Portugal : En vue des présidentielles, le parti national-populiste Chega séduit le monde rural excédé par les gitans

À la veille de la présidentielle du 24 janvier et à sept mois des municipales, l’hebdomadaire Sábado s’est rendu au sud du pays, dans le village de Póvoa de São Miguel, un bastion de Chega, le jeune parti national-populiste qui a le vent en poupe.

Peu de Portugais ont entendu parler de Póvoa de São Miguel, une petite commune située dans le sud du pays. Pourtant, c’est ici, au fin fond de la région de l’Alentejo, que le parti d’extrême droite Chega (“Ça suffit”) a décroché son meilleur score aux législatives de 2019, avec 15,4 % des voix.

Et c’est ici que la formation d’André Ventura entend conquérir l’année prochaine sa première collectivité locale. Il y a des gitans dans cette région et une tradition de tauromachie: deux éléments qui l’aideront, espère le parti, lors des scrutins à venir.

“Chega se présente ici pour gagner”, assure Pedro Pinto, qui dirige la section du parti du district. En transposant directement les résultats des dernières législatives aux prochaines municipales, Chega remporterait la majorité absolue au conseil communal du village dans une coalition avec les sociaux-démocrates (PSD). Une telle coalition existe déjà aux Açores, depuis les élections régionales d’octobre 2020.

Mais les militants locaux, à l’image d’André Batista, sont convaincus que leur parti “est en mesure de gagner seul, et ce pour deux raisons. D’abord, parce que [ses membres sont] contre l’assistanat. Et ensuite, parce que les autres partis de gauche s’en prennent au monde rural en général, en particulier à la tauromachie.”

Étonnamment, le même André Batista, qui travaille dans le commerce du bétail, avait soutenu aux dernières municipales la liste présentée par la gauche. “Ce qui compte pour moi, ce sont les personnes, et leurs idées, se justifie-t-il. Aujourd’hui je rejoins l’idéologie de Chega et tout ce qu’elle peut apporter à notre région.”

José Maria Pós-de-Mina, qui fut de 1998 à 2013 le maire de Moura et qui est toujours membre du comité central du Parti communiste portugais (PCP), n’est pas surpris par ces allées et venues idéologiques. “Il faut dire que la gauche ne possède pas de base politique solide dans cette région, avance-t-il. Le fait que la population comprenne de nombreux agriculteurs sans socle idéologique fort rend le vote très versatile par ici. Or, Chega excelle dans l’art d’exploiter cette situation.

L’actuel maire de la commune de Póvoa de São Miguel ne dit pas autre chose. Pour António Montezo, Chega “est doué pour tirer profit du mécontentement local contre la communauté gitane”. Aussi n’est-ce pas un hasard si André Ventura s’est rendu à Póvoa de São Miguel à l’occasion de son passage dans le district de Beja, les 4 et 5 juillet derniers. Sans prononcer le moindre discours officiel, le président de Chega a été acclamé à son arrivée, avant d’aller rencontrer des partisans au café du village.

Curieusement, parmi eux, se trouvait l’ancien maire élu sous l’étiquette PSD. Autant dire que, si nécessaire, l’alliance Chega-PSD est presque prête pour les municipales de 2021.Une possibilité que ne conteste d’ailleurs pas le chef de la section du PSD, Gonçalo Valente : “Nous avons des points de convergence avec Chega, que je ne considère pas comme un parti toxique, même si je ne me retrouve pas dans tous ses choix politiques. L’un ou l’autre parti peut prendre la tête d’une campagne avec le soutien de l’autre.”

Le fait est que ces “points de convergence” collent parfaitement au contexte sociopolitique à Póvoa de São Miguel : “En finir avec l’assistanat, et défendre le monde rural.”

Nous sommes des êtres de chair et d’os nous aussi

Dans cette commune rurale isolée, près de 30 % de la population est gitane. “Nous n’avons jamais eu de problèmes graves avec les gitans, et nous n’en avons pas aujourd’hui”, insiste le président de l’exécutif communal, António Montezo.

