Pour la championne du monde de boxe Aya Cissoko : « Il y a un véritable racisme structurel en France »

Entretien avec Aya Cissoko, ancienne championne de boxe, écrivaine, comédienne, metteuse en scène.

Depuis le covid-19, les clubs de sport sont fermés, ce qui suscite beaucoup d’inquiétude, notamment dans les quartiers où ils sont essentiels pour canaliser les jeunes. Partagez-vous cette inquiétude ?

Bien évidemment que je la partage. J’ai pratiqué le sport pendant 20 ans de ma vie. Ça a été un repère formidable, à la fois humain et temporel, parce que le sport permet de rythmer nos semaines, il nous permet de nous dépenser, d’être en bonne santé. Il nous permet aussi d’accéder à un équilibre psychique, ce qui est essentiel dans le contexte sanitaire qui est le nôtre. Donc, oui, bien évidemment, je défends la réouverture des salles de sport.

Le club de sport est aussi un lieu de lien social, un lieu de contact avec un monde qui n’est peut-être pas celui de la maison ?

C’est un lieu formidable de sociabilisation, on est amenés à rencontrer un public qu’on n’aurait pas rencontré à l’école ou dans le milieu social de son quotidien. C’est aussi un lieu qui demande beaucoup d’adaptabilité aux autres, à leur manière de faire, de penser, etc… Donc, il est véritablement impératif que les salles de sport ouvrent le plus rapidement possible.

Avez-vous l’impression qu’en France, on n’a pas bien compris l’intérêt, l’importance du sport ?

La manière d’appréhender le sport en France est très particulière, on a tendance à dissocier le corps et l’esprit, alors que ce sont deux composantes complémentaires et essentielles. Je suis l’exemple même d’une personne qui a pratiqué différents sports pendant plus de vingt ans et qui s’en est servi pour se nourrir intellectuellement.

Quelle est votre histoire avec le sport et avec la boxe en particulier ? Vous avez été championne de France, d’Europe, du monde de boxe française et anglaise. Comment êtes-vous arrivée à ce sport ?

Par hasard. On emménage dans un nouveau lieu. Ma mère, qui travaille de nuit, a besoin de savoir où sont ses enfants quand elle est absente, elle va aller prendre des renseignements auprès de l’école du quartier. Le professeur de sport lui fait l’article : « Il y a du judo, du tir à l’arc, du volley-ball et de la boxe. » Ma mère va dire « tout sauf la boxe ». Moi, je lui vais lui dire du haut de mes 7 ans et demi : « Bah si moi, je veux la boxe ». Elle va essayer de me faire changer d’avis. Mais l’aventure va continuer pendant plus de 20 ans.

Qu’est-ce que ça vous a apporté ?

Faire de la boxe a été un véritable exutoire. Elle m’a permis d’extérioriser tout ce que je ne pouvais pas faire avec les mots. La boxe soigne. La boxe vous permet de ne pas vous abîmer vous-même. La boxe ou la pratique sportive en général, ou même d’autres disciplines. Ça aurait pu être le théâtre ou la peinture. Il s’est trouvé que pour moi, ça a été la boxe parce que je suis issue d’un milieu populaire et que je n’avais pas accès à d’autres activités. J’encourage tout le monde, filles ou garçons, à s’adonner à une activité sportive.

Vous avez une histoire familiale lourde. En 1986 vous perdez votre père et votre petite sœur dans l’incendie de votre immeuble, a priori un incendie criminel, il a été revendiqué par un groupuscule d’extrême droite. Un crime raciste ?

C’est un incendie criminel, il faut en effet bien le préciser. Il n’y a pas de question à avoir non plus sur le fait que c’est un crime raciste. Ce sont différents immeubles majoritairement occupés par des familles immigrées qui ont été incendiés. Il n’y a pas eu de condamnation, donc pas de coupable. Cet immeuble n’a pas pris feu tout seul, des individus y ont mis le feu.

Le racisme, c’est quelque chose que vous avez connu tout au long de votre parcours ?

J’ai été confrontée au racisme tout au long de ma vie. Plus jeune, j’étais incapable de l’expliquer, de le théoriser, il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce qui nous était arrivé à ma famille et à moi. Il est important de dire que les institutions peuvent produire du racisme parce que suite à cet incendie, on a demandé justice et on s’est tournés vers ces institutions, mais il nous a fallu presque dix ans pour reconnaître que nous étions des victimes. C’est la raison pour laquelle je suis très attachée au statut de victime, nous l’avons été.

