échec à ne pas reproduire.

Comment expliquer qu’alors même que la société n’a jamais été aussi peu sexiste et aussi peu raciste, la dénonciation du racisme et du sexisme prenne une telle place dans le débat public?

C’est l’illustration de la loi de Tocqueville: un peuple se soulève quand sa situation s’améliore, non quand elle empire: «Le désir d’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande.» Les succès engrangés par le féminisme depuis un siècle rendent intolérables aux générations d’aujourd’hui les retards restants, notamment dans le domaine économique.

D’où l’extrémisme de certains discours engagés dans la haine pure et simple des hommes et dénonçant un patriarcat en grande partie déjà à l’agonie. Une oppression annulée n’est pas un bonheur de gagné. C’est une étape sur un chemin sans fin et qui ressemble parfois à un chemin de croix.

Cette rhétorique ne connaîtrait pas une telle vogue sans l’aptitude de certains Blancs, en général aisés, à maudire leur couleur de peau. La haine du blanc est d’abord une haine de soi de la part du Blanc fortuné, une sorte d’autoflagellation spectaculaire où il rivalise avec d’autres à qui se fustigera le plus fort. Voyez l’actrice Rosanna Arquette qui tweete en 2019: «Je suis dégoûtée d’être née blanche et privilégiée. J’ai tellement honte.»

Mais la France n’est pas le régime de l’apartheid ni l’Amérique de la ségrégation, c’est un pays constitutionnellement antiraciste même si l’on y trouve des racismes comme partout ailleurs. L’Occident est la seule culture à s’être publiquement distancée de ses crimes, le colonialisme, l’impérialisme et l’esclavage. L’Europe a en outre inventé l’abolitionnisme bien avant l’Afrique et l’Amérique.

C’est cela qu’on ne nous pardonne pas: d’être la conscience de la planète. Tout ce délire sur les races a pour but de nous punir d’avoir dévoilé la violence constitutive des sociétés humaines. L’homme blanc a peut-être commis des horreurs, il a aussi inventé les droits de l’homme et forgé le concept de crime contre l’humanité, toutes choses qui ne viennent ni d’Asie, ni d’Afrique, ni d’Amérique latine.

Si le diable blanc n’existait pas, il faudrait l’inventer. Pourquoi la faute n’est-elle imputée qu’à l’Occident? Parce que lui et lui seul a reconnu sa barbarie quand les autres se cantonnent dans une dénégation prudente: la Chine les atrocités de Mao, la Turquie le génocide arménien, etc. Si vous souhaitez l’impunité, niez, niez en bloc vos turpitudes et on vous laissera tranquille.

Dans une certaine logique diversitaire, le Blanc ne peut pas être victime de racisme. Pourquoi?

Il faut prendre au pied de la lettre le mot d’ordre de diversité: pas assez de membres des minorités dans les orchestres, à l’Opéra, au cinéma? D’accord. Alors faisons jouer la règle de la réciprocité sur les autres continents. Pas assez de diversité de genres, de races en Afrique, en Chine, en Inde, il faut mettre partout des Blancs, des femmes, des LGBT pour arriver à cette humanité arc-en-ciel dont rêvent nos nouveaux croisés.

Mais bien sûr la diversité n’est exigée que de nous, c’est notre épiderme qui est coupable, les autres peuples baignent dans l’innocence de leur carnation. Le propre du racisme antiblanc, c’est le déni de sa réalité: on prétend qu’il se ramène à des structures de pouvoir quand il renvoie tout simplement aux visages pâles, aux «leucodermes». Cette désignation du Blanc comme bouc émissaire est bien le prodrome d’une nouvelle ségrégation.

Nommer une victime expiatoire, c’est toujours appeler au meurtre, au lynchage. Et derrière le racisme antiblanc, comme son ombre portée, on trouve la haine des Juifs. À ce propos, le ministre de l’Intérieur va-t-il interdire enfin le Parti des Indigènes de la République, ce groupe néofasciste et antisémite?

Le Figaro

2 thoughts on “Pascal Bruckner : «La seule identité encore autorisée pour les Blancs est l’identité de contrition»

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    L’avenir est l’ouverture de la caisse à munitions. Les bobos se réveillent semble-t-il, mais ce sont toujours les mêmes qui devront aller au carton, pas de doute là-dessus. Merci quand-même.

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    On dirait que certains vieux gauchos sur le retour redoute l’idée de se faire changer les couches par des “doudous dis-donc”…

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