Pleyber-Christ (29) : Les jeunes migrants ont leur école alternative dans le Finistère

À Pleyber-Christ, l’École alternative des monts d’Arrée offre un enseignement pluridisciplinaire à des jeunes hommes ayant fui leur pays. Mais l’accompagnement va bien au-delà d’une mise à niveau scolaire.

Ils s’appellent Ben, Camara ou Mamadou et, après des années difficiles, peuvent prendre le temps de souffler dans le pays de Morlaix. « Quand je suis arrivé, j’étais très fatigué. Aujourd’hui, je suis moins stressé », glisse timidement Mamadou, Malien de 17 ans.

Tous font partie des quelque 90 jeunes exilés passés par l’École alternative des monts d’Arrée, en Finistère, depuis sa création en 2018. « Un package unique en France », selon Sandrine Corre, 47 ans, co-présidente de l’association aux manettes, Les utopistes en action. Ici, ces adolescents et jeunes hommes suivent non seulement des cours, mais ils sont également hébergés et accompagnés dans bien des domaines de leur nouvelle vie.

« Quand il est arrivé de Calais, Maurice était détruit »

Ce jour-là, Karamoko, dit « Pipo », trépigne d’impatience. « Je vais avoir un compte bancaire », dit-il tout sourire. Avec son passeport, et malgré son absence de titre de séjour, le jeune majeur a la possibilité d’ouvrir un compte chez un buraliste. Michel, un bénévole très assidu, va l’y aider. Les cours de français, anglais, breton, mathématiques, sont dispensés par des bénévoles.

Créée par l’association Les Utopistes en action, l’école alternative des monts d’Arrée a pour objectif d’accueillir, héberger et instruire de jeunes exilés. À l’origine, elle dispensait ses cours dans la maison des associations du Cloître-Saint-Thégonnec mais la nouvelle municipalité a décidé de louer cette maison et n’a proposé qu’une salle très mal adaptée.

Les responsables de l’école alternative des monts d’Arrée ont répondu à la proposition de la municipalité de Pleyber-Christ qui a proposé de mettre à leur disposition l’ancien Ehpad du Brug. Depuis quelques semaines, l’école a investi le lieu et repris ses activités avec seize élèves, dont quatre extérieurs venus du Programme régional d’accompagnement et d’hébergement des demandeurs d’asile (Prahda) de Landivisiau. Les autres élèves, Bengalis, Afghans, Iraniens ou des pays de l’Afrique de l’ouest, sont hébergés au Bouillard, au Cloître-Saint-Thégonnec. « Nous recherchons des bénévoles qui pourraient assumer le transport entre le lieu d’hébergement et l’école », indique Loïc Digaire, l’un des responsables de l’association.

Les nouveaux locaux de l’école ont été aménagés sur une dizaine de pièces qui abritent chacune des salles de cours de « français et anglais principalement, mais aussi de science et vie de la terre. Une salle est également destinée à des cours de dessin et de peinture, animés par Naïg ».

L’école propose aussi des ateliers comme la couture ou encore un atelier de bois. Elle dispose aussi d’une cuisine pour mijoter les repas préparés avec les dons alimentaires des Restos du cœur et du Secours populaire de Morlaix.

Depuis 2018, Ben, originaire de Côte d’Ivoire, a pris racine dans le pays de Morlaix (Finistère), grâce à l’association Les Utopistes en action. Il raconte le long chemin qui l’a mené de la Côte d’Ivoire à la France.

Ben, 24 ans, a fait partie de la première promotion de l’École alternative des monts d’Arrée, en 2018. « Il a même contribué à fonder l’école », raconte Sandrine Corre, co-présidente des Utopistes en action, l’association aux manettes de cette structure unique en son genre accueillant de jeunes exilés en Finistère. C’est là, dans les nouveaux locaux à Pleyber-Christ – l’ancien Ehpad du Brug -, qu’il a accepté de raconter son histoire.

Originaire de Côte d’Ivoire, Ben a décidé de « tracer sa route » alors que la situation était devenue « compliquée » pour lui dans son pays. « Mes parents ont disparu pendant la crise électorale (N.D.L.R. : en 2010-11). J’étais chez mon oncle, dans le nord du pays, mais j’étais comme un étranger là-bas. Lui et mes cousins m’ont fait comprendre que je n’avais rien à dire. »

« On était obligés de suivre »

Arrivé au Burkina Faso, pays voisin, Ben cherche du travail. Il pense en avoir trouvé, mais se rendra compte plus tard avoir été vendu. « On nous cachait. Nous étions des marchandises sans le savoir. »

Dans le désert du Niger, Ben et les autres hommes qui l’accompagnent comprennent qu’ils sont « surveillés en permanence. » Certains tentent de s’enfuir mais sont rattrapés. D’autres meurent pendant la traversée.

Direction la Libye. « On est restés à Sebha pendant trois mois, enfermés dans divers endroits. Puis on nous a emmenés à Tripoli. Tu ne sais pas où tu vas mais tu es obligé de suivre. » Dans la capitale libyenne, Ben travaille sur les chantiers. « Contre un bout de pain mais tu es content. » Il loge alors dans un centre avec 500 personnes.

