Pourquoi l’extrême-droite est-elle si fascinée par les Vikings et la mythologie nordique ?

Les religions païennes, plus particulièrement nordique, fascinent depuis plusieurs siècles l’extrême-droite européenne et américaine. Nombre de militants s’appuient sur les mythes d’un passé européen imaginaire, une époque antérieure au mélange des peuples où les hommes – les Vikings – étaient de puissants guerriers.

Robert Eggers l’affirme : The Northman est le film de Viking le plus vraisemblable et fidèle qui n’a jamais été réalisé – il s’en est assuré jusque dans les moindres détails, travaillant auprès d’historiens et d’archéologues. Le réalisateur américain espère ainsi reprendre aux mains des groupes d’extrême-droite l’histoire et l’imaginaire viking, comme il l’a expliqué lors de la première londonienne de son film début avril, rapporte The Guardian.

Mais déjà, avant même la sortie du film, des voix d’extrême-droite s’élèvent sur le site de messagerie anonyme 4chan, donnant leur approbation au “casting entièrement blanc”, qui “montre une pure masculinité brute.” “Robert Eggers restaure la fierté de notre peuple avec ses grands films. The Northman va être épique… Ave Odin”, cite le quotidien britannique. Le personnage principal, joué par le Suédois Alexander Skarsgård, apparaît dans les premières images du film torse-nu, gonflé par la rage du combat, portant une peau de loup comme couvre-chef. Et pourrait à bien des égards être associé à la “mascotte” de l’assaut du Capitole, Jake Angeli.

Le 6 janvier 2021, des centaines de militants pro-Trump envahissent le Capitole à Washington DC pour contester l’élection – selon eux frauduleuse – de Joe Biden à la tête des États-Unis. Parmi eux, un homme s’est particulièrement démarqué de la foule, grâce à sa fourrure à corne sur la tête et son visage aux couleurs du drapeau américain. Il s’agit de Jake Angeli, qui se fait aussi surnommé le Shaman de Q, en référence au mouvement conspirationniste QAnon. Il arbore sur son torse nu plusieurs tatouages, dont plusieurs symboles de la mythologie nordique comme l’arbre-monde Yggdrasil, le marteau de Thor mais aussi les triangles entrelacés valknut, aujourd’hui associés à certains mouvements suprémacistes blancs, et plus spécifiquement au wotanisme, un mouvement identitaire néo-paganiste lié au néo-nazisme.

Jake Angeli, alias le Shaman QAnon, lors d’une protestation contre la défaite de Donalrd Trump à Washington DC (États-Unis), le 6 janvier 2021.

L’intérêt que Jake Angeli porte à l’ancien monde nordique en tant que militant d’extrême-droite est loin d’être un cas isolé. Déjà, en 2003, Mattias Gardell, historien suédois spécialiste des religions comparées, écrivait que les formes racistes du néo-paganisme dépassaient déjà les versions monothéistes traditionnelles de la suprématie blanche. Elles sont aujourd’hui encore plus répandues, les suprémacistes blancs exploitant le sentiment islamophobe et anti-immigrés en Europe, tout comme les provocations racistes de Donald Trump aux États-Unis.

Anders Breivik, terroriste norvégien d’extrême-droite qui a tué 77 personnes à Oslo en 2011, a donné des noms inspirés des dieux nordiques à ses armes : Gungnir, la lance du dieu Odin pour son fusil ; Mjoelne, le marteau de Thor, pour son pistolet ; mais aussi Sleipnir, le cheval à huit jambes d’Odin, pour son véhicule. Le jour de la tuerie, il a publié sur Internet un manifeste dans lequel il exposait ses positions extrémistes et dénonçait “entre autres le multiculturalisme, l’islamisation de l’Europe, le marxisme culturel ou encore le féminisme”, rappelle le docteur en histoire médiévale et spécialiste de la Scandinavie Simon Lebouteiller, dans la revue Nordiques. Dans un autre manifeste, le suprémaciste blanc Brenton Tarran, auteur des attentats de Christchurch en Nouvelle-Zélande en 2019 avait écrit “je vous verrai au Valhalla”, ce lieu sacré de la mythologie nordique où reposent les guerriers morts au combat.

Les Scandinaves, “plus proches d’une pureté raciale”

La passion, voire la fascination, de l’extrême-droite américano-européenne pour la religion viking et le néo-paganisme en général n’est pas nouvelle. Elle est apparue dans la seconde moitié du XIXe siècle, mais s’est développée à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. “Le précédent a été créé avec les nazis”, explique Natalie Van Deusen dans un papier publié sur le site de l’Université d’Alberta, au Canada. “Le national-socialisme et Adolf Hitler ont idéalisé le peuple nordique”.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, il fallait trouver un substitut à la thématique de la race aryenne, “assez malvenue après 1945”, tout en gardant l’idée d’une “origine polaire de la civilisation blanche”, note Stéphane François, politologue spécialiste de l’extrême-droite. En France, dans les années 1970, la Nouvelle Droite “met en avant le paganisme identitaire, tout en gommant les références au nazisme“. Pourquoi cet attrait pour le monde nordique ? Pour certains groupuscules d’extrême-droite, “les Scandinaves sont les plus proches d’une pureté raciale et spirituelle, car ils sont proches du cercle polaire”, répond Stéphane François.

