Pourquoi interdire d’interdire est devenu réac

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Dans les années 1960, celui qui se rebellait contre les règles était vu d’un bon œil, il rendait service à tous en desserrant le carcan de l’ordre bourgeois. Le mouvement antimasque ne jouit plus aujourd’hui d’un tel crédit. Que s’est-il passé ?

Le 5 mai 1967, la veille d’une révolte d’étudiants, l’écrivain Peter Schneider [future figure des mouvements sociaux de 1968 en Allemagne] fit devant l’assemblée générale qui réunissait toutes les facultés de l’Université libre de Berlin un discours qui devait entrer dans l’histoire culturelle de la colère comme le Discours de la pelouse et ouvrir la voie à la recherche de la vérité par la violation délibérée des règles.

On sait bien, déclara-t-il à cette occasion, que l’Allemand moyen se fiche complètement des atrocités de la guerre du Vietnam alors qu’il “suffit qu’on marche sur une pelouse interdite pour provoquer une indignation sincère, générale et durable”. Le jour suivant, on vit des étudiants – tremblant de leur audace – piétiner les pelouses du campus. Aujourd’hui, cette folle transgression paraît gentillette.

Quand on y regarde d’un peu plus près, elle semble ressortir de la superstition politique : en posant le pied sur un bout de pelouse que la majorité bourgeoise considère comme digne d’être protégé, j’entre dans la lutte contre ces forces impérialistes qui sèment la désolation et la ruine dans une partie du monde. Ce curieux mélange de gesticulations symboliques et de l’idée que notre petite résistance effrontée fait bouger le monde tient toujours. L’image de celui qui viole les règles a cependant changé.

Le rappel des règles est devenu constant

Nous avons encore pris conscience cette année que ce qu’on appelle le vivre- ensemble humain est soumis à des règles claires. Le respect des règles avait rarement été autant à l’ordre du jour [que durant la crise sanitaire que nous traversons], une injonction quotidienne fixée par la loi et à respecter sous peine d’amende.

Bien entendu, le quotidien était déjà régi par des règles claires avant le coronavirus, mais il y avait nettement moins de cas où on avançait à tâtons quand on n’en avait pas respecté scrupuleusement une. Qui ne se comporte pas correctement dans une file d’attente a évidemment toujours eu des problèmes avec les autres personnes qui s’y trouvent. Mais aujourd’hui, les agents de sécurité du supermarché interviendraient très rapidement si quelqu’un ne respectait pas la distance de sécurité ou parlait de paternalisme sans porter de masque.

Le fait qu’on nous rappelle constamment de respecter les règles est une caractéristique de la situation tendue que nous vivons actuellement. De plus, les règles, et c’est également une nouveauté, sont susceptibles d’être renforcées ou assouplies. Les instances de décision les plus élevées examinent en permanence leur prolongation, leur limitation ou leur élargissement ; tous les jours ou presque, nous contemplons notre catalogue de règles en attendant de voir ce qui va s’y ajouter ou ce qui sera modifié. Le contenu des règles est devenu une affaire extrêmement précise, dont la pertinence peut déterminer une carrière politique.

La transgression, demi-sœur de l’ordre établi

Quand les règles sont portées aux nues, on voit presque obligatoirement entrer en scène des personnes décidées à s’y opposer. D’une part parce qu’elles jugent, pas complètement à tort, que les règles sont faites par des autorités dont tout démocrate doit mettre constamment en doute les décisions. D’autre part, parce que les règles sont pour certains cercles des dispositifs de protection hypocrites qui ne visent qu’à détourner l’attention des véritables problèmes.

Cette conception fait parler d’elle depuis au moins les révoltes étudiantes [de la fin des années 1960]. La transgression est la demi-sœur de l’ordre établi qui s’est détournée du droit chemin. Elle apparaît régulièrement dans les périodes troublées de la République fédérale.

Les exemples illustres ne manquent pas : le “communard” Fritz Teufel refusant de se lever devant le tribunal berlinois [où il a été jugé en novembre 1967 pour avoir jeté une pierre au cours d’une manifestation contre la visite du chah d’Iran] puis cédant en déclarant : “Si ça sert la recherche de la vérité” [propos que le président du tribunal lui avait tenus au début de l’audience] ; l’étudiant radical Karl- Heinz Pawla, qui a l’idée saugrenue de déféquer en pleine audience au tribunal de grande instance de Tiergarten [en 1968] ; Joschka Fischer qui prête serment en baskets [pour prendre ses fonctions de ministre de l’Environnement et de l’Énergie de la Hesse] en décembre 1985.

