Pays Baltes : La ruée vers l’ouest

Lituanie, Lettonie, Estonie. Au-delà de ce qui les distingue comme la langue ou la religion, ce qui les unit est plus fort que tout : des frontières communes avec la Russie et le douloureux souvenir de l’occupation soviétique. D’où la peur panique d’un scénario à l’ukrainienne…

JOUR 1

Lituanie, isthme de Courlande : spectre russe et fantômes prussiens

Les géographes l’appellent isthme de Courlande ou flèche curonienne. Il s’agit d’une langue de terre ou plutôt de sable, fichée dans la Bal­tique et s’étirant sur 98 kilomètres, sa largeur ne dépassant jamais 4 kilomètres. Outre ses dunes, que les autochtones affirment être les plus hautes d’Europe – certaines culminent à 60 mètres –, l’isthme a la particularité d’être partagé : au nord-est, 52 kilomètres sous souveraineté lituanienne ; au sud-ouest, 46 kilomètres appartenant à l’oblast de Kaliningrad, et donc à la Fédération de Russie. L’invasion de l’Ukraine ayant réveillé les peurs d’une annexion, c’est donc une frontière potentiellement explosive et conflictuelle. Elle est en tout cas sous haute surveillance, nous explique Tomas Kontrimas, commandant en second des gardes-frontières lituaniens, à la tête de 120 fonctionnaires : « Il n’y a qu’un seul point de passage terrestre mais il est fermé. De notre…

Les géographes l’appellent isthme de Courlande ou flèche curonienne. Il s’agit d’une langue de terre ou plutôt de sable, fichée dans la Bal­tique et s’étirant sur 98 kilomètres, sa largeur ne dépassant jamais 4 kilomètres. Outre ses dunes, que les autochtones affirment être les plus hautes d’Europe – certaines culminent à 60 mètres –, l’isthme a la particularité d’être partagé : au nord-est, 52 kilomètres sous souveraineté lituanienne ; au sud-ouest, 46 kilomètres appartenant à l’oblast de Kaliningrad, et donc à la Fédération de Russie. L’invasion de l’Ukraine ayant réveillé les peurs d’une annexion, c’est donc une frontière potentiellement explosive et conflictuelle. Elle est en tout cas sous haute surveillance, nous explique Tomas Kontrimas, commandant en second des gardes-frontières lituaniens, à la tête de 120 fonctionnaires : « Il n’y a qu’un seul point de passage terrestre mais il est fermé.

De notre côté, un no man’s land de 900 mètres interdit l’accès aux bornes qui matérialisent la frontière. De l’autre côté, c’est zone militaire et donc inaccessible. Nous avons disposé 36 caméras thermiques filmant en continu, qui repèrent et signalent à nos opérateurs toute présence anormale. Mais le plus gros de notre travail concerne la frontière maritime (200 kilomètres). La menace militaire existe peut-être mais, franchement, les deux cas qui reviennent le plus souvent sont les clandestins qui souhaitent entrer dans l’UE et les contrebandiers (cigarettes et ambre). » L’ambre ou l’« or balte » ! Mentionnée par Tacite dès le Ier siècle, cette résine fossilisée se négocie au prix fort : 15.000 euros le kilo. Au retour de cette escapade curonienne, le ferry nous dépose à Klaipeda, port allemand jusqu’à la Première Guerre mondiale sous le nom de Memel, ainsi qu’en témoignent l’architecture prussienne et cette strophe oubliée du Deutschland über alles :« Von der Maas bis an die Memel » (« De la Meuse jusqu’au Niémen », Memel désignant aussi le fleuve Niémen dans la langue de Goethe).

JOUR 2

Vilnius, vitrine chic et choc d’une occidentalisation outrancière

Dans la capitale Vilnius, c’est une autre influence historique qui s’affiche : celle de la très catholique Pologne, avec laquelle le grand-duché de Lituanie fusionna au XVIe siècle pour engendrer l’un des plus grands royaumes du temps, rayonnant des côtes baltes jusqu’à la mer Noire ! Le style baroque attire dans la vieille ville les touristes groupés, condamnés par leurs guides (dont le parapluie sert de gyrophare au troupeau) à une surabondance de chapelles et d’églises, d’autels et de vitraux. Nous autres, Français, retiendrons cette plaque indiquant que Stendhal (officier de la Grande Armée durant la campagne de Russie) séjourna en ces lieux et nous jetons un œil chauvin à l’église Sainte-Anne, laquelle plut tant à Napoléon Ier qu’il conçut le projet de la démonter brique par brique pour la remonter telle quelle à Paris. C’était à l’aller de son voyage Paris-Moscou de 1812 ; au retour, la météo et les cosaques ne lui laissèrent pas le temps d’acter son larcin.