Vous disiez que vous aviez vécu ce racisme « tout au long de votre vie », c’est-à-dire ? Dans votre quotidien ?

De manière très insidieuse. Le racisme, ce n’est pas forcément une personne qui va vous crier « sale noire » ou « sale négresse » dans la rue. Ce sont des micro-agressions. Le racisme, c’est par exemple : vous êtes enceinte, vous êtes au labo et vous attendez des résultats d’analyses, vous êtes en train de lire un livre de Stefan Zweig et une personne juste à côté de vous, va vous dire : « mais vous lisez ça, vous ? » Le racisme, c’est aussi le fait d’être championne et que, continuellement dans la presse, on va écrire « championne d’origine malienne ». Ce qui est censé sonner comme une addition, je le ressens comme une soustraction. C’est-à-dire que je ne suis pas tout à fait française, pas pleinement française, je suis « française mais… » C’est là que réside toute la problématique.

Comment luttez-vous contre ce racisme aujourd’hui ?

Mes façons de lutter sont protéiformes. Il y a l’écriture mais il y a aussi le fait d’être continuellement sur le terrain, d’être en contact avec celles et ceux qui luttent, avec les associations, les collèges, les lycées, les personnes en détention. Il est important qu’il n’y ait pas de rupture avec cette réalité. Lorsque notre condition sociale évolue, on a tendance à se déconnecter de la réalité du terrain. Pour moi, il est essentiel de rester en contact avec celles et ceux qui sont les principaux concernés.

La première fois que vous êtes montée sur scène, c’était dans « Sur la route », une pièce qui s’inspirait d’un fait de violences policières aux Etats-Unis contre une jeune afro-américaine, militante du mouvement « Black Lives Matter ». Quel était le message que vous aviez envie d’envoyer ?

Le message, c’était de dire qu’un être humain, une femme qui a la vie devant elle, peut mourir d’une interaction avec la police. Dans cette pièce, on relate un fait divers qui s’est passé aux Etats-Unis, mais cette réalité existe aussi en France.

Comment avez-vous vécu la condamnation du policier Derek Chauvin dans l’affaire George Floyd ? Comme un tournant ?

Je ne sais pas si c’est un tournant parce que dans le même temps, quelques heures après le verdict, une jeune fille afro-américaine était tuée par la police. Il était de toute façon inenvisageable que le policier ne soit pas condamné, le monde entier a été le témoin de l’agonie de cet homme. Il ne pouvait pas en être autrement.

Vous craignez que cela ne change rien ?

On va dire que cette condamnation est symbolique. Mais il va aussi falloir comprendre pourquoi des jeunes hommes et des jeunes femmes noires meurent entre les mains de la police. Et cela nécessite de comprendre comment les sociétés occidentales se structurent, comment les institutions policières interagissent avec certains publics.

Le criminologue américain Philip Stinson nous dit : « Il y a dans la culture profonde des officiers de police américains une peur des Noirs. » Vous feriez un parallèle avec la France ? Vous iriez jusqu’à dire cela de la police française ?

En tout cas, je peux affirmer, parce que j’ai grandi dans un quartier populaire, que les liens entre la police et les jeunes et particulièrement les jeunes racisés, sont très compliqués. Il y a un véritable racisme structurel en France.

Vous allez jusque-là ?

Moi, je dis qu’il y a un racisme structurel, qu’il y a des discriminations systémiques et que des jeunes hommes non-blancs meurent entre les mains de la police. Il faut comprendre comment cela arrive.

Qu’est-ce qui vous fait aller jusqu’à dire que c’est structurel ? De quels éléments disposez-vous pour le dire ?

Il y a une histoire de l’esclavage, de la colonisation. Il y a une histoire de la gestion des corps non-blancs. On a été conditionnés, on est pétris de représentations et de préjugés qui agissent sans même que l’on s’en rende compte. Ces corps sont perçus comme étant dangereux, notamment par les forces de l’ordre qui leur réservent donc un traitement différencié par rapport à d’autres populations.

Vous soutenez l’action du comité Adama Traoré, devenu symbole de la lutte contre les violences policières contre les personnes noires ?

Je suis de très près l’affaire Adama et je me dis que moins d’un an après, il y a une décision de justice qui a été rendue dans l’affaire de George Floyd, et là, ça va faire bientôt 5 ans que la famille et les amis d’Adama Traoré réclament vérité et justice, et qu’on en est quasiment au point mort. Qu’est-ce qui justifie que ça prenne autant de temps ? Voilà mon interrogation.

