Permis de tuer le temps : Comment l’espionnage a changé à l’ère du Covid

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Faute de lieux bondés, où les agents s’échangent habituellement des informations en toute discrétion, l’espionnage à l’ancienne est à l’arrêt, cédant sa place à la surveillance virtuelle. C’est une des découvertes faites par Charles Cumming lors des recherches entreprises pour son dernier roman. Il livre certains secrets.

Avec la sortie en novembre [finalement reportée à 2021] de Mourir peut attendre, le dernier James Bond, et les rumeurs sur la reprise du rôle par Tom Hardy quand Daniel Craig raccrochera son Walther PKK, il est amusant de noter que, dans le monde réel tout au moins, les temps sont particulièrement rudes pour les espions.

Pourquoi ? Parce que le Covid-19 a secoué l’univers du renseignement aussi vigoureusement que doivent l’être les vodkas Martini du célèbre espion. Ces vingt dernières années, les services secrets ont traversé une période de profonds changements. L’avènement des smartphones fait qu’aujourd’hui les individus peuvent être surveillés, pistés et écoutés 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Les services de renseignement modernes ont accès à nos données les plus sensibles, de notre dossier médical à nos mouvements bancaires. Parallèlement, de grandes quantités d’informations personnelles sont disponibles sur les réseaux sociaux comme Facebook, Twitter et LinkedIn. Ces innombrables progrès technologiques compliquent déjà la vie des espions sur le terrain, qui voyagent sous une fausse identité. Mais dans ce Meilleur des mondes à la Huxley, ils doivent affronter un nouvel obstacle : une épidémie de coronavirus.

Comme “la chanson qui s’arrête dans le jeu de chaises musicales”

En terminant mon dernier roman, Box 88, un thriller sur une agence d’espionnage anglo-américaine fictive, j’ai été fasciné de constater à quel point la pandémie avait affecté le monde du renseignement.

Un ancien officier du MI6 [service de renseignements extérieurs britannique] m’a ainsi confié que le confinement mondial avait “eu le même effet sur le renseignement que la chanson qui s’arrête dans le jeu de chaises musicales”. Quand je lui ai demandé d’être un peu plus concret, il m’a donné comme exemple le cas (fictif) d’un espion américain qui travaillerait en secret à Pékin.

Nous sommes en février. Cet agent de la CIA se trouve du jour au lendemain coincé dans un environnement hostile alors que tous les vols à l’international sont annulés. Il doit continuer à vivre sous une fausse identité pendant plusieurs semaines, en espérant que son séjour prolongé en Chine n’attirera pas l’attention des autorités.

Le même scénario s’appliquerait à une femme d’affaires française qui travaillerait pour les renseignements français. Arrivée à Dubaï début avril avec l’intention de rencontrer une source issue du gouvernement iranien, elle est à peine installée dans son appartement qu’elle apprend qu’elle doit rester en quarantaine. Et au moment où elle sort de confinement, sa source est depuis longtemps rentrée à Téhéran.

Propices aux échanges, les lieux bondés sont fermés

Le Covid-19 a rendu l’espionnage à l’ancienne impossible. Espionner consiste à obtenir des informations. Mais comment obtenir des informations si vous ne pouvez pas rencontrer la personne censée vous en donner ?Pendant des années, les stades, les cinémas, les boîtes de nuit et les grands magasins ont fourni un cadre idéal pour les rencontres confidentielles. Or lors du confinement, les endroits de ce genre étaient fermés.

Un espion russe qui espérerait recruter un agent autour d’une bouteille de Stolichnaya dans un restaurant moscovite devra trouver autre chose. Pareil pour un informateur nerveux au sein d’une cellule terroriste qui souhaiterait rencontrer son référent au MI5 [service de renseignements intérieurs britannique] au dernier rang d’une salle de cinéma dans un grand multiplexe. Il va devoir attendre un peu.Les contacts furtifs, c’est-à-dire la transmission directe d’informations d’un individu à un autre, avaient généralement lieu dans des endroits bondés comme une gare.

