Pays-Bas : La tombe d’un esclave, enterré à côté de son propriétaire, attire les pèlerins noirs dans le plus ancien cimetière juif de Hollande

Installée entre la tombe de son ancien maître et celle d’un chef communautaire opulent, la stèle a une signification très différente pour les Juifs et les descendants des colonies.

Le dernier mercredi de juin, tous les ans, des dizaines de personnes arrivent par bateau au cimetière juif d’une petite ville pittoresque située aux abords d’Amsterdam pour rendre hommage à leurs ancêtres. Les visiteurs sont presque tous Noirs. Aucun n’est juif.

Au cimetière, ils jouent des percussions, ils dansent, ils récitent des prières chrétiennes et pratiquent les rites de la religion Winti – une foi traditionnelle afro-surinamienne qui combine les traditions païennes et catholiques. Parmi ces rites, la bénédiction d’une eau qui est ensuite répandue sur les tombes.

Ces visiteurs sont venus à Beth Haim – le cimetière juif le plus ancien des Pays-Bas – tout au long de la dernière décennie en raison de la découverte là-bas, en 2002, de la tombe la plus ancienne connue d’un ancien esclave. Nommé Elieser, il était mort en 1629 et avait été amené en Hollande depuis le Portugal par ses maîtres juifs qui reposent dorénavant à ses côtés.

Ce nouveau pèlerinage, baptisé la « Journée d’Elieser », se concentre autour de la stèle de l’ancien esclave qui se trouve dans le cimetière Beth Haim, créé il y a 406 ans et installé sur une parcelle de prairie marécageuse. Environ 26 000 stèles restent submergées sous la boue – le résultat malheureux de la manière dont les pierres tombales séfarades, qui sont placées traditionnellement à l’horizontale, ont traversé les siècles dans le sol humide de la Hollande.

Dans une société post-coloniale qui porte encore le poids de sa complicité au cours de la Shoah et dans le commerce de l’esclavage, la tombe d’Elieser est devenue un symbole d’émancipation à multiples facettes et un lieu de rendez-vous unique pour les membres des deux communautés ethniques les plus anciennes du royaume.

En 2013, une statue à la mémoire d’Elieser a été érigée aux abords du cimetière juif par l’organisation Opo Kondreman, dont l’objectif est de préserver l’héritage des Néerlandais issus de l’ancienne colonie hollandaise du Suriname, en Amérique du sud.

Un monument qui est aussi devenu, à l’occasion, la victime indirecte de controverses. Au mois de juin, dans le contexte du débat sur le racisme qui avait suivi la mort cruelle de George Floyd à Minneapolis, la statue avait été vandalisée et des graffitis « WLM » avaient été peints à la bombe – l’acronyme possible de « White Lives Matter » (les vies blanches comptent). Les auteurs de l’acte, qui n’ont jamais été retrouvés, avaient utilisé une peinture orange, la couleur nationale des Pays-Bas.

Il y avait eu des débats antérieurs. Ainsi, les responsables des communautés noires et juives avaient-ils tenté de s’accorder, en vain, sur la signification de la stèle d’Elieser : Incarnait-elle les horreurs de l’esclavage ou l’éventail des possibilités offertes par la tolérance ?

Pour Sergio Berrenstein, militant au sein d’Opo Kondreman, la tombe remplace toutes celles des autres esclaves dont la localisation reste inconnue.

« Ce que je sais de ma famille ne remonte pas au-delà de mes arrière-grands parents », commente Berrenstein, peintre en bâtiment âgé de 51 ans et père de trois enfants qui est lui-même né au Suriname, auprès de la JTA. « Pour moi et pour de nombreux autres membres de la communauté noire, la tombe d’Elieser est un moyen de nous rapprocher au plus près de nos ancêtres ».

Le cimetière juif d’Ouderkerk aan de Amstel aux Pays-Bas, le 20 novembre 2020

Pour Lydia Hagoort – l’historienne qui a découvert la stèle – l’histoire de la vie d’Elieser reflète également son acceptation en tant qu’égal de ses maîtres et son intégration au sein de la famille juive portugaise à laquelle il appartenait.

Elieser était arrivé en Hollande en 1610, esclave de la famille de Paulo de Pina. Il a été enterré aux côtés de son propriétaire mais aussi à côté de Jacob Israel Belmonte, qui était l’homme d’affaires le plus riche de la communauté. Ce qui signifie qu’Elieser s’était converti au judaïsme et qu’il avait été largement accepté – il n’aurait pas, le cas échéant, été inhumé dans le cimetière juif, avait expliqué Hagoort au quotidien Reformatorisch Dagblad en 2012.

