Pourriez-vous tuer un poisson ?

l y a soixante ans, la célèbre expérience de Milgram montrait qu’une large majorité de personnes acceptent de délivrer des chocs électriques mortels à un individu quand on leur en donne l’ordre. Et avec un animal ? L’expérience a été tentée, et les résultats sont édifiants. 

On vous ordonne de vous jeter du haut d’une falaise : le faites-vous ? Probablement pas. Mais si on vous ordonne d’y pousser quelqu’un pour sauver votre peau ou celle de l’humanité : que décidez-vous ? Allez-vous obéir aveuglément ? Et le soldat de l’armée d’un dictateur doit-il toujours se plier aux ordres et tuer hommes, femmes et enfants du pays voisin envahi ? La question de la soumission à l’autorité était un peu un « marronnier » pour les psychologues, philosophes et autres penseurs jusqu’à ce que, dans les années 1960, Stanley Milgram mène des études frappantes sur le sujet, études qui font aujourd’hui référence et appartiennent au patrimoine des sciences humaines. Le psychologue américain de l’université Yale, aux États-Unis, a en effet conclu, sur la base de nombreuses expériences, que la plupart des gens n’hésitent pas à faire souffrir quelqu’un d’autre quand on le leur ordonne… Quelles que soient leurs valeurs ou les raisons de l’acte.

La théorie de l’état agentique

En effet, Milgram avait recruté des volontaires pour une étude scientifique prétendument sur l’apprentissage. À leur arrivée au laboratoire, les sujets rencontraient un scientifique en blouse blanche et un homme qu’ils croyaient être un simple participant comme eux et qui endossait le rôle d’apprenant – mais qui était en fait un complice. À chaque fois que ce dernier commettait une erreur lors d’un exercice d’association de mots, les volontaires devaient lui administrer une décharge électrique de plus en plus intense, par tranches de 15 volts, à l’aide d’un faux générateur de chocs allant jusqu’à 450 volts. Et si les participants hésitaient à électrocuter le pauvre apprenant, le scientifique présent à leurs côtés leur ordonnait imperturbablement de poursuivre l’expérience…

Résultat : la majorité des personnes envoyaient les décharges maximales à l’apprenant, malgré ses implorations – feintes, puisqu’il ne souffrait pas – de stopper l’expérience. Comment expliquer ces résultats ? Milgram a alors affirmé que tout individu soumis à l’autorité se comporte comme un simple « agent » déresponsabilisé qui exécute aveuglément les ordres. Mais plus d’un demi-siècle après sa naissance, cette théorie dite « de l’état agentique » est aujourd’hui très contestée. Car une série de travaux récents permettent de lire sous un nouvel angle le phénomène de soumission à l’autorité…

Électrocuter un homme ou un chiot ?

Bien entendu, après cette première expérience, d’autres ont germé dans la tête de Milgram et de nombreux chercheurs, notamment avec l’idée d’appliquer le même protocole à des victimes non humaines. En 1975, une année seulement après la parution du livre de Milgram, Soumission à l’autorité, le philosophe australien Peter Singer évoquait d’ailleurs les travaux de Milgram : « Si les participants agissent ainsi quand ils croient infliger de la douleur à un être humain, n’est-il pas bien plus facile encore, pour les étudiants, d’étouffer leurs scrupules initiaux quand un professeur leur enjoint de conduire des expériences sur des animaux ? »

Or c’est ce que Charles Sheridan, de l’université du Missouri, et son collègue Richard King, de l’université de Berkeley, aux États-Unis, ont testé indirectement dans les années 1970 en souhaitant réaliser une étude pour répondre à l’une des critiques fréquemment adressées à Milgram : ses participants n’ont-ils pas simplement administré les décharges électriques en pensant que la victime ne les recevait pas vraiment ? Pour infirmer cette hypothèse, les chercheurs n’ont donc pas hésité à monter un abominable protocole, semblable à celui de Milgram, mais avec une véritable victime : un « chiot au poil soyeux », dont les pattes touchaient une grille métallique et qui recevait les décharges bien réelles que les volontaires lui infligeaient à chaque fois que le chien se trompait lors d’une tâche de discrimination perceptive. La force des chocs (jusqu’à 450 volts) était telle qu’aux dernières séquences de l’expérience, le chiot « aboyait et hurlait de manière continue ». Or les résultats de cette inqualifiable étude ont confirmé ceux de Milgram : les trois quarts des participants allaient jusqu’au bout de l’expérience et faisaient énormément souffrir l’animal…