On a aujourd’hui un président et un gouvernement qui essaient de travailler sur les questions de diversité. A la demande d’Emmanuel Macron, la ministre déléguée chargée de la Ville, Nadia Hai a lancé « Portrait de France », 318 personnalités issues de la diversité qui ont marqué l’histoire et qui pourraient devenir des noms de rues ou de bâtiments officiels. Soutenez-vous ce genre de démarche ?

Bien évidemment, je soutiens toute démarche qui va dans le sens de la reconnaissance d’individus, d’hommes et de femmes qui ont fait la France et qui jusque-là, étaient totalement invisibles. En revanche, j’aimerais qu’on aille encore plus loin, que ces individus soient par exemple pris en compte dans les livres d’histoire. On sait pertinemment que lorsqu’on passe dans une rue, on ne prend pas forcément le temps de lire le nom qui est inscrit sur la plaque. On a une date de naissance et une date de mort, éventuellement une fonction écrite en dessous, mais on ne sait pas qui sont ces gens-là, alors que dans les livres d’histoire, inclure toutes ces personnes qui ont été jusqu’ici invisibles, ce serait pour moi un symbole fort. Tous les enfants se sentiraient alors appartenir à cette histoire de France parce qu’ils sont l’histoire de France. Mon destin français n’est pas le fruit du hasard. J’appartiens à l’histoire de France. Lorsque mes parents décident de venir s’installer en France, ils ne le font pas par hasard. Le Mali est une ancienne colonie française. Au milieu des années 1960, la France a besoin de bras pour construire ses routes et pour remplir ses usines, c’est la raison pour laquelle ils viennent en France. Et c’est important de l’écrire.

Ce serait une des clés de l’intégration, du sentiment d’appartenance au peuple français ?

Je trouve que c’est essentiel. Je suis française à part entière. Mes aïeux ont participé à la libération de la France, mon grand-père paternel a fait la Seconde Guerre mondiale. On ne parle pas du principe de blanchiment de l’image. Les premiers soldats à être entrés dans Paris étaient issus des colonies françaises. Ce ne sont pas les soldats blancs qu’on a l’habitude de nous montrer à l’image.

Cette visibilité doit aller plus loin ? Dans les médias par exemple ?

Bien évidemment ! Cette visibilité serait à l’image de ce qui est dans la rue, de la réalité du dehors.

Vous seriez pour des quotas ?

Je vous le dis sincèrement, je suis pour les quotas. On a vu pour les femmes en politique qu’il a fallu instaurer des quotas pour qu’elles puissent exister au sein des partis et au sein de l’hémicycle. Je ne vois pas pourquoi on ne ferait pas de même. Même de manière temporaire pour voir si ça marche ou pas.

Parmi vos engagements, il y a celui pour l’Afrique. Comment voyez-vous l’avenir du continent africain ?

Je pense que l’avenir, ce sont ces espaces que l’on dit « émergents », parce que c’est là que se trouve la jeunesse. Une jeunesse de plus en plus créatrice, qui a de plus en plus envie d’exister, qui invente de nouvelles formes d’interaction, de nouvelles formes de création.

Dans les médias français, quand on évoque l’Afrique, on parle malheureusement de misère, de guerres, de terrorisme. Vous aimeriez qu’on parle de façon plus positive du continent africain ?

Oui et c’est la raison pour laquelle je spécifie dans mes écrits que déjà, au XIIIe siècle, Soundiata Keïta avait instauré certains droits humains que l’on retrouve dans la Déclaration des droits de l’homme. Mais ça, personne n’en parle, pourtant c’est essentiel de le dire pour que les enfants issus de ces espaces puissent avoir des éléments narcissiques pour se construire positivement.

Le lien entre la France et l’Afrique est-il en train d’évoluer dans le bon sens ces dernières années ? Sommes-nous sortis du lien colon colonisé ?

Je pense qu’on n’y est pas encore. Ce sont des sujets très complexes que je ne maîtrise pas, donc je veux éviter de trop m’étendre dessus. Mais il y a encore beaucoup à faire. Il y a encore très peu de temps, un président disait que l’Afrique n’était pas encore entrée dans l’Histoire. Il y a un rapport encore très condescendant de l’Occident envers l’Afrique.

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