Pierre Vermeren: «En quarante ans, la France a connu la plus grande mutation économique et sociale de son histoire»

ENTRETIEN EXCLUSIF – L’historien dépeint dans son dernier livre (L’Impasse de la métropolisation) les bouleversements de l’organisation du territoire français et de notre société depuis quarante ans, marqués par la concentration de la production de richesse dans un petit nombre de très grandes agglomérations. Pour Le Figaro l’auteur explique l’ampleur et la brutalité de la mutation intervenue. Il en analyse les conséquences sociales selon lui catastrophiques pour la France.

LE FIGARO. – La «métropolisation» caractérise les mutations de l’espace français depuis plusieurs décennies, expliquez-vous dans votre livre. Qu’est-ce que cela veut dire? Et pourquoi ce modèle vous semble-t-il à bout de souffle?

Pierre VERMEREN. – En quarante ans, la France a connu la plus grande mutation économique et sociale de son histoire. La métropolisation est une recomposition générale de la répartition des hommes, des espaces et des richesses sur notre territoire. Elle consiste en la concentration des classes aisées, des activités rentables et des anywhere – les mondialisés, par opposition aux enracinés – sur une petite partie du territoire. En France, la douzaine de métropoles connectées entre elles et reliées au monde représentent 5% du territoire, dont la moitié pour la région parisienne. Dans ces douze métropoles au sens strict vivent 10% de la population française (outre-mer compris) et, si l’on prend en compte les aires urbaines métropolitaines, 27% à 28% de la population française. Ce qui signifie que près de trois Français sur quatre n’y vivent pas. Le vice structurel de la métropolisation est d’avoir procédé à une partition physique et territoriale entre classes sociales: les classes aisées et ceux qui les servent ou les divertissent dans les métropoles; et l’essentiel des classes populaires et moyennes dans le reste du pays, que ce soit la France pavillonnaire, celle des villes petites et moyennes, ou celle des campagnes. Cet arrière-pays déserté par la production qui faisait autrefois sa richesse et sa diversité est devenu une zone de relégation ou de tourisme, voire un pays à l’abandon […].

Lille, Strasbourg, Grenoble, Rennes ont ambitionné de devenir des duplicatas du Paris de Delanoë puis d’Hidalgo, soutenez-vous en substance. Le fait ne vous paraît pas sans lien avec la présence, dans chacune de ces métropoles, d’un institut d’études politiques (IEP). La capitale reste donc, pour les élus des métropoles, un modèle à imiter à tous égards?

Le Paris de Delanoë et Hidalgo n’est que l’épanouissement du Paris gentrifié inventé par Chirac et Juppé entre 1975 et 1995. À relire Philippe Muray, tout est en place dès les années 1990. Une fois effectif le départ des usines et du peuple ouvrier et artisan de Paris, place aux anywhere, nouvelle bourgeoisie, étudiants, immigrés et touristes. La métropolisation peut dérouler ses potentialités. La fête et le loisir ont remplacé le labeur et le savoir-faire, et les utopies des nouvelles bourgeoisies ont empli l’espace urbain. En contrepartie, les travailleurs pauvres, voire exploités, sont relégués ailleurs, que ce soit en Chine ou dans certaines banlieues françaises. Mais dans la ville-centre, place à la tech, au fun, au fashion et au new style.

Dans la formation comme en tout domaine de la vie sociale, de nouveaux usages se sont enracinés. Ainsi, les IEP ont grimpé dans l’échelle du prestige. Leur mode de recrutement sans classes préparatoires méritocratiques, doublé de l’internationalisation des études sont très appréciés des nouvelles élites. Dix métropoles se sont donc dotées d’IEP, dont deux en Île-de-France. Si Nice, Montpellier et Nantes font exception, c’est qu’elles possèdent des «business schools». Le mimétisme entre les métropoles et la capitale ne doit pas surprendre du fait de la répartition nouvelle de la bourgeoisie: un gros tiers de cadres en Île-de-France, un tiers dans une dizaine de métropoles, et un petit tiers dans le reste du pays.

C’en est fini ou presque de la bourgeoisie de province et de ses lignées à la Balzac ou à la Mauriac. La bourgeoisie moderne est mobile et interchangeable, ce qui donne lieu à une circulation des élites inédite. D’un CHU à l’autre, au sein des grandes entreprises ou de la haute fonction publique, on change de métropole et on séjourne à l’étranger. La chute drastique de la production en France, qu’illustre notre abyssal et croissant déficit commercial, a libéré les élites des servitudes de l’encadrement sur place, comme je l’explique dans mon livre. Les standards socioculturels au sein des métropoles se sont homogénéisés sur le modèle parisien. Ce n’était nullement le cas de la Révolution aux années 1950.