Pour le reste, Vilnius est la vitrine parfois outrancière de la modernité occidentale, telle qu’elle se manifeste dans toutes les capitales de l’UE (dont les pays Baltes font partie depuis 2004) : trottinettes et bicyclettes électriques, hipsters barbus et tatoués, chichas en terrasse, musique anglo-saxonne dans les bistrots, etc. Sans oublier le quartier bobo d’Uzupis, autoproclamé « incubateur artistique » et « république indépendante », avec ses portraits du dalaï-lama et autres loufoqueries tibétaines. Le point d’orgue de cette occidentalisation caricaturale est atteint le vendredi soir, à Vilnius Street, qui se transforme alors en défilé haute couture, sauf que les mannequins – non professionnels – s’y produisant ne sont pas en os mais en chair et surtout plus belles qu’à l’agence Élite. Particularité qui explique sans doute le succès de la Lituanie auprès des étudiants Erasmus…

JOUR 3

Siauliai, chemin de croix et âme d’un peuple

Quitter Vilnius pour l’intérieur des terres, c’est retomber dans le monde réel, beaucoup moins bling-bling. De chaque côté de la route, ligne droite qui traverse une plaine soporifique, la pauvreté est éloquente : usines ou kolkhozes abandonnés, cités-dortoirs lépreuses, isbas de guingois venues du fond des âges. Visiblement, le miracle européen ne profite pas à tout le monde. Constat que nous savons depuis longtemps mais nos amis lituaniens, pas encore, l’expérience étant une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte. Après 150 kilomètres et plusieurs bâillements combattus par du café noir en thermos, nous voici à Siauliai et à la colline des Croix. En fait de colline, il faut plutôt imaginer un monticule mais, loi de la relativité aidant, on l’appelle ici colline. Elle est recouverte de 200.000 croix, de bois ou de fer, flanquées d’ex-voto, crucifix, médailles, rosaires… On vient de loin pour prier en ces lieux, médiatisés par la visite de ­Jean-Paul II en 1993. Le pape y avait célébré une messe en plein air devant 100.000 fidèles. Il avait personnellement remercié les catholiques d’avoir opposé résilience et résistance à l’athéisme soviétique.

Car l’endroit n’est pas seulement une destination de pèlerinage religieux, c’est aussi et surtout un manifeste politique. La tradition de planter des croix (à l’origine en chêne, matériau préféré des anciens druides, qui firent longtemps la loi chez les Baltes avant l’arrivée des prêtres) remonte au soulèvement antitsariste de 1831. Elle n’a jamais cessé, même pendant l’occupation soviétique et malgré l’interdiction des autorités. Plusieurs fois, pendant les années 1960 et 1970, les bulldozers de Khrouchtchev puis de ses suivants vinrent saccager le sanctuaire. Las ! Les Lituaniens revenaient en catimini (le site étant gardé) pour recommencer. Le triomphe de la foi.