À cette époque, la transgression était cependant une relique digne d’un musée dans sa biographie car il y a longtemps qu’il respectait les règles de l’establishment.

Les grandes heures de la désobéissance civile

Après cette année [1967] où la société a dit adieu aux autorités traditionnelles, au paternalisme de l’après-guerre et à l’autocomplaisance des partis politiques, celui qui violait les règles était considéré comme un garant sympathique de l’information, il libérait les autres des conventions erronées ou mensongères.

D’autant plus s’il était une instance morale. Quand la police embarquait [l’historien et écrivain] Walter Jens, [l’auteur-compositeur] Wolf Biermann ou [la militante et future cofondatrice du parti Les Verts] Petra Kelly lors d’un sit-in [pacifiste], tout jeune Allemand pratiquant les vertus démocratiques pouvait en conclure que les règles établies devaient être mauvaises, puisque des personnes moralement irréprochables qui réfléchissaient sérieusement à la société les violaient délibérément.

Il s’agissait quand même de missiles, d’armement, de la paix, et tout le monde voulait un avenir de paix. La personne qui violait les règles à l’époque était considérée comme un père (ou une mère) fondateur de la citoyenneté éclairée. Le message de ceux qui avaient été embarqués devant les médias était : la désobéissance civile est une vertu rebelle douce qui a cours même dans les meilleurs milieux.

Si le transgresseur était jugé plutôt sympathique, c’est aussi parce qu’il brandissait un miroir devant l’ordre établi dans les livres, les films et les chansons ; quand la Bayerischer Rundfunk [la radiotélévision bavaroise] a refusé en 1986 de diffuser un épisode de Scheibenwischer [“Essuie-glace”], l’émission de l’humoriste Dieter Hildebrandt, qui dénonçait la gestion de la catastrophe de Tchernobyl, les rires visant ces abrutis de censeurs ont été plus grands que la désapprobation à l’égard de celui qui violait les règles [et provoquait un scandale politique avec un sketch douteux intitulé “Le grand-père irradié”].

Dans la République fédérale d’antan, tout le monde pouvait s’imaginer qu’il fallait remettre celles-ci en question ne serait-ce que pour divertir ; l’architecture morale, civile et juridique du pays était ainsi faite.

Donald Trump ou la violation permanente des règles

La réputation du transgresseur a manifestement changé ces derniers temps. Et si on veut situer ce basculement dans le temps, on peut peut-être prendre l’automne 2016, quand Donald Trump a été élu 45e président des États-Unis.

Trump fonde sa politique ou ce qu’il considère comme telle sur la violation permanente des règles. Son credo politique repose depuis le début sur le rejet des conventions mondiales, des règles de convenance politiques et des normes sociales. Trump viole les règles avec une telle violence, une telle ampleur et une telle joie que même les plus ardents partisans de la culture bizarre de la transgression doivent en perdre le goût de la provocation.

On a vu à Minneapolis, à Portland, et partout où les gens ont constaté que l’État se moquait des conventions du monde civil, avec quelle rapidité un programme de transgression pouvait conduire à l’effondrement d’un pays et de sa société. Le sociologue Andreas Reckwitz, dont toute personnalité politique allemande souhaitant devenir quelqu’un devrait avoir l’essai Das Ende der Illusionen [“La fin des illusions’, non traduit] sur sa table de chevet, considère que le terme de “collectivité” ne s’applique plus aux individualistes postmodernes que nous sommes.

Les modes de vie sont trop différents, les inégalités sociales trop importantes, les composants ethniques trop hétérogènes. La difficulté, c’est de trouver un élément général : “Néanmoins, et précisément pour cette raison, écrit-il, [le liant collectif] repose sur des règles et sur leur respect, et a besoin de formes de reconnaissance que les individus portent dans leurs différences mais aussi malgré leurs différences.”