Prenons l’exemple de Bordeaux. «Dans la capitale girondine, il ne reste pas grand monde des Bordelais d’origine», constatez-vous. Où sont passés les autres?

Ce n’est pas propre à Bordeaux! Plusieurs phénomènes concourent au changement de population qui a eu lieu depuis les années 1960. Mauriac ne retrouverait pas «son» Bordeaux. Que s’est-il passé? La captation parisienne des élites provinciales, le déménagement contraint des classes populaires engagé par Chaban et poursuivi par Juppé, l’attraction de populations nouvelles issues de l’arc atlantique, mais aussi des Antilles et de l’étranger, puis l’arrivée récente de cadres issus de Paris et des autres métropoles. Sur les 800.000 Bordelais de l’agglomération, en reste-t-il un quart qui soient originaires de la ville? L’accent bordelais s’est affadi en une génération, et malgré quelques intonations, le parler populaire s’est envolé avec ses locuteurs vers le reste de la Gironde. En quelques décennies, la ville a perdu son petit peuple qui faisait tourner le port et le commerce du vin depuis des siècles. Le port, que l’on voit encore en 1965 dans Le Corniaud, a quitté la ville, à l’image des dynasties bordelaises qui se sont mondialisées et redéployées.

Un nouveau Bordeaux est né avec sa néo-bourgeoisie tertiaire, issue à parité du grand sud-ouest et du nord de la France, ses touristes, ses immigrés issus du Portugal et de l’ancien empire colonial desservi par Bordeaux (Antilles, Maroc et Sénégal), et plus de 100.000 étudiants venus d’Aquitaine et du monde entier.

La capitale girondine garde son beau décor embelli du centre-ville mais son âme s’est envolée: un autre peuple l’habite, d’autres activités l’animent, et une immense banlieue pavillonnaire et commerciale a recouvert le délicieux paysage viticole fait de main d’homme qui cernait la ville. Chassés de Bordeaux par la spéculation immobilière alors qu’ils y travaillent toujours, les «gilets jaunes» de Gironde ont été radicaux contre ce nouvel ordre.

Une des conséquences désastreuses de la «métropolisation» est la fin d’un contact quotidien entre les différentes catégories sociales, jugez-vous. Mais ce contact était-il si avéré voilà cinquante ans? La rupture est-elle évidente par rapport à la France d’alors?

N’ayons ni vision romantique ni illusion rétrospective. La France a toujours connu de fortes tensions sociales. Mais observons les faits. Les élites étaient, jusqu’aux années 1960, très minoritaires en France. En 1954, sur vingt millions d’actifs, il y avait un million de cadres (au sens large), et plus de 55% d’ouvriers et de paysans. Dans la France des Trente Glorieuses, comme dans celle des siècles passés, la bourgeoisie, après l’aristocratie, vit au milieu du peuple. Par nécessité (activités économiques, lieux de résidence, domesticité, etc.) et par les conditions sociogéographiques. Elle ne vit pas comme le peuple, mais au sein du peuple, du bourg rural jusqu’à Paris. La bourgeoisie est répartie sur le territoire, au plus près de ses activités (officiers, prélats, professeurs, patrons, ingénieurs des usines, banquiers, magistrats, médecins, élus). L’immeuble haussmannien illustre cette cohabitation.

Or la métropolisation a changé le modèle économique: chute de la production agricole et industrielle, avènement d’une économie de cadres dans les services ou la haute technologie. Les cadres sont près de 5 millions, soit, avec leurs familles, un groupe social homogène conséquent. Celui-ci ne dépend plus du peuple, qui a été chassé des métropoles afin de créer des milieux de vie unifiés. Le 3e arrondissement de Paris est passé de 99.000 à 29.000 habitants, une population désormais homogénéisée (le grainetier remplace le bistrot). À Bordeaux, les échoppes, ces petites maisons d’ouvriers du XIXe siècle, sont habitées par des cadres qui ont colonisé la ville. Des milieux homogènes de vie se sont créés par cercles concentriques, Paris ouest et les Hauts-de-Seine, le sud de Marseille, l’ouest de Lyon etc.