« Suivez l’étoile »

Une nuit, il faut partir. Certains payent des passeurs pour traverser la Méditerranée, mais ce n’est pas le cas de Ben. « Ils ne veulent pas nous laisser repartir parce qu’ils ont peur qu’on parle de ce qu’on a vécu. Donc c’est soit tu traverses, soit tu meurs. Certains sont mis dans les canots contre leur gré et se réveillent au milieu de la mer. »

Ils sont une centaine dans le même bateau. « On nous dit : suivez l’étoile. On avait une boussole et un téléphone satellite. » À bord, des bidons d’eau au fort goût de gasoil car ils en contenaient auparavant.

Il se passe « toute une nuit et toute une journée » avant que « le bout du canot pneumatique casse », et que l’eau envahisse l’intérieur du bateau. « Les gens se jetaient à l’eau. Je ne suis pas un grand nageur, donc si je devais mourir, je préférais être dans le canot. À ce moment-là, tu te dis que la vie de l’être humain n’a pas de valeur. »

Les garde-côtes italiens sauvent finalement Ben et les personnes à bord. « Celles qui avaient sauté sont mortes. Là-bas, les vagues te retournent directement sous l’eau. »

Des tongs en novembre

Ben se souvient de son arrivée à Catane, à l’est de la Sicile. Avec les autres personnes ayant traversé la Méditerranée, ils se reconnaissent aux tongs qu’ils portent aux pieds, en plein mois de novembre. « On nous les avait données parce qu’on n’avait rien. Sur le bateau, le premier réflexe que tu as, c’est de te débarrasser de ce que tu as sur toi, à cause de l’urine, du vomi. »

Il reste plus de neuf mois en Italie. « L’été, c’est génial. Mais pendant que les gens font la fête, nous, on ramasse dans les serres. » De nombreux migrants sont employés dans des exploitations, dans des conditions souvent difficiles. « Des fois, tu as ta paye, des fois non. »

Après « des nuits à réfléchir », Ben décide finalement de rejoindre la France, un pays qui lui fait alors « peur ». Par le train, il rallie Milan à Marseille, en passant par Monaco. Avec le risque de se faire interpeller à bord et reconduire à la frontière. Mais ça passe, et le voilà, à l’automne 2017, à Paris.

« Les derniers à être aidés »

La chaleur de l’été sicilien laisse place au froid hivernal de la capitale. « J’ai passé deux ou trois mois dans le camp de la Porte de la Chapelle. » Devenu demandeur d’asile, le jeune homme intègre le centre d’accueil et d’orientation de Lampaul-Guimiliau, près de Morlaix.

C’est là qu’il rencontre l’association des Utopistes. Cela faisait quelque temps déjà que Sandrine Corre et les autres membres collectaient des vêtements pour les camps de réfugiés de Calais et Paris. Ils ont voulu se rendre utiles pour les jeunes accueillis dans le pays de Morlaix. « On s’est aperçus qu’en tant qu’hommes, ils avaient droit à tous les préjugés possibles et qu’ils étaient les derniers à être aidés. »

Rapidement, l’idée de créer une école, d’abord pour aider à l’apprentissage du français, prend corps. Parallèlement, Ben voit sa demande d’asile aboutir. Logé chez Sandrine Corre depuis leur rencontre, il est avec elle quand l’enveloppe arrive. « Elle était mince, ce qui pouvait être bon signe selon un ami. Sandrine l’a ouverte et elle a sauté partout. Moi, je n’arrivais pas à m’exprimer. » « Ça a été un moment incroyable », se souvient la co-présidente des Utopistes.

« Le nouveau Français »

« Maintenant, on m’appelle « le nouveau Français » », sourit Ben, qui a reçu un titre de séjour pour dix ans, lui donnant notamment le droit de travailler. Mais avant cela, celui qui s’est découvert « un goût pour le contact » va préparer un bac pro commerce. S’il a pris racine dans le pays de Morlaix, le jeune homme est avant tout heureux « d’avoir enfin trouvé un endroit sûr ».

Historique :

– hiver 2015/2016 : un groupe d’habitants de Morlaix et ses environs, sensibilisés par la situation des réfugiés de la « jungle » de Calais, contactent Utopia 56 afin de leur proposer leur aide. Un appel est alors lancé dans la presse afin de récolter des vêtements et produits d’hygiène pour les acheminer ensuite vers Calais.

– 2016 : création de l’association « les utopistes en action » (loi 1901), avec les surplus de vêtements collectés, l’association organise des friperies solidaires, les fonds sont redistribués aux associations d’aide aux réfugiés.

. – Été 2016 : première édition du festival des utopies

– Été 2017 : deuxième édition du festival des utopies

– Novembre 2017 : ouverture du CAO de Lampaul-Guimilliau, organisation d’activités et de l’hébergement des personnes par des familles citoyennes présentes sur la commune.

– Mai 2018 : l’école alternative des Monts d’Arrées ouvre ses portes dans la maison des associations de la commune du Cloître-Saint-Thégonnec. Les élèves sont alors hébergés dans des familles citoyennes de la commune.

Contact : 06 04 13 11 47.

Ouest-France