L’absurdité des diatribes antimasques

Cet élément général est entré récemment dans notre collectivité sous la forme d’un virus et sa force de liaison semble à première vue très efficace. Les règles qui ont rapidement été édictées pour s’en défendre visaient un objectif partagé par tous, à savoir rester en bonne santé et maintenir les structures nécessaires à la santé. Ce qui était grotesque, c’est que la première mesure de resocialisation consistait à ne plus voir personne. La plupart des gens ont admis sans discussion qu’il fallait respecter ces règles parce qu’on pouvait ainsi rapidement aboutir à leur levée.

Le port du masque est un jour devenu obligatoire. À partir de ce moment, un chœur a commencé à s’élever pour appeler au non-respect de cette règle – peut-être parce que le masque possède une aura symbolique, mais peut-être aussi parce qu’il est placé à un endroit très sensible, le visage, qui conditionne l’identité et l’identification de l’individu. Le masque est devenu pour ses détracteurs le symbole d’une privation de liberté, ce qui était absurde parce qu’un masque sur le visage était un laisser- passer pour n’importe où ou presque.

On a immédiatement vu apparaître sur le marché une grande richesse de couleurs, des coupes chics ou – pour les personnes les plus respectueuses – des masques à usage unique. Contre la peur de devoir se coller un bout de tissu sur la bouche, le capitalisme a continué à satisfaire la demande de particularité individuelle.

Cependant pour ceux qui cherchaient depuis longtemps une preuve que la classe politique et la société étaient aux ordres de puissances plus sinistres, l’obligation de porter le masque représentait la meilleure raison de violer ouvertement d’autres règles et une incitation à le faire. Des personnes dont les conceptions vont à l’encontre d’une issue raisonnable ont arpenté Berlin pendant deux semaines avec la colère de ceux qui se croient bien informés pour réclamer l’annulation de cette disposition.

Transgresser la règle fait partie de la règle

Bien entendu le transgresseur est convaincu de la non-pertinence des conventions qu’il remet en question. Cependant, s’il ne souhaite pas faire sauter le système démocratique, il doit lui aussi respecter des règles. Le philosophe Jürgen Habermas [l’un des théoriciens de la désobéissance civile] a donné une belle présentation du transgresseur exemplaire, celui qui souhaite être considéré comme un citoyen sérieux malgré ses opinions.

“La personne qui viole les règles, écrit-il, doit examiner soigneusement si la situation exige vraiment des moyens spectaculaires et si ce choix n’est pas uniquement guidé par l’élitisme ou le narcissisme, donc par arrogance.” Les personnes qui ont tenté de prendre le Reichstag [le 29 août dernier], une entreprise plutôt comique sur le plan stratégique et contraire à l’intérêt général, n’étaient-elles pas motivées par l’arrogance et le narcissisme ?

Maintenant que la plupart des gens se sont installés dans l’individualisme au sein de la collectivité, le transgresseur paraît plus morne que rafraîchissant. La mentalité de résistant, l’envie de transgresser sont plutôt considérés comme insolites, voire irritants, dans notre société fondamentalement progressiste qui a appris l’obstination créatrice.

La plupart des gens maîtrise les contextes sociaux et politiques comme seul un éditorial de la Frankfurter Allgemeine Zeitung le faisait il y a trente ans, et ne croient pas vraiment que l’État et ses symboles doivent payer pour des conflits idéologiques. S’écarter, garder ses distances et ne pas voir trop de personnes, ces règles ne touchent pas une société de frères et sœurs adeptes de la bise et de l’étreinte mais une population qui s’est de toute façon retirée dans la sphère privée.

D’ailleurs quelle règle sert à se blesser intelligemment et en connaissance de cause ? Assurément celle qui veut que toute règle vaille pour toutes les époques. Or si la gestion sociale du coronavirus montre une chose, c’est plutôt que les règles sont toujours susceptibles d’être modifiées le lendemain et annulée le surlendemain – et c’est très bien. La violation de la règle fait donc partie intégrante de la règle.

Sueddeutsche Zeitung

1 Commentaire

  1. « Donald Trump ou la violation permanente des règles
    …Trump fonde sa politique ou ce qu’il considère comme telle sur la violation permanente des règles. Son credo politique repose depuis le début sur le rejet des conventions mondiales, des règles de convenance politiques et des normes sociales. Trump viole les règles avec une telle violence, une telle ampleur et une telle joie que…»
    C’est mauvais pour ma tension de lire un pavé vomi comme ça, René.

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