Des expériences maintes fois répliquées, mais…

Mais dans quelle mesure le phénomène de soumission à l’autorité mis en évidence avec le protocole de Milgram est-il robuste ? Comment vraiment l’expliquer ? Et qu’en tirer pour comprendre les expérimentations scientifiques actuelles sur les animaux ? Abordons d’abord la solidité des travaux de Milgram impliquant de (fausses) victimes humaines : lui-même a publié 20 variations expérimentales de son protocole, avec plus de 1 000 volontaires, et une vingtaine d’équipes scientifiques dans le monde ont répliqué l’expérience dans dix pays différents avec des sujets adultes, et parfois même des enfants… Et dans la majorité des cas, plus des deux tiers des participants, quel que soit leur âge, donc, administraient les décharges maximales au complice humain.

Mais comme on vient juste de le préciser, il est toujours possible que les volontaires aient tout simplement joué le rôle qu’on attendait d’eux sans vraiment croire en la réalité de l’expérience. Cependant, on a récemment exhumé des archives stockées à Yale, qui, avec les notes de Milgram, infirment pour l’essentiel cette hypothèse. En effet, elles révèlent, au contraire, que bon nombre des participants se sentaient intensément soulagés lorsqu’ils apprenaient que l’expérience était en réalité une simulation, se souciaient également vraiment de l’état de santé de la victime et, surtout, argumentaient parfois longtemps avec le « scientifique autoritaire » plutôt que de se soumettre aveuglément à ses injonctions. Preuve qu’ils croyaient bien à la véracité des décharges infligées.

L’un des sujets raconta même à la journaliste australienne Gina Perry – qui a publié un livre sur le sujet en 2013, Behind the Shock Machine – qu’il a consulté la rubrique nécrologique de la ville où s’était déroulée l’expérience pendant au moins deux semaines afin de s’assurer qu’il n’avait pas tué quelqu’un… De fait, Milgram a précisé qu’à quelques exceptions près, ses participants étaient convaincus de la réalité de la situation expérimentale : 84 % d’entre eux pensaient que la victime recevait effectivement les décharges.

Les gens se plient à l’autorité quand l’acte qui leur est demandé a vraiment du sens pour eux – du moins, un minimum – et ils se considèrent alors comme responsables de ce qu’ils font.

… une interprétation inadéquate

Si la plupart des scientifiques considèrent aujourd’hui que le phénomène d’obéissance mis en évidence par Milgram est bien établi, plusieurs d’entre eux estiment toutefois que l’explication qu’il en a défendue n’est pas adéquate. Dans Soumission à l’autorité, Milgram expose donc son concept « d’état agentique » et en fait la clé de voûte de son analyse de l’obéissance. Il écrit ainsi : « Un individu est en état agentique quand il se définit de façon telle qu’il accepte le contrôle total d’une personne possédant un statut plus élevé. Dans ce cas, il ne s’estime plus responsable de ses actes. Il voit en lui un simple instrument destiné à exécuter les volontés d’autrui. »

