Portugal : Le Monument des Découvertes de Lisbonne, édifié à la gloire des explorateurs, doit-il être détruit afin de décoloniser l’histoire du pays ?

Cet édifice de 52 mètres de haut a été érigé en 1960 à Lisbonne sous Salazar, à la gloire de divers navigateurs et grandes figures de l’expansion portugaise. “Dans un pays respectable”, écrivait récemment un député socialiste, il “aurait dû être démoli”. Une position radicale, qui a déclenché une belle polémique.

Ascenso Simões a obtenu ce qu’il voulait – des réactions, et des vives – en publiant le 19 février, une cinglante tribune. Son titre ? “Le salazarisme n’est pas mort.” Pour qu’il le fût, postule ce socialiste portugais, député de la majorité, “il aurait dû y avoir du sang et des morts” lors des événements du 25 avril 1974. Des événements connus sous le nom de “Révolution des Œillets”, mais qui, assène le député, n’étaient “pas une révolution mais une fête”.

La “rupture épistémologique” qu’aurait attendu ce provocateur avec le passé colonial du pays puis avec l’Estado Novo – le nom du régime dirigé jusqu’en 1968 par António de Oliveira Salazar et qui était devenu en 1974 la plus vieille dictature européenne du XXe siècle – n’a pas eu lieu. Aussi Simões prend-il plusieurs exemples récents à l’appui de son argumentaire. Certains d’entre eux sont plutôt anecdotiques, comme ces blasons floraux sur la place de l’Empire, construite en 1940 sous Salazar, face au monastère des Hiéronymites, à Belém, tout près de Lisbonne.

Des blasons qui représentent les anciennes colonies, ou plutôt “les provinces d’outre-mer”, comme on le disait à l’époque, pour reprendre la vulgate du tropicalisme. Une théorie énoncée par l’anthropologue brésilien Gilberto Freyre dans les années 1930 et reprise à bon compte par l’ancien dictateur portugais, qui mettait en avant le “génie colonisateur” des Portugais et leur propension mythifiée à coloniser différemment, de façon “suave”, grâce aux vertus du métissage.

L’un des monuments les plus visités de Lisbonne

Il a été récemment question de retirer ces blasons floraux en mauvais état, mais cela n’arrivera pas, regrette Ascenso Simões. Puis le député ajoute : “Dans un pays respectable, même le Padrão dos Descobrimentos [“Monument des Découvertes”] aurait dû être démoli.” Il fait référence à un imposant édifice de béton, de calcaire et d’acier haut de 52 mètres et érigé en 1960, toujours sous Salazar, à la gloire de navigateurs et de grandes figures de l’expansion portugaise, au premier rang desquels Henri le Navigateur (1394-1460). Dans un article intitulé “Le navire de la discorde”, le Diário de Notícias a retracé l’histoire de ce monument, “l’un des plus visités de Lisbonne, notamment en raison du paysage que l’on peut voir depuis son sommet”. En 2019, près de 310.000 visiteurs s’y sont hissés, “dont 90 % de touristes étrangers”.

L’appel à sa démolition par Ascenso Simões, “le paladin socialiste de Twitter qui va de polémique en polémique”, constate le Jornal i, en a évidemment déclenché une nouvelle. “Notre histoire doit être décolonisée”, maintient-il. Dans la foulée, Chega, le parti d’extrême droite d’André Ventura, a écrit au Premier ministre socialiste, Antonio Costa, pour savoir s’il maintenait sa confiance envers son député et pour dénoncer un “mépris de l’histoire” du pays.

“Un véritable et irréparable crime de civilisation”

Depuis, les réactions tombent en cascade. Dans Público, Vítor Serrão s’intéresse, lui, au monument en soi. Si cet historien de l’art convient qu’il n’en est pas fan, et que ce dernier est, “idéologiquement, le symbole d’un temps historique précis, celui de l’oppression et de la désolation”, rien ne justifie pour autant qu’on le démolisse. Aussi dénonce-t-il “l’iconoclasme” du député : “Sous prétexte de détruire des ‘symboles nuisibles’ au nom de valeurs prétendument positives, on cherche toujours à bannir les idées en liquidant le corps physique des monuments. Cela rappelle d’anciens rituels de purge et constitue, à mon avis,un véritable et irréparable crime de civilisation.“Les monuments et les œuvres d’art, aussi bons ou mauvais soient-ils, ne peuvent jamais être considérés comme ‘de droite’ ou ‘de gauche’.

La gauche, justement, dont se réclame Ascenso Simões, en prend pour son grade.Notamment sous la plume de Henrique Raposo, éditorialiste d’Expresso : “Une partie de la gauche portugaise veut passer du luso-tropicalisme (qui a toujours été très ancré en elle) à la diabolisation absolue de l’empire et du colonialisme. La gauche, toujours enfiévrée par le radicalisme, est incapable de tenir une position d’équilibre parce que toujours en transe ; ce qui compte, c’est cette fièvre, pas la cohérence.

Ne pas occulter l’histoire

Dans sa chronique hebdomadaire pour Sábado, le magistrat António Ventinhas relève que, “ces derniers mois, l’histoire du Portugal, [se] s monuments, [se] s symboles ont été largement discutés. Beaucoup veulent une rupture radicale avec le passé.” Mais le magistrat souligne qu’“il n’est pas possible d’améliorer les droits, les libertés et les garanties sans connaître l’histoire.” En occultant, cette dernière “ils risquent de commettre à nouveau les mêmes erreurs”.

Dans son éditorial cette semaine, le patron de l’hebdomadaire Visão, Luís Delgado, laisselibre cours à l’ironie cinglante dont il est coutumier : “À la réflexion, nous devrions commencer par déboulonner Dom Afonso Henriques [le fondateur de la nation portugaise], […] qui a donné naissance à des colonialistes tels que Bartolomé Dias, Vascode Gama, Fernand de Magellan et Pedro Álvares Cabral. Quelle race indigne. Maudite.Impérialiste. Quel fardeau pour nous. Nous n’en pouvons plus.” Paulo Tinhas, professeur de philosophie et chroniqueur d’Observador, déplore enfin cette velléité de corriger l’histoire, en prétendant “détruire ce qui, pour le meilleur ou pour le pire,nous la rappelle”.

Publico