Pr Philippe-Jean Parquet : « Les mouvements sectaires veulent faire de vous des serviteurs zélés »

Le psychiatre, nouveau membre du conseil d’orientation de la Miviludes, met en évidence le pernicieux mécanisme d’emprise mentale mis en place par les organisations à caractère sectaire.

La crise du Covid-19 fait des ravages, bien au-delà des considérations sanitaires. Dépression, isolement… les conséquences pour la santé mentale des Français sont innombrables. Plus vulnérables, ils sont aussi plus perméables aux théories complotistes, aux dérives sectaires, au communautarisme vicieux et à tout ce qui vise à démonter et s’écarter des discours dits «officiels». Ces fléaux ont un point commun, selon le professeur Philippe-Jean Parquet: l’emprise mentale.

Celle-ci, constate le psychiatre, membre du Haut conseil de santé publique (HSCP), atteint aujourd’hui des niveaux jamais égalés. Alors qu’il va intégrer le nouveau conseil d’orientation de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), dont les moyens seront renforcés dans les semaines à venir, le scientifique tire la sonnette d’alarme.

Pourquoi constate-t-on une recrudescence des dérives sectaires, d’un tout nouveau type, pendant cette pandémie?

Philippe-Jean PARQUET. – Les organisations à caractère sectaire se centrent sur des thématiques porteuses. Elles surfent sur des thèmes comme la santé et le bien-être, qui rencontrent une clientèle dans le climat d’incertitude qui règne. Qu’on ne considère pas ce problème comme marginal: ces organisations répondent aux besoins de la population. L’intentionnalité de ces offres, c’est de vous mettre sous emprise afin que vous deveniez des serviteurs zélés, empreints d’une loyauté inégalée.

Comment ces offres à caractère sectaire réussissent-elles à conquérir un public de plus en plus grand?

Leur but est de démonter le discours officiel, de dire que les médias sont caricaturaux. Ils axent leur discours en vous disant que vous avez une série de compétences, qu’on vous empêche de les développer. On vous dit: «Je vais vous donner un moyen que vos compétences soient reconnues». On répond à vos besoins, vos attentes. On vous demande: «Que souhaitez-vous? Que désirez-vous?». Le mécanisme de déclenchement, celui de l’emprise mentale, se met alors en place.

Est-il possible de faire décrocher les victimes?

C’est difficile, puisque ces personnes adhèrent à ces offres et que ces organisations ont un lien privilégié avec elles. En souscrivant à ces propositions, les personnes sont porte-parole de ces croyances. Elles se sont mises en difficulté parce qu’elles le souhaitaient au départ. Si vous essayez de contrer leurs croyances, cela va renforcer leur adhésion à celles-ci, augmenter leur stratégie défensive par rapport à la destruction potentielle que vous apportez. La seule chose à faire, c’est d’instiguer le doute. «Vous a-t-on apporté des réponses adéquates à ce que vous souhaitiez?». Dans ces groupes à caractère sectaire, si vous n’appliquez pas formellement ce qu’on vous propose, on vous fait culpabiliser. On vous rend fautif. On rentre alors dans une spirale où il faut aller toujours plus loin, où on est de plus en plus exigeant.

Comment expliquer cette perte de confiance dans les discours officiels?

Il y a une perte de confiance dans tout ce qui est officiel, mais aussi traditionnel, civilisationnel et culturel. On observe une contestation de ce qui est habituellement admis. Les personnes sont de plus en plus séduites par l’offre qui est autre que celle qu’on donne habituellement pour aborder les pratiques individuelles et collectives. «Je ne trouve pas dans la société des réponses aux besoins et attentes, je la conteste. Ce qui est traditionnel, je vais l’éliminer et j’adhère à quelque chose d’autre, qui est distinct».

En mars dernier, un collectif de parlementaires, d’anciens ministres, d’universitaires et de médecins a appelé, dans une tribune publiée dans le journal Le Monde à la création d’une agence gouvernementale des médecines complémentaires et alternatives. Est-ce un danger?

Si cette agence voit le jour, elle va souligner l’insatisfaction vis-à-vis des résultats de la médecine traditionnelle. On risque de ne plus utiliser la méthode scientifique, mais celle des témoignages. Par exemple, telle personne dit qu’elle a tiré bénéfice de manger tel ou tel aliment. On risque d’augmenter la proportion d’offres de médecine alternative. Lorsque vous êtes en centre de cancérologie et que vous êtes malade, on peut vous proposer une thérapie très invalidante.

On ne peut pas vous garantir une guérison. Avec cette agence, on pourrait vous présenter une médecine moins invasive, dont certains disent avoir bénéficié. On va proposer une perte de chance par rapport au thérapeutique classique. Cela va donner du poids à cette offre, comme si elle était légitime. On doit tous accepter que la médecine traditionnelle ne soit pas efficace à 100%. Mais attention, car les médecines alternatives peuvent être à l’origine de la mise en place de dangereux mécanismes d’emprise mentale.