De plus, la famille de Pina avait dû assurément verser une somme supplémentaire pour que sa sépulture soit installée sur cette parcelle prestigieuse.

« Cela révèle que la famille Belmonte n’était pas opposée à l’idée qu’Elieser soit inhumé à côté d’elle », avait ajouté Hagoort.

L’esclavage n’ayant jamais officiellement existé aux Pays-Bas, le statut d’Elieser était, en conséquence, resté vague : Les autorités ne l’avaient pas enregistré comme appartenant à la famille de Pina, selon Hagoort.

« Il avait assisté aux funérailles de l’épouse de son maître, Sara de Pina, et ils avait contribué à hauteur de six stuivers à cette occasion », note Hagoort. Le stuiver était une pièce de monnaie hollandaise de l’époque et cet acte suggère qu’Elieser était sur un pied presque d’égalité avec la famille à laquelle il appartenait au Portugal.

Sergio Berrenstein à côté de la tombe d’Elieser et de celle de son maître à l’entrée du cimetière juif d’Ouderkerk aan de Amstel, aux Pays-Bas, le 20 novembre 2020

Ces dernières années, les gardiens n’ont exposé que quelques tombes « significatives au niveau culturel » qui étaient recouvertes de terre et de boue, selon Geke Beek, gardienne de la communauté juive de Beth Haim. (Une sécheresse survenue en 2018 avait permis de découvrir la présence de nombreuses pierres tombales sous l’épaisse couche de gazon de Beth Haim).

En 2012, alors qu’ils cherchaient la tombe d’Elieser à l’aide d’un registre du cimetière et d’une tige de sonde, Hagoort et feu le rabbin Hans Rodrigues Pereira avaient trouvé une dalle en pierre noire qui semblait ne pas porter d’inscription. Cette dernière avait été, en fait, effacée par le temps et les intempéries.

« Elle était vierge – ou tout du moins, c’est ce que j’ai pensé », se souvient-elle. « Le rabbin avait amené un seau d’eau, il l’a renversé sur la pierre et le texte en portugais est apparu : ‘La tombe du bon serviteur Elieser ».

Une découverte qui avait plongé les historiens néerlandais dans l’embarras – ils avaient affirmé que l’esclavage n’avait jamais existé aux Pays-Bas. Et qui avait aussi entraîné un malaise chez certains Juifs hollandais, précise Hagoort, parce qu’elle venait rappeler l’implication de certains ancêtres de la communauté dans le commerce de l’esclavage. L’exagération du rôle tenu par les Juifs dans ce trafic d’êtres humains est une thématique prisée dans les rhétoriques antisémites. C’est une thématique qui est notamment reprise de manière régulière par Louis Farrakhan, du groupe notoirement antisémite Nation of Islam.

Ces derniers temps, les institutions et les responsables de la communauté juive hollandaise ont débattu pour la toute première fois de la question de la complicité apportée par les Juifs néerlandais dans le commerce des esclaves, y compris dans la dite « Savannah juive »

.

Une stèle en ruine au cimetière de Beth Haim aux abords de Willemstad, Cuaracao

Localisée dans ce qui était, dans le passé, la Guyane hollandaise, la Savannah juive comptait 40 plantations appartenant à des Juifs dans lesquelles travaillaient au moins 5 000 esclaves. Elle accueillait aussi une communauté juive formée de plusieurs centaines de personnes qui avait été détruite lors d’un soulèvement des esclaves en 1832. Presque tous ces Juifs avaient ensuite immigré en Hollande, y amenant leurs richesses accumulées.

A Cuaracao, une île des Caraïbes, les Juifs néerlandais avaient été à l’origine de la vente d’environ 15 000 esclaves, selon Seymour Drescher, historien à l’université de Pittsburgh. Selon Drescher, les Juifs contrôlaient environ 17 % du commerce des Caraïbes dans les colonies juives. Les ventes aux enchères d’esclaves n’étaient pas organisées lors des fêtes juives de manière délibérée, explique Marc Lee Raphael, historien au College of William & Mary.

Ces faits et d’autres avaient été mis en évidence dans une exposition consacrée à ce sujet au quartier culturel juif d’Amsterdam en 2015 – et ils avaient été à la base d’un livre écrit par Lody Van de Kamp, un rabbin orthodoxe connu aux Pays-Bas, en 2014.