Le politologue cite dans ses articles le spécialiste du monde scandinave Régis Boyer, qui écrivait en 2002 dans son livre Au nom du Viking (Les Belles Lettres, 2002) : “… Ex septentrione lux, et vous savez très bien comme moi les théories dangereuses qui viennent de là : du nord, vient la lumière, le Surhomme vient du nord, l’Aryen vient du nord, etc., nous avons déjà abordé ce sujet dont je ne parviens pas à comprendre qu’il trouve toujours, aujourd’hui, des adeptes parfois instruits, sortes de nostalgiques crispés sur un passé illusoire et refusant contre tout bon sens les tendances de la modernité”. Derrière le Viking se cache l’Aryen, blond aux yeux bleus, guerrier intrépide et viril, surhomme endurci par le froid scandinave.

Au mépris de toute évidence scientifique. “Les Vikings étaient très ouverts aux autres cultures”, insiste Stéphane François. La plus vaste étude génétique menée sur les Vikings, dont les conclusions ont été publiées en 2020, suggère que ces explorateurs se sont mélangés avec d’autres populations rencontrées au fil de leurs expéditions et ce, très tôt voire avant et pendant l’ère viking. Si les gènes de certains individus ont confirmé leur ascendance scandinave, d’autres ont révélé des origines du sud ou de l’est de l’Europe, des îles britanniques ou encore d’Asie. Contrairement au mythe, les génomes ont ainsi montré qu’une grande partie des individus avaient les cheveux bruns et non blonds.

Par ailleurs, si les sociétés nordiques de l’époque étaient fortement sexuées, une étude finlandaise a récemment découverts que les restes d’un guerrier Viking du Xe siècle étaient ceux… d’une guerrière Viking. Et rien ne dit qu’il y a mille ans, les Vikings interprétaient les genres et les rôles associés comme nous le faisons aujourd’hui dans nos sociétés modernes.

Construire un mythe fondateur propre à l’Europe

La véracité scientifique et historique n’a pas vraiment d’importance. “Le néo-paganisme identitaire d’extrême-droite permet la constitution d’une identité commune”, souligne Stéphane François. Il donne un nouveau mythe fondateur à l’Europe en postulant l’existence d’une civilisation européenne, fondée sur l’aire d’implantation des Indo-européens – un peuple conquérant, soi-disant civilisateur, imaginé par les linguistes européens au XIXe siècle mais dont l’existence n’a jamais été prouvée.

“Les Indo-européens auraient été un peuple apparu durant l’Antiquité, ou la préhistoire, ce n’est pas clair. Il serait originaire des steppes d’Ukraine, puis serait allé vers l’ouest en Europe et vers l’est, en Inde. L’extrême-droite insiste sur le fait que ces ancêtres seraient en fait d’origine polaire, ce qui expliquerait la dépigmentation de la peau”, note Stéphane François. Cette idée a été reprise par les suprémacistes blancs américains. Ils défendent l’idée d’une implantation médiévale des Vikings en Amérique du Nord, qui seraient descendus beaucoup plus bas et qui leur donneraient ainsi la “légitimité de la terre” face aux peuples autochtones. “Il y a même un courant minoritaire au sein de l’extrême-droite qui affirme que les fondateurs des civilisations pré-colombiennes seraient des descendants dégénérés des Vikings”, souffle le politologue.

Dessin publié en 1899 représentant la première rencontre entre les Scandinaves et les autochtones d’Amérique du Nord au XIe siècle. 

Vivre une “foi européenne”

L’hypothèse indo-européenne sert de solution pour un problème “propre à l’Europe”, explique l’archéologue Jean-Paul Demoule au quotidien suisse Le Temps. “Tout groupe humain a un mythe d’origine. Dans le cas des Européens, ce mythe est donné par la Bible. Mais on doit la Bible aux Juifs, c’est-à-dire à une population que, dans l’Europe d’alors, on assassine, on expulse ou on spolie dès qu’il y a un problème. Cela crée une situation schizophrénique, très présente au XVIIIe siècle”.

“L’extrême-droite insiste sur le fait que le christianisme est une religion juive et égalitaire”, continue Stéphane François. Ainsi, dans le néo-paganisme identitaire, “il y a une volonté de revenir à une religion non-judéo-chrétienne”, une spiritualité “native”, qui ne doive rien au monothéisme et dont les racines sont européennes. Dans les années 1990, alors que l’intérêt pour les nombreuses religions païennes grandit, “il y avait une volonté de l’extrême-droite de piocher dans ces paganismes aux origines diverses pour créer une religion typiquement européenne”.

Fête des solstices, cérémonies de mariage, d’enterrement… Les néo-païens reprennent – ou réinventent – les rituels et les pratiques des vieux cultes. “La Nouvelle Droite possédait des ‘commissions traditions’ pour bien vivre sa foi européenne”, souligne Stéphane François.

Pour ces militants d’extrême-droite, “le christianisme est une religion qui a ‘araisonné’ et détruit la nature”. L’homme fait partie de la nature : il doit reprendre sa place avec les autres êtres vivants et se fondre dans le cosmos. Mais attention : “chacun doit garder sa place, car dans la nature, chacun a son territoire. Et surtout, chacun a ses dieux, car les dieux sont identitaires”.

Il existe ainsi “un lien très fort entre l’écologie et le paganisme”, continue le politicologue. Ce qui explique aujourd’hui le regain d’intérêt pour les religions païennes, indépendamment de leur idéologie politique, comme la Wicca, la mythologie celte ou encore le chamanisme. “Si le christianisme est en déclin, la quête du religieux n’a pas disparu. Il y a désormais une volonté de revenir à quelque chose de plus naturel et proche de la nature”.

GEO