Quel va être le rôle du nouveau conseil d’orientation de la Miviludes, que la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, a promis de renforcer?

Cette cellule de vigilance va permettre de scruter les nouvelles offres à caractère sectaire, tout en aidant les victimes afin que leur image ne soit pas négative. Tout le monde peut être victime d’emprise mentale, même si certaines personnes sont plus vulnérables que d’autres. Ce qu’il faut développer, c’est une analyse critique des offres. À partir de quelle source, qui la prononce, qui l’énonce? Si je suis souffrant et qu’on me présente un traitement bizarroïde, comment vais-je faire mon choix? Notre devoir est d’éclairer la population. Tout en respectant les croyances de chacun, car si celles-ci n’ont de mauvaises répercussions ni sur vous, ni sur votre famille, ni sur la société, elles ne sont pas un problème.

Un cercle familial faible ou déconstruit peut-il être tenu responsable de ce manque d’analyse une fois l’âge adulte venu?

Le noyau familial ne développe pas les compétences des enfants à analyser ce qu’il se passe à l’extérieur. C’est plus un problème d’éducation que de lutte. Il faut leur donner la compétence d’apprécier une information ou une offre en fonction de son origine, sa nature et ses conséquences. La citoyenneté par exemple, dire ce en quoi elle consiste, en quoi ça se traduit. Si vous pensez qu’être violent est quelque chose de légitime à travers la famille, vous serez violent par rapport à la société. C’est un mécanisme déclenché dans la radicalisation islamiste, où on constate souvent une négligence intrafamiliale. Le devoir de la famille n’est pas obligatoirement de donner des croyances mais de donner des compétences pour analyser les choses. Cela se voit ensuite dans le monde du travail. On recrute quelqu’un pour ses diplômes mais aussi sur ses habiletés sociales, sa capacité d’analyse. Ce déficit au niveau de l’éducation fait qu’on ne propose pas cette compétence psychosociale de «penser par soi».

En étant de plus en plus en marge des discours officiels, sans capacité d’analyse, parfois embrigadés dans des théories et mouvements douteux, les individus adhèrent de moins en moins aux valeurs d’une société…

On perçoit de moins en moins une adhésion à des valeurs, à des conduites et des comportements considérés par tous comme validés. Aux États-Unis, on chante l’hymne, on met la main sur le cœur. Ce geste-là n’est pas mécanique, c’est un geste d’adhésion à quelque chose qui est commun. La poussée de l’individualisme fait que nous sommes dans une ère où on préfère faire des selfies plutôt que de partager un certain nombre de choses qui font une communauté, une culture et une civilisation.

Par exemple, le mouvement de destruction actuel d’un certain nombre de statues en référence au passé colonialiste, c’est se désolidariser de nos racines, qu’elles soient bénéfiques ou non. L’individualisme fait que ce qui est en commun n’est plus actif. Ainsi, les individus sont plus vulnérables. Un comportement individuel, s’il n’est plus relié au collectif, ne bénéficie d’aucune règle pour conduire sa vie et être quelqu’un de responsable. Et est d’autant plus sensible à de nouvelles offres à caractère sectaire.

Cela peut-il mener à une forme de communautarisme?

Bien sûr. Lorsque je n’adhère plus à ce qui est collectif, je me trouve isolé, perdu. Si on m’offre la possibilité d’une microcommunauté, ce besoin que j’avais antérieurement, on va me l’offrir dans des conditions bizarroïdes, dommageables ou répréhensibles. Cette poussée du communautarisme a mené à la perte du véritable sentiment de communauté habituel. Le communautarisme, c’est la manifestation la plus pathologique du fait que l’ensemble des individus ne partagent pas un certain nombre de choses.

Comment percevez-vous les agissements quotidiens de ces microcommunautés?

Les microcommunautés ont comme intention de faire qu’elles soient acceptées, devenir dominantes et qu’on y adhère. Pour elles, ne pas y adhérer, c’est être fautif puisque vous êtes contre, en créant une opposition. Mais l’autre objectif du communautarisme, c’est d’imposer un modèle exclusif, restrictif et qui élimine toutes les autres positions. C’est dommageable. Delenda est Carthago, il faut détruire Carthage, en opposition à Rome et son organisation sociale. Le communautarisme cherche à détruire la vraie diversité d’une société.

Peut-on faire un lien entre dérives sectaires et communautarisme?

Oui. Dans les dérives sectaires, vous souhaitez imposer un modèle de croyance à quelqu’un qui va y adhérer de manière inconditionnelle. C’est la seule vérité. Dans le communautarisme, vous vous opposez à une organisation, en disant qu’il y en a une autre, en voulant que ce modèle s’impose à tout le monde. Je dois alors devenir prosélyte et faire que toutes les autres formes de pensée soient annihilées.

Les minorités, en devenant importantes, vont avoir comme option et envie de s’imposer à autrui pour devenir une majorité. On le voit bien dans l’écriture inclusive, avec le désir de l’imposer dans les documents administratifs.

Le Figaro