Pourquoi les djihadistes profitent du ramadan pour multiplier les attaques terroristes

Le ramadan a commencé ce mardi en France. Et pour les forces de police et de gendarmerie, c’est aussi le mois de tous les dangers. « Les dispositifs de sécurité sont à un niveau élevé car la menace l’est toujours », confie-t-on place Beauvau. Dans un télégramme transmis à la mi-mars aux préfets, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a demandé un renforcement de tous les lieux de culte à l’approche des différentes fêtes religieuses.

Concernant les musulmans, le membre du gouvernement a demandé une attention particulière à partir du coucher du soleil, moment de la rupture du jeûne, « potentiellement susceptible de générer des rassemblements importants de personnes sur la voie publique et aux abords des mosquées ». Des consignes que le premier flic de France a à nouveau rappelées lors d’une audioconférence avec les préfets, la semaine dernière, selon nos informations.

Appels au meurtre

Le ramadan, ce pilier de l’islam, censé être un mois de jeûne, de prières et de partage, est interprété d’une autre manière par les djihadistes. Du côté de l’État islamique, et d’autres organisations extrémistes comme al-Qaida ou apparentés, il s’agit d’un moment privilégié pour perpétrer des attaques violentes. Et les chiffres sont édifiants. Un expert français du djihadisme qui requiert l’anonymat et publie ses analyses sur Twitter sous le pseudonyme de Mr Q a recensé que Daech avait revendiqué 383 attaques en 2020 dans 17 pays pendant le ramadan.

Contre 180 en moyenne durant les autres mois de l’année, ce qui fait plus de deux fois plus qu’en temps normal, confirme l’expert, régulièrement cité par les agences de presse, auprès du Figaro. La plupart de ces actions ont été menées en Irak, mais aussi dans plusieurs pays d’Afrique (Nigeria, République démocratique du Congo, Somalie), nouvelle cible privilégiée des partisans du califat. Ces chiffres étaient d’ailleurs en forte hausse l’an passé par rapport à 2018 et 2019 (258 et 358 revendications recensées).

Chaque année, avant le début de ce mois sacré, l’État islamique communique à ses fidèles via son magazine hebdomadaire. Le 23 juin 2015, Abou Mohammed al-Adnani, djihadiste et porte-parole de Daech, a appelé à commémorer le ramadan en conduisant des attaques de par le monde. Une attaque suicide au Koweït contre une mosquée chiite a eu lieu trois jours plus tard, faisant 27 morts et plus de 200 blessés. Le même jour, un attentat contre un hôtel tunisien à Sousse a causé 38 morts et 39 blessés.

L’année suivante, al-Adnani a renouvelé ses appels au meurtre: «Préparez-vous pour en faire un mois de calamité partout pour les non-croyants», a-t-il clamé dans un message audio. Il a également ajouté que viser des civils de pays occidentaux était non seulement permis mais désiré car «tant que la coalition est en guerre avec le groupe, il n’y a pas d’innocents». Les conséquences ont été dramatiques, avec une attaque ayant fait 49 morts dans une boîte de nuit d’Orlando. Puis des actions kamikazes ont été conduites dans un village chrétien du nord du Liban. Vingt personnes ont aussi ensuite été tuées dans un café au Bangladesh. Sans parler de la mort de plus de 300 civils lors de l’explosion d’un camion à Bagdad.

Mourir en martyr

Mais alors, pourquoi une telle volonté de nuire pendant cette période sacrée? Selon plusieurs spécialistes, interrogés par nos soins, les raisons sont avant tout théologiques et historiques. Déformant ce qui est inscrit dans le Coran – les références sont multiples dans leurs outils de propagande – les djihadistes veulent «reproduire les batailles d’hier», note François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). «Ils s’inscrivent dans un cycle historique, c’est l’occasion pour eux de faire un effort spirituel et militaire supérieur», précise-t-il.