Par cette « abdication idéologique » (!), l’individu abandonnerait donc temporairement ses critères moraux habituels face à une figure d’autorité. Mais l’interprétation de Milgram se heurte à deux faits. D’abord, quand on interroge les participants à la fin des diverses expériences, ils s’attribuent toujours la responsabilité de leurs actes. D’ailleurs, une étude reproduisant l’expérience de Milgram a confirmé que les sujets arrêtant le test avant la fin ne sont pas moinsenclins que ceux le terminant à reporter la responsabilité sur le scientifique autoritaire. Ensuite, l’idée d’un état agentique ne permet pas de comprendre les comportements de rébellion feutrée, pourtant fréquents dans les études de Milgram. En effet, les écoutes des enregistrements audio des volontaires lors des expériences montrent que ces derniers n’étaient pas servilement soumis, mais négociaient presque systématiquement leur rôle, parfois même en essayant d’aider subtilement la victime pour ne pas devoir lui administrer de décharges. De même, au cours d’une étude française, nous avons observé que, dès qu’il n’était plus possible de douter du caractère douloureux des décharges, le quart des participants cherchait à aider discrètement la victime humaine qu’ils avaient devant eux, par exemple en insistant, par leur intonation, sur les bonnes réponses lorsqu’ils lisaient les options possibles au cours du test.

Par ailleurs, si les volontaires étaient vraiment sous la coupe de l’autorité, leur obéissance aurait dû s’intensifier à mesure que les injonctions devenaient plus fortes. Or l’analyse des archives de Milgram, mais aussi une étude récente, ont montré que, lorsque le scientifique leur donnait des ordres trop directifs, les participants étaient au contraire plus réticents à obéir.

Un effet d’engrenage ?

Pour Milgram, des « facteurs de maintenance » de l’action, comme le caractère progressif de la puissance des décharges électriques, contribuent à intensifier l’obéissance. Invoquant la théorie de la dissonance cognitive – une contradiction interne entre les pensées, croyances, émotions et attitudes d’un individu –, le psychologue de Yale a suggéré que la succession graduelle des chocs augmentait la difficulté de mettre un terme à l’expérience, car, pour le participant, le fait de s’arrêter aurait constitué le désaveu de sa conduite antérieure.

Une idée également soutenue par Steven Gilbert, de la State University College, à New York, qui se demandait si les effets observés par Milgram auraient été les mêmes si les participants avaient dû immédiatement actionner le bouton de 450 volts, sans passer par toutes les étapes. De sorte qu’en 2020, le psychologue polonais Dariusz Doliński et son équipe ont mis à l’épreuve cette hypothèse en comparant un protocole progressif à un protocole où, dès la première erreur de l’apprenant, les participants devaient lui administrer 150 volts (expérience 1) ou 225 volts (expérience 2). Les résultats – surprenants ! – ont complètement infirmé l’idée d’un effet d’engrenage : la proportion de sujets infligeant la décharge, quelle que soit sa puissance, ne changeait pas…

La machine à électrochocs utilisée récemment lors d’une série d’études scientifiques en Pologne, pour mettre à l’épreuve le protocole de Milgram.
© Darius Doliński

Alors comment expliquer l’obéissance au-delà de la théorie de l’état agentique ? Revenons aux protocoles où la « victime » est non humaine. En effet, en recherche, lors des expérimentations animales, ce sont la connaissance scientifique et ses applications, notamment biomédicales, qui justifient le désagrément ou la souffrance infligés aux animaux. Déjà Claude Bernard, fondateur de la médecine expérimentale et illustre vivisectionniste, le reconnaissait dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, en écrivant : « Le physiologiste n’est pas un homme du monde, c’est un savant, c’est un homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend pas les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée et n’aperçoit que des organismes qui lui cachent des problèmes qu’il veut découvrir. »

L’obéissance raisonnée, sous couvert de la science

Alors la science serait-elle un facteur d’obéissance ? Bien qu’elle incite, selon les mots de Claude Bernard lui-même, à une « non-soumission à l’autorité », elle n’est pas exempte, dans sa pratique institutionnelle, de phénomènes conformistes et représente un principe d’autorité évident. En effet, dans l’une de ses expériences, quand Milgram demandait à un homme d’apparence ordinaire (non « scientifique ») de donner les ordres aux participants, seulement 20 % de ces derniers administraient effectivement les décharges les plus élevées. Et si l’expérience était réalisée dans un lieu de faible prestige, comme un bâtiment commercial d’une petite ville, le taux de soumission n’était que de 47,7 %, soit près de 20 % de moins que lorsque l’étude se tenait à l’université Yale.

