Pour les descendants d’immigrés, le prénom est plus une affaire de « structure » que de culture

Pourquoi la fille de Mohamed se nomme parfois Aicha, et parfois Melissa ? À première vue, le choix d’un prénom est un acte culturel : si je suis chrétien, je choisis un prénom chrétien, si j’aime certains produits culturels (tragédies de Racine, feuilletons télévisés) je choisirai un prénom adapté.

Mais c’est plus complexe. La sociologie a bien montré que la catégorie socioprofessionnelle avait une influence sur le type de prénom choisi. Pour le dire rapidement : la place que l’on occupe dans la société et le prénom que l’on donne à ses enfants ne sont pas sans liens l’une avec l’autre.

Se pourrait-il qu’il en soit de même pour les immigrés et leurs descendants ? Qu’en fonction de leur position dans la société (leur diplôme, leur profession, leur lieu de résidence, leur conjoint) le prénom qu’ils choisissent pour leurs enfants diffère ? En bref, que le prénom ne soit pas qu’affaire de culture, mais affaire de « structure ».

Un score pour les prénoms

Le groupe des immigrés est tendanciellement inscrit dans les classes populaires : les immigrés (qui sont, par définition, des personnes nées étrangères à l’étranger) arrivent principalement sur le marché du travail par le bas, ils sont plutôt ouvriers ou employés non qualifiés, ils sont relativement moins diplômés que les natifs, leurs conjoints sont aussi fréquemment immigrés. Cependant tous les immigrés ne sont pas ouvriers ou peu diplômés, loin de là. Si 30 % des actifs immigrés sont ouvriers (21 % des non-immigrés le sont), ils sont aussi détenteurs, à proportion égale avec les natifs, d’un diplôme du supérieur (25 % dans le recensement 2017).

Pour étudier le choix des prénoms, je m’appuie sur l’enquête Trajectoires et Origines (Insee, Ined, 2008).

Chaque prénom a reçu un score en fonction des caractéristiques des parents.

Ce score varie entre 0 (quand ce prénom n’est jamais donné par deux parents nés en France) à 100 (quand ce prénom n’est donné que par deux parents nés en France).

Le score des prénoms de la population majoritaire (celle qui n’a pas d’origines migratoires directes) est d’environ 70, celui des immigrés d’environ 18 (avec une grande variété, car les immigrés en provenance de pays européens francophones ou de langue latine auront déjà, à l’arrivée, des prénoms déjà proches des prénoms donnés en France).

Le graphique suivant représente, en fonction de la catégorie socioprofessionnelle et du pays de naissance, le score moyen des prénoms des enfants des personnes interrogées en 2008.

Score moyen en fonction du groupe socioprofessionnel. Chaque prénom a reçu un score en fonction des caractéristiques des parents. Ce score varie entre 0 (quand ce prénom n’est jamais donné par deux parents nés en France) à 100 (quand ce prénom n’est donné que par deux parents nés en France). B. Coulmont, Author provided

Les immigrés et immigrées les plus doté·e·s en ressources sociales choisissent des prénoms plus proches des prénoms donnés en France, et cela vaut aussi bien pour les immigrés d’Afrique du Nord que pour les immigrés d’Europe du Sud.

Faire plus « natif »

Les explications sont multiples. La fréquence des unions avec des conjoint·e·s de la population majoritaire joue très fortement, d’autant plus que le conjoint majoritaire arrive souvent à imposer son choix.

L’ancienneté du séjour en France aussi : il s’avère que les immigrés cadres ou profession intermédiaire sont arrivés bien plus jeunes en France que les immigrés ouvriers non qualifiés.

Immigrés, mais quasi entièrement socialisés en France, leurs goûts se rapprochent du goût des natifs. Le lieu de résidence pourrait aussi être une influence : les immigrés et immigrées cadres résident moins souvent que les ouvriers dans des quartiers où les immigrés sont nombreux. Et les personnes immigrées vivant dans des quartiers où les immigrés sont fréquents choisissent des prénoms dont l’indice est plus bas (des prénoms plus rarement choisis par des parents natifs).

Les immigrés cadres vivent donc, plus que les autres immigrés, dans des espaces où ils sont rares, et où ils sont donc soumis aux micro-influences quotidiennes de la population majoritaire, influences qui peuvent parfois prendre la forme de rappels à l’ordre (« Vous n’allez quand-même pas l’appeler… »).

Dans l’enquête TeO, les immigrés cadres (qu’ils soient originaire d’Europe du Sud ou d’Afrique du Nord) déclarent un peu plus que ceux d’autres groupes socio-professionnels avoir subi des discriminations… et surtout bien plus nombreux (10 points de pourcentage) à déclarer avoir été victime de racisme (ou pouvoir l’être) en raison de leur nom ou de leur prénom.

Enfin les choix des immigrés en France peuvent s’inscrire dans des distinctions de classe et de génération entre immigrés en France : les immigrés cadres prendraient alors, pour leurs enfants, des prénoms que les descendants d’immigrés (nés en France, donc) prennent pour leurs enfants.

In fine ce ne sont pas ceux qui disposent des ressources sociales les plus élevés qui parviennent à conserver, sur plusieurs générations, ce marqueur que constitue le prénom.

The Conversation

2 thoughts on “Pour les descendants d’immigrés, le prénom est plus une affaire de « structure » que de culture

  • Avatar

    “Immigrés, mais quasi entièrement socialisés en France, leurs goûts se rapprochent du goût des natifs”.
    Saucisson / pinard ?

  • Avatar

    C’est marrant parce que quand il s’agit d’une étude sur la corrélation entre les prénoms débiles de séries ou de modes, et les prénoms vieilles France, le constat est sans appel: celui qui se fait appeler Bandon ou Kimberly a nettement plus de chances d’être un “mongol” que celui qui se nomme Hyppolite ou Louise…le hasard effectivement. Tout autant que se faire appeler Momo ou Miloud (c’est divin comme prénom Miloud!).

    Non seulement cela donne une idée du milieu, mais bien entendu que cela donne aussi une idée de l’aspect culturel. Structure ou pas structure, cela montre que l’identité est à la base, et que c’est la culture qui suit, puis par voie de conséquence la structure. Ceux qui donnent des prénoms à la con sont la preuve manifeste d’être acculturés, cela prouve aussi que lorsque on n’a pas de culture par manque de repères identitaires, on choisit par défaut la structure et ses éléments plus normatifs …mais tout cela, au fond, ce n’est que de la branlette de sociologue marxisant refusant “l’idée d’inné” pour sombrer dans le constructivisme le plus discount.

    In fine, toujours chercher à donner des postulats pseudo-rationnels à ce qui est déjà rationnel…

Commentaires fermés.