JOUR 4

Lettonie, Karosta et les cicatrices du soviétisme

Facile de passer la frontière entre Lituanie et Lettonie : elle n’existe plus. Seules de pseudo-guérites recyclées en vespasiennes rappellent qu’il existait, avant les accords de Schengen, des types en casquette réclamant des passeports aux automobilistes. Direction Liepaja, port schizophrène : côté mer, une plage rock et grunge, rendez-vous musical pour la jeunesse branchée ; dans l’hinterland, à 5 kilomètres des plages, ce qui subsiste de la base militaire édifiée sous les tsars mais conservée puis agrandie sous les Soviets. Deux mondes. Choisie comme base navale par Alexandre III à la fin du XIXe siècle, Liepaja servit ensuite de QG à la flotte soviétique sous-marine de la Baltique. C’est dans le quartier de Karosta qu’on logeait les matafs, les officiers, les ingénieurs, les techniciens et les commissaires politiques, mouchards choyés du système. Y musarder revient à remonter le temps. Vous voulez du Romanov ? Visitez la cathédrale orthodoxe Saint-Nicolas (patron des marins), consacrée en 1903 par le tsar en personne. Vous voulez du bolchevique ? N’ayez crainte : la cathédrale impériale est cernée par des baraquements et des entrepôts déglingués, des HLM en béton armé (désarmés avec le temps, à en juger par les fissures béantes), des jardins d’enfants aux agrès rouillés où nul bambin n’est jamais visible. Le décor qu’affectionnaient les urbanistes staliniens.

La physionomie des habitants vous transporte dans une banlieue ouvrière de Moscou, époque Brejnev. Çà et là, on aperçoit une silhouette titubante et trébuchante slalomer entre les barres grises avec un sac plastique contenant la ration quotidienne de vodka bon marché ou des canettes de bière périmées. Car la Lettonie, la plus intégrée des trois Républiques baltes au complexe militaro-industriel de l’URSS, est toujours celle qui compte le plus de russophones (30 %, contre 25 % en Estonie et 6 % en Lituanie). On les reconnaît à leur dégaine sans même qu’ils ouvrent la bouche : la fracture n’est pas ethnolinguistique mais socio-économique…

JOUR 5

Riga, des chevaliers teutoniques à l’Art nouveau

Les diplomates russes envoyés à Riga ne goûtent point cette affectation. Non que la capitale lettonne manque de charme : au contraire, c’est le bijou européen de l’Art nouveau et une étape fort prisée des croisiéristes. Fondée au XIIIe siècle par les chevaliers du Porte-Glaive(phagocytés ultérieurement par l’ordre des Teutoniques), vouée à être le bastion des croisades antipaïennes dans le Baltikum – nom attribué par les Allemands à ces contrées qu’il fallait évangéliser par la force et au nom du Christ-Roi –, Riga fut l’un des comptoirs hanséatiques les plus prospères du Moyen Âge. En réalité, ce qui incommode les diplomates venus de Moscou, c’est le soutien inconditionnel et jusqu’au-boutiste des Lettons à l’Ukraine en guerre. Les drapeaux jaune et bleu de Kiev pavoisent tous les bâtiments, comme pour conjurer avec ce dérisoire grigri le péril russkof, toujours prégnant. Car si la russophobie délirante (déclinée ad nauseam) est commune aux trois pays Baltes, elle atteint ici des sommets. Il faut reconnaître qu’elle est compréhensible sinon justifiée. Une affaire de mémoire.

Le 14 juin 1940, en vertu des accords Molotov-Ribbentrop, l’Armée rouge envahit et annexe le pays (et ses deux voisins). Commence l’horreur. Épuration et déportation en deux temps : 15.550 Lettons en 1941 et 43.000 en 1945 (après la reprise du pays au IIIe Reich). Pour connaître le détail de ce que fut le joug russe entre 1945 et 1991, rien de mieux que la visite du Musée de l’Occupation. Allers simples pour le goulag, perquisitions aléatoires, interrogatoires renforcés, russification planifiée, interdiction du letton et des solstices (la Saint-Jean ayant toujours été la fête baltique la plus populaire et elle le demeure), guérilla désespérée des Frères de la forêt jusqu’au milieu des années 1950. Fait notable : c’est le seul musée consacré à la Seconde Guerre mondiale qu’il nous ait été donné de visiter où le « méchant » n’est pas Hitler mais Staline…

JOUR 6

Estonie, Tallinn : capitale médiévale d’une e-nation

Avec ses tours massives et son chemin de ronde, Tallinn ressemble à une forteresse médiévale. Ce qu’elle fut pendant des siècles, sous l’égide des « barons baltes », sentinelles de la Germanie en sa périphérie orientale. Une apparence qui contraste avec son ADN actuel. Oubliés les féodaux allemands qui dirigeaient le pays avec une rigueur toute martiale ! L’Estonie se vante aujourd’hui d’être « le » pays de la femme : elle y est reine et chef (du gouvernement), plus à l’honneur qu’aux fourneaux. Comme nous le dit un diplomate occidental en poste à Tallinn : « C’est un pays qui a plus les yeux tournés vers la Scandinavie que vers l’espace baltique. Normal poursuit-il, l’estonien est une langue finno-ougrienne (comme en Finlande) et non pas indo-européenne (comme en Lituanie et en Lettonie). Ensuite, Helsinki n’est qu’à deux heures de ferry. On peut y aller pour la journée.

