Pourquoi offre-t-on du muguet le 1er mai ?

À la sauvette ou en bouquet, en brins isolés ou avec une petite rose au milieu, le muguet est la fleur du 1er mai. Son triomphe n’a pourtant rien d’évident au début du XXe siècle.

Le geste est devenu innocent, mécanique, Il s’est établi au fil du temps sans que l’on sache ce qu’il recouvre véritablement. À chaque 1er mai, il est de bon ton de donner dans le brin, de s’ébrouer dans la clochette. À chaque 1er mai, il est de coutume de s’affairer au muguet, acheté chez les fleuristes ou les vendeurs à la sauvette, lorsque c’était encore possible. Certes, mais pourquoi donc ?

À la volonté du roi

L’histoire serait simple sans l’églantine. Mais ne brûlons pas les étapes et commençons plutôt par le beau printemps 1560 et la campagne drômoise dans laquelle gambade le pas si vénéré que ça souverain Charles IX en bonne compagnie. Pour acclamer le royal passage, il est rapporté que l’on offrit ce jour-là un brin de muguet au roi qui trouva, ma foi, la coutume délicieuse, à en croire la légende. Séduit, Charles IX répéta la coutume chaque printemps en offrant un brin de fleurs blanches aux gentes dames de la cour.

Nymphes et Vierge

Il faut dire que le muguet avait bonne réputation. Du genre premier de la classe avec une vraie gueule d’ange. Par exemple, le muguet serait un don fait par Apollon aux nymphes pour qu’elles marchent sur un tapis de fleurs blanches. Ou bien encore, le fayot à clochettes représenterait les larmes de la Vierge (tant qu’à y être) pleurant en voyant Saint Léonard se faire manger tout cru par un dragon. De façon générale, il est accordé au muguet une symbolique qui rendrait n’importe quel chrysanthème vert de jalousie. Le bonheur, la vie, la pureté, le renouveau et la joie : va rivaliser avec ça !

Diable d’églantine

Et pourtant : le XXe siècle pointe à peine qu’une querelle politique va opposer deux fleurs. D’une part, le blanc muguet, chaste et quasi christique, et de l’autre l’églantine rouge, sauvage et quasi-communiste. En 1889, la IIe Internationale Socialiste se réunit à Paris et décrète que le 1er mai sera la journée internationale des travailleurs afin d’obtenir notamment des jours de huit heures de labeur. Les militants cherchent un symbole pour accompagner le mouvement.

En 1895, l’églantine rouge est célébrée comme tel et finalement choisie. Elle pousse dans le Nord, terre ouvrière, et fleurit dans les cortèges revendicatifs. Le muguet, lui, n’a rien demandé. Mais il est là : il symbolise le printemps, les amoureux en offrent à leurs soupirantes à la même époque de l’année. Rapidement, le 1er mai fait d’une pierre deux coups. On manifeste et on soupire.

Travail, muguet, patrie

Le combat ne va pas faire long feu. Dès les années 1910, l’églantine s’efface progressivement derrière les brassées de muguet que même la presse de gauche appelle à porter aux boutonnières des jeunes filles. Il y aura certes des résistances jusqu’à l’avènement du Front Populaire en 1936 (les hommes de droite appelant même les socialistes « les églantinards ») où il est remarqué que même les militants de gauche se promènent avec un muguet portant un nœud de papillon rouge.

Et puis, le muguet trouve une culture quasi industrielle, une imagerie populaire franche (une petite fille offre au Président de la République un brin de muguet, sur des photos de presse) tandis que l’églantine reste d’une farouche sauvagerie. Le coup de grâce sera vichyste. Car Philippe Pétain ne veut plus entendre parler de la journée internationale des travailleurs et encore moins de l’églantine rouge. Mais alors plus du tout. Alors, il débaptise le 1er mai mais garde les symboles. Le 24 avril 1941, le gouvernement de Pétain décide que le 1er mai sera la journée du travail et de la concorde sociale. Le muguet sera la fleur officielle. Et s’il reste un peu de place, on ne manquera pas de fêter la Saint-Philippe.

Du venin sous la candeur

Depuis 80 ans, plus rien n’a bougé. Les communistes vendent du muguet, plus personne ne pense à l’églantine rouge. On fête encore la Saint-Philippe, mais moins la journée de la concorde sociale. Le muguet a gardé son adorable parfum, sa blanche et pure légende, son délicieux effluve de printemps naïf. Sait-on seulement que, de sa tige à sa fleur, le muguet est un infatigable poison cardiaque en cas d’ingestion et qu’il est plus que préférable de ne pas le laisser à la portée des enfants ?

Le Télégramme