Des exemples qui introduisent donc la question de la légitimité accordée à l’autorité, et à travers elle, à la science. D’ailleurs, les analyses des entretiens réalisés par Milgram avec ses participants révèlent que l’identification aux objectifs scientifiques représentait une composante majeure de ses expériences – sans que le psychologue ne semble en avoir tenu compte. Dès lors, il s’agit de repenser l’obéissance des volontaires de Milgram en leur accordant une relative rationalité qui leur a longtemps été récusée. Car loin d’être, comme il l’a écrit, des « exécutants-robots » de l’action, les sujets apparaissent plutôt comme de véritables acteurs qui, investis d’un but culturel supérieur – servir la science –, non seulement consentent, mais aussi s’engagent activement dans les comportements que l’on attend d’eux.

La valeur attribuée au but de l’expérience (scientifique) est donc une cause décisive de l’acte d’obéissance, et l’autorité physiquement présente dans le laboratoire ne suffit pas à le justifier. Par le soutien à l’expérimentation animale, c’est la valeur et les promesses de la science qui sont souvent affirmées. Et en effet, malgré des signes de scepticisme souvent perceptibles dans la population générale, des enquêtes récentes ont montré que la science s’impose aujourd’hui comme la première autorité culturelle dans le monde anglo-européen. En effet, concluant la dernière enquête nationale Les Français et la science, menée en 2020, le chercheur du CNRS, Michel Dubois, observait que « les Français continuent à accorder massivement leur confiance aux chercheurs et à leurs institutions ». De même, en 2019, le professeur de psychologie sociale, Martin Bauer, et ses collègues révélaient l’importance de la science comme autorité culturelle en Europe.

La science, première autorité culturelle du monde anglo-européen

Ainsi, l’individu, confronté au choix d’utiliser un animal dans un laboratoire, doit résoudre un dilemme : servir des objectifs scientifiques tels qu’il les comprend et éviter de blesser des êtres vivants, exigence constituant un véritable fondement moral universel. Comment confirmer cette hypothèse d’une soumission à l’autorité sous couvert de la science ? Nous avons mené des travaux récents, à l’université de Grenoble, pour tester l’impact de l’engagement pour la science sur le comportement, grâce à une situation expérimentale inédite : cette fois-ci, les participants ne devaient pas électrocuter un être humain, mais sacrifier un animal de laboratoire – en réalité, un robot biomimétique.

En effet, il s’agissait d’un cyprin doré, un grand poisson rouge et blanc de 50 centimètres de long nageant dans un aquarium de 3 000 litres. En réalité, pour des raisons éthiques évidentes, ce n’était pas un vrai poisson mais une effigie animée, d’une apparence extrêmement réaliste. Les participants ne s’en sont pas doutés, dans leur grande majorité (et ceux qui avaient des soupçons, environ 15 % de l’échantillon, ont été retirés des analyses).

© Modélisation de Louise Bègue-Teissier, extraite de L. Bègue-Shankland, Face aux animaux, Odile Jacob, 2022.

La nouvelle victime : un poisson-robot

Les volontaires devaient administrer un produit toxique dans l’aquarium du poisson afin de déterminer sa nocivité dans le cadre du développement d’un nouveau médicament pour l’être humain. On les informait que les effets de la substance seraient douloureux et provoqueraient la mort lente de l’animal. Pour réaliser la tâche, les sujets devaient appuyer successivement sur 12 boutons déclenchant des injections toxiques. La probabilité de décès du poisson apparaissait sous les boutons, dans l’ordre suivant : 0 % pour le bouton 1, 33 % pour le 3, 50 % pour le 6, 75 % pour le 9 et 100 % pour le dernier. On précisait aussi aux participants que l’activité cardiaque du poisson serait directement mesurée par un capteur implanté ; elle était représentée par des sinusoïdes sur l’écran et des bips sonores de plus en plus erratiques reflétaient la détresse cardiaque de la victime aquatique.