Le modèle serait libéral-nordique car, économiquement, on y est plus thatchérien que social-démocrate. D’ailleurs, la presse qu’on lit à Tallinn est anglaise : le Royaume-Uni est très implanté dans le pays. » Esprit d’initiative et d’entreprise sont fortement encouragés. C’est ainsi que 30 % des start-up européennes sont domiciliées dans ce pays de 1,3 million d’habitants, où fut inventé le logiciel téléphonique Skype et où tous les services publics sont numérisés. Ce qui lui vaut le surnom d’« e-nation ». Il n’en reste pas moins que le passé guide ses choix politiques. Comme en Lettonie, l’annexion-occupation soviétique demeure un traumatisme collectif. Le soutien à l’Ukraine est donc total : accueil de 40.000 réfugiés, une aide militaire de 250 millions d’euros (plus que celle de la France !), refus de tout dialogue avec Vladimir Poutine et alignement systématique sur les faucons de l’Otan. Une option pas toujours facile à assumer : 300.000 de ses résidents sont russophones, dont 70.000 avec passeport russe !

JOUR 7

La frontière russe, limes de l’UE et base avancée de l’Otan

Avec une micro-armée de 7.500 hommes et malgré une réserve opérationnelle de 25.000 volontaires (la « Ligue de défense »), l’Estonie a peur d’une invasion. Cap à l’est, vers cette frontière d’où peut surgir l’ennemi héréditaire. Nous traversons des forêts de chênes et de trembles, de bouleaux et de sapins (55 % de la superficie nationale est forestière). Bucolique mais là aussi monotone, sauf lorsque déboule un élan ou que décolle une cigogne, distraction hélas trop rare. À Luhamaa, ultime localité avant la Fédération de Russie, nous sommes accueillis par le commissaire Merle Oisppu, de la police aux frontières estonienne, et le gendarme français Grégory da Silva, de l’agence européenne Frontex. Il vient d’être détaché ici pour trois ans avec trois autres compatriotes. « En fait, confesse-t-il, on apprend ici comment garder une frontière.

Avec l’espace Schengen, on ne sait plus ce que c’est en France. D’une certaine manière et même si cela paraît bizarre, la frontière nord-est de la France, c’est ici ! » Pour l’heure, il observe comment font les Estoniens pour renforcer leur frontière. Commencés en 2020, les travaux consistent à la rendre infranchissable (clôture, caméras et couloirs de patrouille) sur plusieurs dizaines de kilomètres entre la Lettonie et le lac Peipus. Apparemment efficace, puisque la seule incursion à déplorer est celle d’un ours mal léché et très costaud, furieux de voir ce nouvel obstacle limiter ses allers-retours entre les deux pays. Il a littéralement arraché tout le dispositif ! À moins que les Russes ne forment des commandos de plantigrades, on voit mal des soldats passer par là, ou alors ils seraient des mutants… Au cas où, l’Otan (à laquelle appartient l’Estonie) est néanmoins sur le qui-vive.

À Tapa, nous rejoignons ainsi le bataillon multinational déployé en Estonie pour assurer ce que l’Alliance atlantique appelle pudiquement une EFP (enhanced Forward Presence, soit présence avancée renforcée). Les documents officiels tiennent à préciser : « Les différents battlegroups adoptent une position dissuasive, préventive et non agressive. » Celui de Tapa, composé de 1400 militaires et placé sous commandement britannique, compte 900 Anglais, 300 Danois et 200 Français (des chasseurs alpins) dans ses rangs. Nom de code de la mission : Lynx. Pour rester sur une touche animalière, on espère sincèrement que le match ours (moscovite) contre lynx (otanien) n’aura jamais lieu…

Le Figaro