Ce qui dérange certains, c’est plus leur mode de vie. Il est très difficile de lutter contre ce climat de méfiance permanente. Or, plus un village est petit, plus les préjugés sont visibles, on le sait.” “Des préjugés ?” demande tout haut Rui Santana, le gérant de l’unique magasin de voitures de Póvoa de São Miguel. “Ce que nous vivons ici, c’est le racisme d’une partie des gitans, qui n’ont ni la volonté ni la capacité de s’intégrer dans notre société.

Partisan de Chega, Rui Santana reconnaît lui aussi qu’“il n’y ajamais eu de gros problèmes avec eux”. Mais il poursuit : “Les gitans sont des voyous, ils ne pensent qu’à voler et à recevoir des aides” – en l’occurrence le revenu social d’insertion.

Approchez, approchez, nous sommes des êtres de chair et d’os nous aussi, n’ayez pas peur, ici personne n’a à se plaindre de nous.” José Camarão, le doyen de la communauté gitane à Póvoa de São Miguel, se tient seul à une table installée devant sa porte. Il vient de terminer son déjeuner, “une belle soupe de poisson”.

La Rua das Cruzes, qu’on surnomme par ici la “rue des Gitans”, est déserte. Ou en tout cas elle l’était. Car à l’appel du vieil homme, les portes des masures s’ouvrent une à une, et une foule jusqu’ici insoupçonnable fait son apparition. “Qu’est-ce que c’est ?”demande un des neuf enfants de José Camarão. Quand il comprend que la conversation porte sur la montée de Chega dans le village, il se lâche : “Ce Ventura est un raciste qu’il faudrait brûler vif.

Sans les petits Tsiganes, il n’y aurait sans doute plus d’école ici

La focalisation du débat politique sur les gitans de Póvoa de São Miguel vient crisper cette population de 150 personnes. Malgré une moyenne d’âge “assez basse”, nous dit Gerson Lebre, “le vote gitan va devenir une donnée importante”. Pour le médiateur de la mairie de Moura auprès de la communauté tsigane, il est “incompréhensible que les villageois [les gitans appellent ainsi les autres habitants] disent du mal d’eux et les rejettent. Les gitans d’ici ne sont pas des voyous.

Peut-être est-ce moins une question de qualité des individus que de quantité, avance Mariana Amaral, l’institutrice des élèves de deuxième année [l’équivalent du CE1] à l’école primaire de Póvoa de São Miguel. Elle qui enseigne depuis trois ans dans le village dit n’avoir été confrontée à aucun conflit notable dans ses classes. “Les enfants sont bien élevés, ils respectent les règles. Les familles valorisent l’école, et les parents sont très respectueux avec nous. Vraiment, je ne vois pas d’où peut venir cette incompatibilité.”Aussi inexplicable soit-elle, l’hostilité est indéniable.

Emília Martins, éducatrice spécialisée, constate que les petits gitans jouent rarement avec les autres dans la cour. “Et il y a autre chose qui montre bien la distance, estime-t-elle. Les mères de non-gitans ont arrêté d’apporter des gâteaux pour l’anniversaire de leurs enfants.” Sur les 40 élèves de cette école de village, 32 appartiennent à la communauté gitane.

Sans les petits Tsiganes, il n’y aurait sans doute plus d’école ici”, insiste José Manuel, nommé ici pasteur de l’Église évangélique Philadelphia portugaise l’été dernier. Cet homme qui a arrêté l’école après le CE2 tient un discours clair et bien structuré. “C’est triste de voir que tant de gens pensent encore que les gitans viennent d’un autre monde, déplore-t-il. Et voilà qu’à Póvoa arrivent des gens du genre de Chega qui viennent exploiter les haines pour prendre le pouvoir !

Les tensions entre les deux communautés dans cette commune qui ne compte pas plus de 500 habitants ont atteint un pic en août dernier. La garde nationale a dû disperser les quelque 300 convives d’une fête de mariage organisée en plein air.

Les noces avaient lieu sur des terrains prêtés par la mairie, mais les partisans de Chega n’en voulaient pas. Rui Santana faisait partie des opposants, et il ne mâche pas ses mots contre la mairie, qui “est en train d’abandonner le village aux gitans”, selon lui. José Camarão, le doyen des gitans déplore, lui, “toute cette nourriture qui s’est perdue sans que personne n’en profite”.

Sabado