Nous avons présélectionné les candidats de façon à garantir une certaine diversité sociologique, puis leur avons proposé un rendez-vous en leur précisant qu’ils seraient rémunérés quoi qu’ils fassent durant l’expérience . Au total, plus de 750 personnes sont venues dans notre laboratoire. Un professeur vêtu d’une blouse blanche leur exposait les objectifs et modalités de l’étude : pour évaluer la toxicité d’un puissant stimulant cognitif destiné aux personnes âgées souffrant de troubles de la mémoire, on procédait à des tests sur des poissons, préalablement conditionnés pour réagir à certains stimuli (lumières, émissions de bulles) ; et l’on voulait donc mesurer l’effet de la molécule sur l’amélioration de leur performance (qui se traduirait par leur passage plus fréquent dans un endroit précis de l’aquarium, suite aux stimuli), en déterminant à partir de quels seuils elle serait nocive et mortelle.

Qu’auriez-vous fait dans cette situation ?

Lorsqu’on présente pour la première fois l’expérience de Milgram à quelqu’un, la réaction la plus fréquente est de s’étonner que deux tiers des participants se soient soumis à l’autorité. Et quand, à l’époque, Milgram a interrogé des psychiatres, des professeurs de sociologie, des adultes issus de la classe moyenne et des étudiants sur ce sujet, personne n’envisageait d’aller au-delà des toutes premières décharges électriques. Observe-t-on ce phénomène de minimisation avec notre nouveau protocole ?

Pour le déterminer, nous avons demandé à 1 623 personnes (autres que les participants à l’étude), âgées de 18 à 65 ans, auxquelles on a exposé en détail notre expérience, d’estimer jusqu’à quel niveau d’injection (de 0 à 12) elles penseraient aller si elles la réalisaient, ainsi que jusqu’où, selon elles, des sujets de leur âge et de leur sexe iraient dans la même situation. Résultat : seulement 12 % estimaient aller au bout de l’expérience, près de 30 % affirmaient n’administrer aucune dose de produit toxique, alors que 93 % des personnes pensaient que les participants à l’expérience délivreraient au moins une dose. Ce phénomène d’autovalorisation, bien connu en psychologie, est appelé « effet supérieur au moyen » : on considère souvent que l’on est plus intelligent, plus fidèle à ses valeurs ou moins influençable que la plupart des gens.

Plus de la moitié des gens tuent le poisson

Alors combien de nos volontaires ont réellement sacrifié le poisson rouge et blanc ? Plus de la moitié, à savoir 53 %, allant ainsi jusqu’à la douzième (et dernière) dose ! Tandis que près de 20 % ont catégoriquement refusé de commencer et de 1 % à 4 % environ ont administré entre une et onze injections. D’où des écarts importants entre le comportement réalisé et celui prédit .

Sur ce graphique, les barres verticales représentent la proportion de personnes qui acceptent de réaliser 1, 2, 3, jusqu’à 12 injections sur le poisson. On voit ici que si 20 % des participants refusent toute injection, 53% acceptent d’aller jusqu’à 12. La ligne verte représente de son côté la proportion, sur 1 600 personnes n’ayant pas participé, de celles persuadées, si on le leur demandait, de pratiquer respectivement 1, 2, 3, jusqu’à 12 injections. Autrement dit, seules 12 % des personnes interrogées pensent qu’elles tueraient le poisson, alors que dans les faits elles sont plus de la moitié.
@ Laurent Bègue-Shankland

