Pays-Bas : La lutte contre la fraude aux allocations touche essentiellement des dizaines de milliers de familles de migrants

Dans sa lutte contre la fraude aux allocations, l’État néerlandais a plongé dans la misère des dizaines de milliers de familles, en majorité d’origine étrangère, qui en payent encore les conséquences. Premières victimes : les femmes, contraintes d’interrompre leurs études, leur travail, et parfois de vivre sans leurs enfants.

En 2014, Leigh-Anne Jansen et son mari d’origine turque ont dû rembourser aux impôts plus de 20.000 euros, en plus de perdre l’allocation qui finançait la nourrice de leur fille. Contrainte de la garder à la maison, Leigh-Anne a stoppé ses études et perdu ses petits boulots. Pendant des années, le couple a consacré toute son énergie à lutter contre le surendettement. « Si j’avais eu un mari néerlandais, je ne me serais sans doute pas retrouvée sur la liste des “fraudeurs” », estime Leigh-Anne.

À partir des années 2010, le fisc néerlandais s’est lancé dans une vaste chasse à la « fraude » sociale, avec l’aide d’un algorithme qui ciblait les ménages étrangers ou binationaux. Au moins 27.000 parents ont été sommés de rembourser des trop-perçus faramineux – et injustifiés – sur leur aide à la garde d’enfants. L’État commence tout juste à dédommager les victimes de la « toeslagenaffaire » (l’affaire des allocations familiales), dont les dégâts sont immenses.

Leigh-Anne Jansen a rencontré Eva Gonzalez Perez en 2014. Au fil des mois, cette avocate rassemble une centaine de dossiers de familles dans le viseur du fisc. Fille d’immigrés espagnols, elle constate que la plupart sont, comme elle, d’origine étrangère. « Mais je ne voulais pas mettre cette dimension en avant, car si nous avions crié trop tôt au racisme, je craignais que le public détourne les yeux », soutient-elle. Pugnace, elle saisit la justice en accusant le fisc d’une dizaine d’entorses à la loi. En 2017, le médiateur national va dans son sens, mais l’État s’enferme dans le déni.

Willeke Ravenna a elle aussi lancé l’alerte dès les années 2010. Manageuse d’une crèche, elle a vu une soixantaine de familles sombrer dans la pauvreté et se bat encore à leurs côtés. Les femmes ont payé le plus lourd tribut. Parce qu’elles gagnaient moins que leur conjoint, nombre d’entre elles ont abandonné leur emploi quand l’aide à la garde d’enfant leur a été retirée. Comme leurs allocations étaient plus élevées, les mères célibataires ont subi les plus grosses demandes de remboursement.

Jessy Winklaar a mis un terme à sa formation d’auxiliaire de puériculture pour s’occuper de sa fille de 5 ans quand les impôts lui ont réclamé 70.000 euros. Ses autres allocations ont été coupées net. Sans ressources et vulnérable, Jessy a accepté de transporter de la drogue. Arrêtée et condamnée à six mois de prison, en 2019, elle n’a eu d’autre choix que de confier sa fille à son ex-conjoint violent.

Germaine Manuela, une autre victime, a fini par obtenir son dossier fiscal. Malgré des caviardages, on y trouve des e-mails dans lesquels les agents classent les familles selon leur degré supposé de fraude ou utilisent des propos péjoratifs à leur égard. « Je suis tellement traumatisée par cette histoire que je ne veux plus rien avoir à faire avec le gouvernement. Je n’ose plus réclamer d’aide. J’ai obtenu un dédommagement de 30.000 euros, mais je ne peux m’enlever de la tête qu’ils vont me les reprendre un jour. »

Nadine Monteiro Tavares, une mère célibataire qui travaillait comme assistante sociale en intérim, décrit l’engrenage qui a suivi l’arrivée des trop-perçus. « Mes finances se sont écroulées. Je me suis battue pour payer mon loyer, même quand je n’avais plus de quoi acheter à manger. J’empruntais aux amis, à la famille. Beaucoup de gens sont sortis de ma vie pour cela. »Son ex-conjoint a récupéré la garde de son fils aîné, très perturbé par la situation. « Il a 16 ans aujourd’hui et il n’y a plus de lien entre lui et moi. Cela me brise le cœur. » Son plus jeune fils a toujours connu sa mère « en colère, pendue au téléphone, en train de se battre avec la terre entière », décrit une amie de Nadine. « Il a connu la pauvreté et je sens aujourd’hui que tout cela l’affecte », dit Nadine.

Estephanie Zut, une mère célibataire de Rotterdam qui travaillait dans un magasin de produits de coiffure, subit encore des conséquences financières. « Moi qui voulais monter une entreprise, j’ai dû renoncer à mes projets professionnels quand je me suis retrouvée endettée. Pendant toutes ces années, les personnes normales ont pu mettre de l’argent de côté : moi, je n’ai pas eu cette chance. J’ai récemment déménagé et je n’avais pas de quoi payer le camion, les travaux, le mobilier… J’ai encore besoin de quatre avocats, pris en charge par l’État, pour faire valoir mes droits de victime. »

Mediapart