Pourquoi les féministes combattent le concept “d’aliénation parentale”

Ce concept psychiatrique, de plus en plus utilisé par les parents qui ne voient plus leurs enfants, suscite l’extrême frilosité de la justice… et des défenseurs de la cause des femmes. Explications.

«Les juges sont très frileux à l’idée d’employer le terme d’aliénation parentale», remarque maître Olivier Ferri, avocat au barreau de Toulon qui, en vingt ans de carrière, s’est occupé de 50 dossiers dans lesquels un père ou, plus rarement, une mère l’invoquait. «Ils préfèrent parler d’obstacle aux bonnes relations entre l’un des parents et l’enfant. Ils décrivent en fait l’aliénation. Mais en tournant autour du pot.»

Si les magistrats hésitent longuement avant d’user d’un «terme aussi outrecuidant» (Frédérique Bozzi, première conseillère à la chambre civile de la Cour de cassation), c’est qu’en 2018 le ministère de la Justice a publié une note sur son «caractère controversé et non reconnu». Et ce en réponse à la demande de la sénatrice et ex-ministre de François Hollande, Laurence Rossignol, qui lui enjoignait de diffuser «des instructions» visant à en «proscrire l’utilisation» afin qu’il soit considéré comme «un moyen de la défense irrecevable quelles que soient les circonstances.

Laurence Rossignol, et avec elle les associations féministes, se méfient de ce concept – qui signifie en gros qu’un enfant se détourne d’un de ses parents parce que le second l’y encourage -, par crainte de le voir exploité par les conjoints violents. S’ils voyaient, après la rupture, leurs enfants les rejeter voire les accuser de brutalité, ceux-là pourraient l’invoquer pour accuser l’autre parent de leur avoir retourné le cerveau. Alors que – c’est le sous-entendu -, ils sont des parents édifiants. Ils pourraient, par ce biais, obtenir l’élargissement de leurs droits de garde. Voire priver l’autre parent des siens. Car l’accuser d’aliéner l’enfant revient à l’accuser d’enfreindre l’article 373-2-11 3° du Code Civil, lequel impose à chaque parent de respecter les droits de l’autre.

Une tactique des pères maltraitants ?

Au Québec, sur le terrain, c’est un terme qui fait beaucoup de ravages, regrette Simon Lapierre, professeur à la faculté des sciences sociales d’Ottawa et membre fondateur du Collectif de recherche féministe anti-violence. Le comportement des victimes de violences conjugales (des femmes dans l’immense majorité, NDLR) est systématiquement interprété sous cet angle. Quand leurs enfants manifestent une crainte de voir leur père, on soupçonne ces mères de leur implanter des idées. Même si rien dans leur comportement ne laisse penser qu’elles y sont pour quelque chose.»

Lorsqu’on demande aux associations militant pour la reconnaissance du terme s’il n’est pas d’abord un outil au service des hommes violents désireux de garder le contrôle sur leur famille, elles protestent : ça ne peut pas être que ça ! Car beaucoup de femmes, repoussées par leurs enfants, militent dans leurs rangs. Comment, à partir de ce constat, soutenir qu’alléguer l’aliénation parentale n’est qu’une tactique de pères maltraitants ? Simon Lapierre l’assure : ce n’est pas incompatible avec sa conclusion. Selon lui, les hommes violents peuvent accuser la mère d’aliéner l’enfant pour en obtenir la garde. Ou la pratiquer pour continuer à maltraiter leur ex-conjointe en la privant de sa progéniture.

J’ai assisté, raconte le chercheur, à un colloque où des hommes et des femmes témoignaient. Plus les hommes avançaient dans le récit de leur vécu d’aliénation parentale, plus, pour moi, il devenait clair que leurs enfants avaient eu des raisons de s’éloigner. Ils disaient des choses comme “c’est complètement exagéré d’avoir peur de moi. J’ai seulement frappé dans un mur une fois.” Quand les femmes victimes d’aliénation ont témoigné, elles ont décrit les violences qui existaient pendant leur vie de couple. Dans leur cas, l’aliénation n’était qu’une poursuite de ces abus…»

Toutes des victimes, tous des salauds ?

Faut-il alors en déduire que les femmes victimes d’aliénation ont forcément été malmenées au préalable et continuent de l’être par ce biais ? Que les hommes coupés de leurs enfants se sont tous, du temps du couple, comportés comme des butors et méritent d’être tenus pour rien dans la vie de leurs enfants ? Qu’aucune femme n’a jamais, par dépit ou par haine, dressé sa progéniture contre l’homme qui l’a quittée ? Qu’aucune n’a jamais maltraité son enfant, le poussant à la fuir ?

Ce tableau vite brossé de la nature humaine – toutes des victimes, tous des salauds -, est jugé invraisemblable par les associations de parents. «Il est possible que certains hommes puissent dévoyer le concept d’aliénation parentale pour continuer à persécuter leur ex-conjointe, admet Olga Odinetz, la fondatrice de l’association contre l’aliénation parentale pour le maintien du lien familial (ACALPA). Mais caricaturer les parents victimes en les décrivant comme une association de maltraitants est proprement ignoble.»

«Nous avons eu 3200 témoignages en neuf ans, rapporte François Scheefer, président de J’aime mes deux parents. Nous écoutons l’histoire de nos membres, un lien de confiance s’établit. Je peux vous assurer que nos membres hommes ne sont pas des pères violents, que nos membres femmes ne sont pas toutes des victimes de violences conjugales. L’aliénation parentale est un problème en soi. Pas une invention de parents maltraitants pour garder le contrôle.»

Trop peu de cas par cas

S’il bannit le terme «aliénation», le Dr Maurice Berger, co-responsable du DU «Expertise pédopsychiatrique» à Paris Descartes, formule des conclusions moins genrées que celles des féministes. «Père ou mère peuvent exercer une emprise psychique totale sur leur enfant. Le parent qui procède ainsi présente un trouble de la personnalité important, souvent dissimulé.» Si hommes et femmes sont également capables de dénigrer leur conjoint «de façon abusive», Maurice Berger pointe cependant une prédominance masculine «dans le travail de sape volontaire des droits de l’autre».

À l’en croire, les hommes ont bien davantage tendance à mener le processus jusqu’à son extrémité : la rupture totale du lien de l’enfant avec sa mère. Tous, complète le pédopsychiatre, ne sont cependant pas des conjoints violents : «l’emprise peut aussi se produire lorsque la famille paternelle fonctionne comme un clan qui considère l’enfant comme sa possession. Après la rupture, la mère, pièce rapportée, doit être écartée.»

Les protagonistes de ce conflit ouvert se rejoignent sur un point. Les conclusions judiciaires, qu’elles invalident ou accréditent l’aliénation, tombent souvent trop vite et sans se fonder sur une expertise rigoureuse. Faute, décrypte Maurice Berger, d’un nombre d’experts dotés d’assez «d’expérience clinique pour être en mesure de mener ces expertises complexes». L’avocate Emmanuelle Goby, organisatrice d’un colloque sur l’aliénation parentale à la maison du barreau de Paris en juin 2021, conclut : «Les parents sont désespérés (comme nous) de la justice qui ne se donne pas les moyens de faire du sur-mesure pour les familles alors qu’elles sont le fondement de la société.»

Le Figaro