« Pourquoi le racisme n’est pas le principal problème des minorités »

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Par Ferghane Azihari, délégué général de l’Académie libre des sciences humaines. Il prépare un essai sur la question environnementale.

La politologue américaine Amy Chua a forgé le terme de « market dominant minorities » pour désigner ces minorités ethniques et culturelles qui forment les élites économiques de leur pays. Les diasporas chinoises en Asie du Sud, les juifs occidentaux, les Libanais d’Afrique de l’Ouest ou les huguenots sous l’Ancien Régime peuvent tous se fondre dans cette désignation. Leur existence montre que les préjugés contre les minorités, aussi déplaisants soient-ils, n’entravent pas en soi la mobilité sociale.

Le cas des juifs est le plus remarquable de tous. Ce groupe a en effet subi de lourdes persécutions au cours de l’histoire, de la discrimination la plus simple au génocide industrialisé. En même temps, sa réussite ne cesse d’inspirer des ressentiments envieux.

Les économistes fourmillent de théories pour expliquer ces réalités contre-intuitives. Ainsi que le souligne le Prix Nobel Gary Becker, le capitalisme impersonnalise les rapports sociaux. Il relègue les considérations tribales au second plan pour ne s’intéresser qu’à la productivité des participants à la société de marché. Remarquons que c’est ce que lui reprochent ses contempteurs. Qu’est-ce que le protectionnisme, sinon l’aigreur devant le constat que les actionnaires, les travailleurs et les consommateurs animés par l’appât du gain commercent en ignorant leurs origines respectives ?

Question dérangeante

Ce phénomène est aussi visible dans les pays où les tensions raciales sont à leur comble. Sous l’apartheid sud-africain, il était courant de voir des employeurs blancs avides de compétitivité violer les lois racistes en embauchant des Noirs, ainsi que le rappelle l’économiste Thomas Sowell. Que le législateur sud-africain se soit senti obligé d’imposer le « développement séparé » par la coercition indique qu’il n’allait pas de soi, y compris dans un pays foncièrement raciste.

Le rôle négligeable des préjugés dans la mobilité sociale invite à l’optimisme. Cela signifie que les minorités montrées du doigt n’ont pas à attendre que la terre soit intégralement peuplée de disciples du Christ pour accéder à la reconnaissance sociale. Il pose, en revanche, une question dérangeante. Si le racisme a une influence marginale sur l’ascension sociale, comment expliquer que tant de gens n’y accèdent pas ?

Dans sa quête d’un nouveau prolétariat, la gauche a le don de recycler ses vieilles lunes. Le capitalisme « néolibéral » serait responsable de la stagnation des diverses couches ethniques et culturelles de la population. Paradoxalement, cette accusation, qui ignore les progrès accomplis par une multitude de pays depuis plusieurs décennies, brille par son ethnocentrisme. Tout d’un coup, les centaines de millions d’Asiatiques sortis de la misère n’existent plus. Tout comme les quelques succès africains que sont le Botswana et l’île Maurice, soit les rares pays du continent noir ayant importé de l’Occident une économie de marché fonctionnelle.

Les Français s’étonnent, quant à eux, de la nature dysfonctionnelle d’un capitalisme qu’ils ne cessent d’entraver par leurs institutions. Les rigidités imposées au marché du travail anéantissent l’employabilité des moins qualifiés. Les plans locaux d’urbanisme despotiques font du logement une forteresse imprenable dans les grands bassins d’emploi métropolitains.

Jadis célébrée comme un formidable vecteur d’ascension sociale, l’accumulation d’épargne est désormais assimilée à une pratique de rentier qu’il faut réprimer. Ces préjugés inspirent une fiscalité et des taux d’intérêt spoliateurs qui révèlent l’attitude contradictoire que les Français entretiennent avec la pauvreté. Ils cessent d’affectionner ceux qui s’en échappent. Ils n’adulent la réussite que lorsqu’elle est inatteignable.

La question sociale

Tristement, ces contradictions ont fini par souiller la culture décoloniale. Dans son célèbre discours contre le colonialisme, Aimé Césaire s’en prend aux traits bourgeois de la civilisation occidentale tout en regrettant la nature vivrière et précapitaliste de l’économie africaine. Celle-ci est dépeinte comme la quintessence de son identité perdue. Les mouvements anti-impérialistes ont assimilé la diffusion des aspirations bourgeoises à la continuation de la colonisation par d’autres moyens. Qu’on songe à cette autre figure du mouvement décolonial qu’est Serge Latouche, qui invite les pays du Sud à renoncer au développement pour « renouer avec le fil d’une histoire interrompue par la colonisation ». On ne peut s’émouvoir de la stagnation d’une population tout en l’assignant à une culture qui dévalorise son ascension.

Toujours est-il que l’attention accordée à la race pour expliquer la relégation sociale est une impasse. Traiter cette question suppose de revenir sur le terrain de la question sociale. La gauche redoute toutefois cette éventualité. Sa doctrine économique historique, le socialisme, a connu une telle débâcle depuis la chute du mur de Berlin qu’elle préfère désormais délaisser les luttes sociales pour inventer une question raciale de toutes pièces. Il n’est jamais trop tard pour se repentir…

Le Point