Pierre-André Taguieff : « La grande nouveauté politico-philosophique, c’est la réhabilitation de la “race” » (Màj)

Aujourd’hui, dans le sillage des affaires George Floyd et Adama Traoré, l’indigénisme et le décolonialisme sont avant tout défendus par des intellectuels blancs. Comment expliquez-vous cette réappropriation par les élites « souchiennes » de la nation ?

« Avant tout » je ne le pense pas, mais « notamment », et cela témoigne des progrès de la haine de soi chez les intellectuels français. Les activistes décoloniaux sont d’abord des individus issus des anciennes colonies ou de l’immigration maghrébine, qui postulent que la France est une nation intrinsèquement raciste, définie par un « racisme systémique », et qu’il y règne un « racisme d’État ». S’y ajoutent des intellectuels gauchistes, universitaires ou non, qui se sont ralliés au mouvement, y voyant un moyen de réaliser leur utopie révolutionnaire.

L’utopie de la société sans classes s’est enrichie grâce à cette potion magique qu’est l’« intersectionnalité » : ce qui fait rêver les militants « radicaux » aujourd’hui, c’est la société sans classes, sans sexes, sans races. Mais, en attendant le Grand Soir qui instaurera l’ère de l’indistinction, tout s’explique par la classe, le sexe (ou le genre) et la race. La grande nouveauté politico-philosophique, c’est la réhabilitation de la « race », en tant que « construction sociale ».

Mais il est facile de voir que la couleur de peau constitue le principal marqueur de la « race ». Il y a là, sous le drapeau antiraciste et derrière le vocabulaire « constructionniste », un grand retour paradoxal à la vision racialiste la plus classique, fondée sur les différences de couleurs de peau entre les groupes humains. […]

Pouvez-vous résumer ce nouveau discours idéologique ?

La « pensée décoloniale », somme de pseudo-concepts, de clichés, de formules creuses et de cuistreries, repose sur neuf piliers : 1° tout est « construction sociale » ; 2° tout doit être déconstruit ; 3° tout doit être décolonisé ; 4° toutes les « sociétés blanches » sont racistes et tous les « Blancs » bénéficient du « privilège blanc » ; 5° le racisme, qui est « systémique », est l’héritage de la traite atlantique, du colonialisme, du capitalisme et de l’impérialisme du monde dit occidental ou « blanc » (il s’ensuit que, par définition, le « racisme anti-Blancs » ne peut exister) ; 6° « l’hégémonie blanche » va de pair avec l’« hétéro-patriarcat » ; 7° tout nationalisme, y compris le patriotisme républicain à la française, est porteur de racisme, donc de « discriminations systémiques » ; 8° le sionisme, outre le fait qu’il est un colonialisme et un impérialisme, est une forme de racisme et de discrimination raciale, et Israël est un « État d’apartheid » ; 9° l’« antiracisme politique » consiste avant tout à « lutter contre l’islamophobie ».

La pensée post-coloniale serait puissante parce que transverse, opérant à la fois comme une « démarche d’analyse, un projet politique et une périodisation historique ». En quoi cette nature composite est-elle selon vous typique de ces nouveaux dogmes et en quoi elle leur donne une capacité dangereusement virale ?

Sa dangerosité est avérée. Certains secteurs de l’enseignement universitaire sont devenus, depuis le milieu des années 2000, des laboratoires du décolonialisme et du pseudo-antiracisme racialiste. C’est une aubaine pour jeunes carriéristes et les opportunistes en quête de postes.

Les départements de sciences sociales (surtout en sociologie et en science politique) sont particulièrement touchés par la propagande décoloniale, qui se traduit de plus en plus par une intolérance militante et des chasses aux sorcières lancées en connivence avec des groupes néo-féministes misandres au nom de l’« intersectionnalité ».

Les victimes de ces chasses aux hérétiques prennent désormais la figure de « Blancs » criminalisés – principalement des hommes –, jugés intrinsèquement racistes, dont on exige la mort sociale. Les enseignants qui objectent sont isolés et harcelés. Pour échapper au terrorisme intellectuel, certains se taisent, pratiquent l’autocensure ou publient sous pseudonyme.

Mais ils sont de plus en plus nombreux à résister et à refuser de s’agenouiller devant les tenants, enseignants comme étudiants, du politiquement correct et du scientifiquement correct. […]

L’Incorrect