Pascal Bruckner : « Un antiracisme scélérat qui reproduit ce qu’il est censé combattre »

Selon l’écrivain et philosophe, les propos d’Audrey Pulvar sur les réunions «non-mixtes» entretiennent «un climat d’affrontement».

LE FIGARO. – Sur BFM-TV, Audrey Pulvar a jugé qu’on peut demander aux Blancs «de se taire» lors d’une réunion non-mixte. Selon vous, certaines discriminations se justifient-elles au nom de l’antiracisme?

Pascal BRUCKNER. – En tenant ces propos, Audrey Pulvar franchit la ligne rouge. Elle rejoint le camp des «fous de la race» et devient le symptôme d’un phénomène plus large, au terme duquel pourrait apparaître la justification de l’apartheid au nom de l’antiracisme. Au XXe siècle, les organisations antiracistes prônaient un idéal universaliste et combattaient toute forme de ségrégation, désormais de nouvelles associations ethniques ont pour principe de base de dénoncer les coupables: les hommes blancs et les femmes blanches.

Dans cette optique, naître blanc, c’est naître avec un casier judiciaire plein et naître non-blanc c’est naître avec un passeport de victime éternelle. Dans un premier cas, vous êtes coupable d’exister, et dans un second vous pouvez tirer des traites éternelles sur votre statut victimaire.

On a vu les effets criminels d’un antiracisme devenu fou, qui invoque le pseudo-délit d’islamophobie pour tuer, celui dont ont été victimes Samuel Paty et les journalistes de Charlie Hebdo. Ici, nous avons affaire à un antiracisme scélérat, qui reproduit ce qu’il est censé combattre tout en se croyant à l’abri de la loi. C’est ce dérapage qu’a effectué récemment Audrey Pulvar, peut-être par inadvertance. C’est en réalité un néoracisme déguisé en son contraire. Ces propos sont inflammables et dans une France déjà fracturée, ils entretiennent un climat d’affrontement.

Jean-Luc Mélenchon a pris la défense de la candidate aux élections régionales, jugeant ses contradicteurs «sexistes» et «discriminants»….

Jean-Luc Mélenchon suppose que toute femme noire est par nature discriminée. Ce qui est faux. Dans mon livre Un coupable presque parfait (Grasset), je dénonce une nouvelle hiérarchisation de l’humanité, qui mettrait l’homme blanc au rang des damnés de la terre et tous les autres peuples au sommet. Jean-Luc Mélenchon a un parcours erratique.

Il trahit l’idéal laïque en défilant avec des organisations islamistes lors de la marche contre l’islamophobie en novembre 2019, maintenant il piétine l’universalisme républicain. Il défend tout et le contraire de tout par opportunisme, ou par désespoir, car il sait qu’il ne pourra jamais être élu. Pour une majorité de Français, cette réduction de l’humanité à des races est inaudible et insupportable, et contredit le principe républicain d’égalité entre les hommes.

Le bienfait de cette situation, c’est que les masques sont tombés. Quand Emmanuel Macron prononce le discours des Mureaux, il suscite un tollé ; quand Frédérique Vidal dénonce l’islamo-gauchisme dans le monde universitaire, elle produit l’effet d’une gousse d’ail sur une assemblée de vampires ; quand Jean-Michel Blanquer dénonce les réunions en non-mixité organisées par l’Unef comme une forme de fascisme, il met un coup de pied dans la fourmilière. Il faut se féliciter de cette clarification, qui doit se poursuive inlassablement. Elle rend d’autant plus regrettable les ambiguïtés d’Emmanuel Macron dans L’Express sur le pseudo «privilège blanc» ou de sa ministre Élisabeth Moreno sur le même thème.

Si les thèses racialistes semblent trouver écho dans une certaine sphère intellectuelle et médiatique, comment expliquez-vous qu’elles aient pris le pas au sein de La France insoumise?

Toute une partie de la gauche s’est égarée depuis la chute de l’URSS. La race, le genre, l’identité sont devenues les bases d’une idéologie née aux États-Unis, qui entend remplacer le socialisme en crise. Cette gauche, réunissant Europe Écologie-Les Verts, le Nouveau parti anticapitaliste et une partie de La France insoumise, a basculé sans le savoir dans les thèses de l’extrême droite, qui a toujours réduit les individus à leur condition d’origine.

Ce qui est terrible, c’est qu’un Blanc ou une Blanche ne peut jamais s’émanciper de sa couleur de peau, pas plus qu’un Noir ou un Arabe, réduit éternellement au statut de paria et nécessairement englué dans son destin. Cette thématique nous rappelle tragiquement l’idéologie coloniale ou la rhétorique des années 1930.

Dans un entretien au Figaro, Olivier Faure considère que «légitimer le concept de race est une aberration». Est-ce le retour des deux gauches irréconciliables?

Il n’y a plus deux gauches, mais une «doriotisation» d’une partie de l’extrême gauche. Rappelons que Doriot, militant communiste dans les années 1930, devient partisan radical de la collaboration. Comparaison n’est pas raison mais cela illustre les dérives chroniques d’un certain progressisme. La «fachosphère» s’est étendue à une partie de l’ultra-gauche, qui n’a plus rien à envier à l’ultra-droite. Plutôt que de défendre les classes populaires et les conquêtes sociales, elle préfère brandir le thème de la race comme bouée de secours, mais cette bouée va surtout la couler. En reprenant une rhétorique délétère, cette gauche-là dresse le décor de son propre suicide.

Le Figaro