Pourquoi “rien n’est plus faux que d’admettre les racines gréco-latines de l’Europe” ?

Une idée reçue construite a postériori et intellectuellement inexacte selon Florence Dupont. Au micro de l’émission “Histoire De”, l’historienne des langues rappelle que déjà, durant l’Antiquité, Rome ne se réduit pas à une identité, mais à une altérité : “le Romain est celui qui vient d’ailleurs”.

“Les Romains n’ont pas d’origine”

Déconstruire la légende : Énée n’a pas fondé Rome

La chercheuse tente de remettre en question cette idée qu’il existerait une identité au sein même de la culture romaine depuis ses origines antiques. À commencer par la légende selon laquelle le Troyen Énée serait le père des Romains. Un raccourci de l’Histoire qui voudrait en faire le fondateur de Rome, alors qu’il n’en est rien. Il est vrai que Rome a toujours établi une certaine filiation culturelle avec le monde grec, mais si elle s’en est inspirée, c’était pour mieux s’en différencier.

De même que pour l’autre interprétation, plus connue de la mythologie romaine, qui consiste à croire que Romulus aurait fondé la ville à l’emplacement du mont Palatin sur le Tibre au VIIIe siècle av J-C. Les traces archéologiques n’ont jamais confirmé la légende. Rome ne serait devenue une cité primitive qu’à partir du VIIe siècle av J-C et aurait été dominée par un régime monarchique et tout un ensemble de communautés, un agrégat de populations locales étrusques.

Dans son ouvrage et travail de recherche “Rome, la ville sans origine”, l’historienne analyse ainsi le poème de Virgile, L’Énéide, qui raconte la légende de la fondation de Rome. Légende qui ne représente en rien explique-t-elle un roman national pour l’époque. Au contraire, Patrick Boucheron reprend les mots de Virgile qui rappelle lui-même, dans son œuvre que “tout citoyen romain vient d’ailleurs, voilà la source de grandeur de Rome“. Florence Dupont considère que “ce qu’apporte la figure d’Énée, le Troyen, n’est pas une identité ni même une altérité ethnique, mais une altérité formelle. Ce qui importe n’est pas qu’il soit Grec ou Troyen, mais qu’il ne soit jamais arrivé à Rome”.

Patrick Boucheron rappelle que “L’Énéide” n’est pas un roman national au sens où nous pouvons l’entendre aujourd’hui, car Enée ne fonde pas Rome, mais il devient malgré tout le modèle de tout citoyen romain, en tant qu’homme qui vient d’ailleurs. Les Romains n’ont pas d’origine, leur sentiment d’appartenance est bien plus ouvert qu’on ne le pense et s’inscrit au-delà de Rome. D’ailleurs, l’historienne rappelle que “le juriste et historien Yan Thomas a montré que l’imaginaire romain de ce que nous appelons “origine” sous-entend en réalité quelque chose qui ne relève pas de l’origine directe, mais de l’implantation du citoyen dans une ville qui lui confère la citoyenneté romaine. On n’est jamais directement citoyen romain, cela va au-delà puisque l’image du Romain, c’est toujours celui qui vient d’ailleurs et non pas celui qui fait partie de“.

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“Il n’y a pas d’identité latine et Rome n’est pas une identité”

Florence Dupont estime qu’il faut déconstruire les discours identitaires que l’on prête trop souvent à la littérature gréco-antique. Selon elle, “rien n’est plus faux que d’admettre l’expression des racines gréco-latines de l’Europe”. Personne ne peut se prévaloir d’être les héritiers naturels de l’Antiquité gréco-romaine puisque s’ils avaient une vocation culturelle, celle-ci était beaucoup plus universelle qu’on ne le pense : “Cet usage d’une identité gréco-romaine est intellectuellement faux. Il y a une utilisation politique vaine. L’Europe occidentale n’a pas le monopole de l’Antiquité. L’Empire romain s’est étendu absolument sur toute la Méditerranée et a servi de transmetteur en apportant toute une tradition des lettres latines (et grecques) qui ont été jusqu’à aujourd’hui exploitées, réinterprétées, mais pas nécessairement de la façon dont nous, en Occident, nous les utilisons à des fins idéologiques.

La culture romaine, s’il y en a une, n’a jamais été restreinte par les limites géographiques induites par ses conquêtes militaires : “Elle s’est transmise au-delà de l’Europe, en Orient, à travers aussi la philosophie islamique. Il n’y a pas d’identité latine et Rome n’est pas une identité. Elle se pensait elle-même comme un grand mélange, un projet, une ethnogenèse, mais absolument pas en une origine ni un passé déterminé”.

France Inter