Les propriétaires d’Elieser ne venaient pas d’Amérique du sud mais directement du Portugal – un pays qu’ils avaient fui, aux côtés de milliers d’autres Juifs, pour échapper à l’Inquisition au 16e siècle. Ils avaient alors choisi la Hollande, plus tolérante.

La découvert de la stèle d’Elieser avait fait aussi les gros titres. Le frère de Berrenstein, Perez Jong Loy, en avait entendu parler et il avait décidé de s’y rendre en pèlerinage.

Elieser est le symbole de ces individus arrivés ici contre leur volonté, amenés de gré ou de force »

« Elieser est le symbole de ces individus arrivés ici contre leur volonté, amenés de gré ou de force », avait déclaré Jong Loy, fondateur d’Opo Kondreman, devant les caméras de la RTVA pendant des cérémonies qui avaient été organisées en 2016.

Jong Loy est mort l’année dernière.

La pèlerinage a nécessité certains ajustements des deux côtés, explique Beer, la gardienne.

« Il n’est pas autorisé, en principe, de dire des prières non-juives à l’intérieur du cimetière et il est interdit aussi de jouer de la musique », explique-t-elle à la JTA. Une exception est dorénavant faite lors de la Journée d’Elieser.

Les visiteurs de sexe masculin, pour leur part, portent presque tous la kippa, comme c’est l’habitude dans les cimetière juifs, note Berrenstein. Certains visiteurs posent de petites pierres sur la tombe d’Elieser, comme c’est la coutume dans le judaïsme.

« C’est une question de respect des croyances individuelles », s’exclame l’activiste d’Opo Kondreman. « Tout comme on respecte notre venue dans le cimetière, nous respectons les traditions ».

La journée d’Elieser a pu entraîner certaines tensions.

En 2012, Jacques Coronel, feu le leader de la communauté juive portugaise, avait évoqué l’héritage partagé des communautés noire et juive aux Pays-Bas au cours d’un discours prononcé lors de la Journée d’Elieser.

Des tombes au cimetière de Beth Haim aux abords de Willemstad, sur l’île de Curacao, avec en arrière-fond la raffinerie de pétrole Isla

Citant l’intégration d’Elieser au sein de sa communauté, Coronel avait dit que sa tombe était « également un signe de liberté ». Il avait déclaré que l’existence même d’un cimetière juif à Ouderkerk aan de Amstel illustrait le refus opposé par les autorités de l’Amsterdam du 17e siècle de permettre aux Juifs d’enterrer leurs défunts dans les frontières de la ville. Il avait ajouté qu’un grand nombre d’habitants, dans la petite ville, s’étaient opposés au plan de Beth Haim.

« Nous avons été, nos deux communautés, des victimes du commerce de l’esclavage », avait noté Coronel. « Nous avons été – et nous sommes encore – en proie à des discriminations ». Il avait aussi parlé de la libération des Juifs de l’esclavage lors de l’Exode.

Mais ces propos avaient été rejetés par Nana Abrewa, une prêtresse Winti qui évoque très souvent dans ses sermons et dans ses poèmes la complicité des Juifs dans le commerce de l’esclavage.

« Moïse a libéré les esclaves juifs mais les Juifs sont ensuite devenus les propriétaires d’esclaves les plus cruels du Suriname. Nous avons appris à pardonner mais Susanna du Plessis avait coupé les deux seins de la plus belle femme qu’il y avait là-bas, Alida. Nous ne pourrons jamais oublier cela mais nous avons appris à pardonner », avait dit Abrewa à Coronel devant les journalistes. (Du Plessis, une propriétaire d’esclaves d’une grande barbarie, au 18e siècle, n’était pas juive mais d’origine protestante et française).

Berrenstein explique avoir conscience des persécutions qui ont touché les Juifs et la communauté noire. Il indique toutefois ne pas ressentir de plus grande affinité avec les Juifs « qu’avec les autres Blancs qui ne comprennent pas ce que cela signifie d’être noir, ce que cela signifie d’être toujours soupçonné d’un crime ou d’un autre seulement en raison de l’apparence », ajoute-t-il.

La tombe d’Elieser est-elle un symbole pour Beth Haim ?

« En fait, non », répond Beek, la gardienne.

Son institution comprend que cette tombe est un site important pour la communauté noire et elle tente de faciliter les commémorations qui ont lieu sur le site, note-t-elle. « Mais en ce qui concerne Beth Haim, Elieser n’est qu’un Juif parmi d’autres à avoir été inhumés ici », continue-t-elle.

The Times of Israel