Résultat, les milieux ne se fréquentent plus. Dans les métropoles, un petit peuple immigré assure les services de base: nounous et livreurs africains, concierges portugais, taxis et épiciers du Maghreb, cuisiniers indiens, restaurants chinois, vigiles, femmes de ménage, gardiennage, ASH, gardes-malades… (sans évoquer la prostitution, la mendicité et les stupéfiants). Or l’immigration récente crée une commode barrière culturelle. Mais le peuple qui vote, – ou devrait voter- loin des métropoles, n’est plus au contact des classes aisées.

Dans les métropoles, un petit peuple immigré assure les services de base: nounous et livreurs africains, concierges portugais, taxis et épiciers du Maghreb, cuisiniers indiens, restaurants chinois, vigiles, femmes de ménage, gardiennage, ASH, gardes-malades…

Quelle place tient l’immigration dans le phénomène de «métropolisation»?

Elle est essentielle du fait de cette recomposition, car elle nourrit un flux de travailleurs pauvres disponibles pour les activités que 12 ou 15 ans de scolarité à la française rendent inacceptables. Les enfants d’immigrés ne veulent pas devenir ouvriers à leur tour, créant au passage une crise sociale majeure: chômage de masse versus immigration croissante.

L’une des causes de la séparation des milieux sociaux, c’est le choix de société des élites françaises: des services à la personne non rémunérés à leur juste prix, et des métropoles inabordables pour les travailleurs pauvres. Il faut donc les importer de l’étranger, car ceux-là acceptent de vivre mal, voire entassés, durant leur vie de travail.

L’Allemagne et le Japon, après 1945, ont tiré les leçons de la modernité démocratique. Ils ont opté pour des choix cohérents grâce au maintien de l’industrie. L’Allemagne a moins besoin de travailleurs non-qualifiés que d’ingénieurs et d’ouvriers qualifiés, mieux payés que les nôtres; et comme elle n’est pas métropolisée, le prix du logement moyen est très inférieur à la France des métropoles. Le peuple peut donc habiter près de son travail. Si l’Allemagne a besoin d’immigrés, c’est que la moitié des Allemands ont brutalement cessé d’avoir des enfants, c’est une autre question. Mais le Japon, à la natalité lui aussi en berne, ne recourt pas à l’immigration. Il pousse son avantage industriel en déléguant les tâches dévalorisantes à des robots. C’est d’ailleurs l’avenir dans un monde de plus en plus vieux où la population va finir par stagner avant de décroître. Sans industrie, nous, Français, n’en sommes même pas là!

Vous critiquez l’omniprésence des métropoles «dans nos représentations collectives fabriquées par les médias et nos élites nationales». Et vous relevez, ironique: «Les lignes de TGV et les autoroutes sont ceintes, tout du long, de barrières qui les clôturent, ce qui évoque l’autoroute qui ralliait Berlin-Ouest à la RFA à travers la RDA». Peut-on vraiment y voir un symbole?

Sur le premier point, soulignons que la quasi-totalité des médias français se situent dans les métropoles. Ils s’intéressent au monde que fréquentent les journalistes, le centre-ville riche et la banlieue proche d’immigration récente. Les trois quarts de la France ont déserté les écrans, sauf dans quelques jeux télévisés ou chez Jean-Pierre Pernaut. Il reste le ski, les inondations et le tourisme estival pour s’intéresser au reste du pays […]. Pour aller d’une métropole à l’autre, on ne traverse plus le territoire, on le survole. Alors que la route nationale d’autrefois irriguait le territoire, avec ses restaurants et ses auberges, l’autoroute et le TGV l’ont saigné. Ce sont de véritables barrages sur des centaines de kilomètres qui ont changé la vie de millions de gens sommés de se taire. On peut aujourd’hui visiter la France d’une métropole à l’autre sans jamais voir le pays enjambé. Une structure parallèle a été comme posée sur l’ancienne France provinciale: pour le touriste, l’étudiant, le cadre ou le journaliste, le Sud-Ouest, aujourd’hui, se résume à Bordeaux centre. Les douze départements de Nouvelle-Aquitaine restants – côte basque, Arcachon et Fort Boyard mis à part -, font de la figuration. Comme la RDA face à l’Ouest…

Pierre Vermeren est normalien, agrégé et docteur en histoire. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, tel On a cassé la République – 150 ans d’histoire de la nation(Tallandier, 2020), il publie ce jeudi L’Impasse de la métropolisation(Gallimard, coll. «Le Débat», 108 p., 11€).

Le Figaro