« Penser avec les Grecs »

Un nouveau hors-série du Point Références dresse le portrait du Grec antique, grâce à une lecture renouvelée des textes et des découvertes archéologiques.

Quand d’autres croyaient que les rois étaient des dieux, les Grecs ont inventé la démocratie, le gouvernement du peuple. Mieux, constatant que leurs dieux ressemblaient décidément trop aux hommes pour être crédibles, ils ont cessé de croire qu’ils étaient tout-puissants et se sont mis à décrypter la nature pour en comprendre les lois, posant ainsi les bases de la géométrie, de la médecine, de la métaphysique, etc., et ce, dès le Ve siècle av. J.-C. Nous n’avons eu ensuite qu’à utiliser leurs outils conceptuels pour avancer jusqu’à aujourd’hui, non sans quelques retours en arrière parfois. Mais avons-nous bien compris les Grecs ?

Le Grec était éduqué pour réussir, il devait être une machine à gagner dans une société qui valorisait la ruse autant que la maîtrise de soi et la mesure. Démocrate? Seuls les hommes libres, nés de parents athéniens avaient droit à la parole et au vote. Femmes, étrangers et bien sûr esclave, soit 80% de la population en était exclus. Faut-il pour cela condamner la Grèce antique?

Qui étaient vraiment les Grecs ? Que penser de la manière dont chaque époque “invente” sa Grèce antique ?

Au XIXe siècle, où l’amour de la Grèce est à son apogée, le mythe de la Grèce blanche a pu alimenter le racisme en faveur de la « race blanche ». Bref, le regard sur la Grèce n’est jamais objectif, encore moins neutre, qu’il s’agisse de la porter aux nues ou de la vouer aux gémonies.

Nous ne connaissons d’eux que l’écume de leurs meilleures productions, les ouvrages qui ont survécu au feu, à l’humidité et à la vermine, et qui ont été considérés dès l’Antiquité, notamment à Rome, comme suffisamment précieux pour être recopiés et traduits. Mais n’ont-ils pas dès le début été victimes des modes et des idéologies du moment ? Malgré les progrès enregistrés ces dernières décennies, notamment grâce à l’archéologie et à une lecture peut-être plus exhaustive des textes, nous savons finalement peu de choses des couples d’artisans de Corinthe au Ve siècle et encore moins de la mère de famille à Athènes au IVe.

Civilisation hors norme

Qui étaient ces Grecs ? Amateurs de grands systèmes philosophiques ou esprits pragmatiques qui honoraient les dieux parce qu’il les croyait compétents pour dire l’avenir ? Esprits méditatifs ou conquérants obsédés par la beauté et la force de leurs corps ? Longtemps, on les a vus comme des esprits forts, oubliant qu’ils étaient aussi des machos esclavagistes et impérialistes.

« Penser avec les Grecs » fait le point sur ce que l’on sait aujourd’hui de cette civilisation hors norme et, pour nous, fondatrice. Anthologie de 124 pages, ce hors-série du Point Références publie, aux côtés d’articles et d’interviews inédits, des textes déjà présents dans de précédents numéros de cette collection. Y sont présents des textes d’Homère, d’Isocrate, de Thucydide, d’Eschyle, de Sophocle et, bien sûr, de Platon et d’Aristote, dont l’influence a été telle que, plus que d’autres peut-être, ils ont modelé notre psyché.

Un regard qui n’est jamais neutre

L’occasion de se rappeler que la Grèce antique n’a pas été comprise de la même manière en fonction des époques et des lieux. Ainsi notre regard est-il depuis toujours tributaire de celui que les Romains ont porté sur cette culture, qui les a fascinés au point d’en adopter la langue. Cette passion s’est traduite par des pillages, des emprunts, des imitations qui ont été transmises à l’Occident latin, lequel a souvent pris la copie pour l’original.

Or, les Romains se sont surtout intéressés aux Ve et IVe siècles de l’histoire de l’art grec, négligeant l’hellénisme. Ils ont certes lu Platon et Aristote, mais ont accordé surtout leurs faveurs aux épicuriens, puis aux stoïciens ; le Moyen Âge, quant à lui, a été longtemps néoplatonicien, quand il n’était pas indifférent à une culture païenne honnie par l’Église, puis il est devenu aristotélicien, grâce notamment à Thomas d’Aquin ; la Renaissance florentine, qui a redécouvert Platon, l’a lu avec les lunettes du néoplatonisme mâtiné d’hermétisme.

Au XIXe siècle, où l’amour de la Grèce est à son apogée, le mythe de la Grèce blanche a pu alimenter le racisme en faveur de la « race blanche ». Bref, le regard sur la Grèce n’est jamais objectif, encore moins neutre, qu’il s’agisse de la porter aux nues ou de la vouer aux gémonies. Ainsi, pourquoi valoriser Athènes plutôt que Sparte ou le contraire, débat qui a occupé une bonne partie du XIXe siècle ?

Sujet brûlant

D’autres questions sont posées aujourd’hui. La montée en puissance du féminisme et sa revendication d’une véritable égalité entre les sexes obligent à regarder autrement la place du féminin dans la culture grecque. De même, l’esclavage, que l’Occident chrétien a longtemps pratiqué lui-même, quitte à s’en justifier grâce à Aristote, devient-il aujourd’hui un sujet brûlant. Ainsi le regard sur la Grèce évolue-t-il. Le modèle est écorné. Mais faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Certains pourraient être tentés d’ostraciser la Grèce antique sous prétexte de pratiques non conformes au regard d’aujourd’hui. Or, il n’est rien de pire que le jugement anachronique et surtout partiel, comme le rappellent dans « Penser avec les Grecs » historiens, archéologues et philosophes. Car penser avec les Grecs, c’est d’abord apprendre à réfléchir avec eux, en tentant de ne pas refaire leurs erreurs.

Consultez notre dossier : Penser avec les Grecs

Le Point