Dans leurs appels à la violence, ces extrémistes font régulièrement référence à la bataille de Badr, survenue en 624 en Arabie. L’attaque, menée par Mahomet contre le clan quraychite qui l’avait contraint à l’exil vers Médine, a été remportée pour les musulmans. Elle est l’une des seules décrite de manière explicite dans le Coran. Et elle justifie, selon Daech, le djihad guerrier (au même titre que les batailles d’Uhud en 625 et d’al-Khandaq en 627 et les conquêtes qui ont suivi). «La bataille de Badr a eu lieu pendant ce mois-là, de même que la prise de La Mecque, en 630», souligne Marc Hecker, directeur de la recherche et de la valorisation à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et spécialiste du terrorisme. Ces combats ont engendré la création du premier État musulman. Ils ont donc une valeur symbolique dans l’islam, et tout particulièrement pour les partisans d’un «État islamique» appliquant la charia.

«Dans la logique d’al-Qaida ou de Daech, le djihad guerrier est une obligation individuelle, qui fait partie de la vertu du bon musulman», poursuit Marc Hecker. «Ils considèrent que le djihad est obligatoire et estiment qu’il n’y a pas de meilleur moment pour agir que pendant le mois de ramadan», abonde l’analyste Mr Q. Selon le prophète Mahomet dans le Coran, «lorsque arrive le mois de ramadan, les portes du paradis sont ouvertes et celles de l’enfer fermées, tandis que les démons sont enchaînés». Pour atteindre le paradis, il faudrait donc mourir en martyr. Certains voient donc cette mort comme un «honneur», souligne Mr Q. «C’est le mois durant lequel les musulmans se sentent le plus proche d’Allah», ajoute-t-il.

Le porte-parole al-Adnani ayant été abattu en 2016, ses propos résonnent encore chez les partisans de Daech. De même que la campagne de communication «Breaking the walls», lancée en 2012, laquelle avait permis à l’État islamique en Irak, au deuxième jour du ramadan, de libérer des centaines de prisonniers. Et de grossir considérablement leurs rangs. «Il y a une noblesse supplémentaire à se battre, la littérature djihadiste s’en fait souvent l’écho», argue François-Bernard Huyghe. Et si l’on parle davantage de Daech que d’autres groupes terroristes comme al-Qaida, c’est avant tout car «c’est l’un des très rares groupes qui communique sur toutes ses attaques». «Il est facile de voir que son activité est deux fois plus forte pendant le ramadan que pendant un mois classique», observe Mr Q.

Le GIA algérien comme précurseur

Car une chose est sûre: les djihadistes de l’État islamique ne sont pas les premiers ni les seuls à utiliser le ramadan comme prétexte pour passer à l’acte. Le Groupe islamique armé (GIA), en Algérie, a par exemple perpétré de nombreuses attaques par le passé pendant ce mois saint. À la fin de l’année 1997, plus de 1500 personnes ont ainsi été tuées, dont 1000 pendant les deux premières semaines du ramadan. Les années suivantes, plusieurs centaines de personnes ont été massacrées durant cette période. «Algérie, le mois sacré meurtrier», exposait Libération en 1995 ; «Algérie : ramadan à hauts risques», osait L’Express en 1996. «Le GIA ensanglante le ramadan», titrait Le Parisien en 2001.

Ce qui a provoqué, chez bon nombre de familles algériennes, un véritable soulagement à l’arrivée de l’Aïd-el-Fitr, la fête marquant la fin du mois de jeûne sacré. «Le choix du moment (…) est expliqué par la période de ferveur religieuse que distille cette période sur les combattants islamistes. Le rituel de l’égorgement accroît la croyance que les massacres de civils sont le produit du fanatisme religieux», peut-on lire dans une contribution du chercheur Luis Martinez, publiée en 2001 dans la Revue internationale de politique comparée.

Pour al-Qaida ou Daech, c’est aussi une façon de marquer plus que jamais les esprits en se rappelant au bon souvenir de ceux qui les croient en difficulté. En tranchant considérablement avec le ramadan et son message initial incitant à la piété et à la paix pour les musulmans. «Et en menant ces attaques, ils espèrent bien sûr être récompensés, être rétribués par leur Dieu bien plus qu’à une autre période», relève Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme (CAT), joint par nos soins.

Le Figaro