Différents facteurs individuels expliquent en partie les actes de nos participants. Par exemple, les femmes injectent en moyenne moins de doses que les hommes. C’est aussi le cas des personnes végétariennes. Et plus les dispositions empathiques des individus sont élevées (mesurables à l’aide d’un score d’empathie basé sur des questionnaires), moins ils administrent de substance. À l’inverse, sans surprise, les sujets adhérant à l’idée que les animaux ont moins de valeur que les êtres humains appuient sur un plus grand nombre de boutons que les autres. De même pour les personnes estimant nécessaire l’idée d’une hiérarchie entre les groupes humains (une forme d’orientation pour la dominance sociale), comme si la discrimination que les hommes appliquent souvent entre leurs groupes préférés et les autres inspire également une déconsidération du groupe « autre » par excellence, à savoir celui des non-humains.

Mais, me direz-vous, où est l’effet du soutien à la science sur le comportement ? Pour le mesurer, on avait remis à chaque participant, avant l’expérience à proprement parler, une fiche visant à amorcer chez eux une disposition soit favorable, soit défavorable vis-à-vis de la science. Ainsi, dans la condition « proscience », les sujets devaient mentionner par écrit trois choses qu’ils estimaient importantes à propos de la science (par exemple, le fait que cela améliore la santé des gens), puis trois choses qu’ils aimaient en science (par exemple, le fait de trouver des choses inattendues) et, enfin, trois points qu’ils pensaient avoir en commun avec les scientifiques. À l’inverse, dans la condition « antiscience », ils devaient inscrire sur un papier trois choses qui leur posaient problème au sujet de la science (le manque de neutralité de la science par rapport à l’industrie, par exemple), trois aspects qu’ils n’aimaient pas dans la pratique scientifique (par exemple, l’expérimentation animale), et enfin trois points qui les différenciaient des scientifiques. Cette méthode orientait subtilement une partie des candidats vers une attitude plutôt favorable ou plutôt défavorable à la science.

Résultat : les personnes placées aléatoirement dans le groupe « proscience » administraient significativement plus de doses du produit toxique dans l’aquarium que celles du groupe « antiscience ».

Milgram se serait-il trompé ?

Dès lors, le simple fait que l’induction d’un état d’esprit proscientifique intensifie le comportement destructeur envers un animal confirme que l’obéissance n’est pas aussi aveugle que l’affirmait Milgram. Les gens se plient à l’autorité quand l’acte qui leur est demandé a vraiment du sens pour eux – du moins, un minimum – et, comme nous l’avons vu, ils se considèrent comme responsables de ce qu’ils font. Et c’était probablement aussi le cas des multiples volontaires recrutés par le psychologue de Yale.

La science est aujourd’hui l’influence culturelle la plus importante, en France comme dans le monde anglo-européen. C’est en ayant intégré ce socle de valeurs que les volontaires de notre expérience ont, pour la majorité d’entre eux, surmonté leurs réticences, neutralisé leur empathie et sacrifié des animaux en pensant réellement les faire souffrir. Devant ce constat, il est de la responsabilité des scientifiques, et de toute la société, de savoir exactement jusqu’où ils souhaitent légitimer l’expérimentation animale dans la recherche de nouveaux traitements. Cette question fait l’objet de débats techniques et éthiques, où il apparaît que de nombreuses expériences sur les animaux ne sont pas nécessaires. En la matière, la règle des 3 R (réduire, remplacer, raffiner) est aujourd’hui un repère important.

L’ensemble de ces travaux [détaillés dans le livre Face aux animaux, par l’auteur du présent article, aux éditions Odile Jacob, 2022, ndlr] éclairent donc sous un angle inédit le phénomène d’obéissance. Et démontrent notamment que l’autorité culturelle de la science est une donnée essentielle pour comprendre le sacrifice d’un animal. Avec les évolutions contemporaines de la considération accordée aux animaux, conséquences des dernières connaissances scientifiques les concernant, on peut s’interroger sur la forme que prendra à l’avenir le dilemme moral qui oppose les intérêts des 125 millions d’animaux utilisés annuellement pour la recherche dans le monde et la santé (ou le confort) des humains.

Cerveau & Psycho