C’est plus difficile à mettre en œuvre quand il n’y a que deux personnes sur le quai et qu’elles doivent respecter la distanciation physique. Nous avons tous vu des films où des équipes de surveillance prennent en filature une personne à pied ou en voiture. Mais comment rester discret dans des rues ou des parcs désertés, sous la surveillance constante des satellites et des caméras de surveillance ?

Bascule vers la surveillance et l’analyse de données

Sans aucun doute, les criminels les plus inventifs se sont mis au jogging pendant le confinement ou se sont fait prêter un chien pour avoir des raisons officielles de sortir. Peut-être aussi que les camionnettes de livraison des supermarchés sont devenues des véhicules très prisés des équipes de surveillance du MI5.

Et le Covid-19 ? Est-ce qu’un officier du MI6 prend le risque de communiquer avec son agent au FSB pour lui dire qu’il est peut-être contaminé – ou l’informateur est-il abandonné à son sort ?

À en croire un ancien des services secrets, les restrictions concernant les contacts humains ont fait “encore plus basculer le renseignement dans les techniques de surveillance et de l’analyse des données au détriment du renseignement humain”. L’espionnage en 2020 est devenu virtuel.

Des mises sur écoute facilitées

En règle générale, les individus sous surveillance qui sont soupçonnés d’activités terroristes envoient des milliers de messages et passent des centaines de coup de fil par mois. Confinés chez eux, avec toutes leurs opérations à l’arrêt, ils ne contactent plus que quelques individus indispensables.

Comme le volume des communications est considérablement réduit, le Government Communications Headquarters [GCHQ, “Quartier général des communications du gouvernement”, le service de renseignements électroniques du gouvernement du Royaume-Uni)] peut isoler le “bruit de fond” autour de cet individu et découvrir de nouvelles choses.

De même, un cerveau du terrorisme en cavale et immobilisé par le confinement peut plus facilement être mis sur écoute (ou assassiné) que s’il change de lieu tous les jours.Pourtant les terroristes ont également tiré parti de la pandémie. Les jeunes, influençables, confinés chez eux pendant de longues périodes avec Internet pour seule compagnie, n’ont jamais passé autant de temps en ligne et étaient des proies faciles. Comme me l’a confié une de mes sources du monde du renseignement :

Non seulement l’État islamique a continué à recruter, mais il a également mis en place des cliniques en ligne et conseillé ses partisans sur la meilleure manière de gérer le Covid-19. Le confinement a servi ses objectifs.

Espionnage industriel autour du vaccin

Les groupes extrémistes de gauche comme de droite ont également profité de la gestion souvent catastrophique de certains gouvernements occidentaux. Si la crise se poursuit une bonne partie de l’année 2020, les services secrets redoutent l’explosion de troubles sociaux comme ce fut le cas dans certaines régions des États-Unis.

Les attentes des gouvernements vis-à-vis de leurs services secrets sont également en train de changer. Il y a beaucoup à gagner, tant sur le plan financier que sur celui du prestige international, pour le pays qui trouvera le premier un vaccin. Certes l’effort de collaboration de la communauté scientifique internationale rend largement caduque une éventuelle rivalité entre les différents services secrets pour obtenir des données de recherche précieuses, cependant l’espionnage industriel reste une menace.

L’Imperial College à Londres et l’université d’Oxford, où des essais pour un vaccin sont en cours, ont été la cible de cyberattaques. Pour le moment, toutes les activités de renseignement humain sont reléguées au second plan.

Comme me l’a confié un ancien du MI6, “conséquence de la pandémie,les mesures de planification, d’évaluation des risques et de limitation des dégâts ont augmenté de manière spectaculaire”. Traduction : les hommes et les femmes du renseignement britannique ne sont pas différents de nous. Ils attendent impatiemment un vaccin.

The Telegraph