Présidence LR : Eric Ciotti, une campagne à contre-emploi

Eric Ciotti est candidat à la présidence des Républicains (LR). AFP

Favori de l’élection pour la présidence de LR, le député évite tout coup d’éclat. Une façon de ne pas obérer sa capacité à rassembler au second tour… et après.


Les blessures d’orgueil peinent souvent à cicatriser. Ce 4 décembre 2021, Eric Ciotti et Valérie Pécresse sont réunis au siège des Républicains. Les deux finalistes de la primaire LR attendent le verdict des urnes dans le bureau du président du mouvement, Christian Jacob. La sentence tombe à 14 heures. Elle est sévère pour le député des Alpes-Maritimes, battu avec 39,05 % des suffrages.

La veille, il confiait à l’eurodéputée Agnès Evren son espoir de flirter avec les 47 %. Un front anti-Ciotti a ruiné cet espoir. Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin ont plongé dans les bras de la patronne d’Ile-de-France dès l’issue du premier tour. Il y avait urgence à éliminer le député des Alpes-Maritimes. Présidentiable, ce “député pizzaïolo” à l’accent du Sud ? Une hérésie pour nombre de cadres LR. L’élu, jamais ministre, venait pendant sa campagne de brouiller les frontières avec l’extrême droite.

L’homme n’a pas oublié cette “coalition”, frustration politique et déception intime. Eric Ciotti a adhéré au RPR à l’âge de 16 ans, siège à l’Assemblée depuis 2007, et n’a jamais quitté sa famille. Un besoin de reconnaissance anime celui qu’on a longtemps appelé le monsieur Sécurité des Républicains. Une signature autant qu’une limite. “Eric est plus complexe que l’image de droitard qu’on lui a collé, glisse un conseiller LR. Il souhaite désormais être respecté à la hauteur du statut qu’il estime avoir.”

Une campagne “centrale”

L’élection à la présidence des Républicains tombe à pic. Un scrutin à double tranchant. Il fera entrer Eric Ciotti dans la cour des grands ou scellera sa relégation en deuxième division. Patron de la puissante fédération des Alpes-Maritimes – elle pèse 10 % du corps électoral -, le médiatique parlementaire est favori du scrutin. L’échec lui est interdit. “Il a tout à perdre”, notait en septembre le député LR Pierre-Henri Dumont.

Quand il se lance cet été, un remake de 2021 s’esquisse. Une cohorte d’élus agite le spectre d’un schisme en cas de victoire d’Eric Ciotti. Un scénario tourne en boucle : la frange modérée de LR va faire sécession pour rejoindre Edouard Philippe. Ces craintes poussent Bruno Retailleau, appuyé par le président du Sénat Gérard Larcher, à se lancer. Le sénateur se pose en gardien de l’unité, seul rempart face à l’explosion imminente des Républicains. Les soutiens s’accumulent, à commencer par celui de l’ancien Premier ministre François Fillon. L’ombre du plafond de verre plane à nouveau sur Eric Ciotti.

Ce dernier relève le défi. Le challenger est devenu favori. Il ne doit pas gagner en notoriété, mais démontrer sa capacité à unir les siens. Rassembler pour conjurer le souvenir du congrès, mais aussi pour préparer l’après. “La campagne de la primaire était une démarche individuelle, comme l’est l’élection présidentielle, confie-t-il à L’Express. La logique est ici différente. Si je gagne, je serai responsable d’un collectif. Le projet LR ne sera pas que celui d’Eric Ciotti.” “Il voudra une présidence centrale, donc il mène une campagne centrale”, résume son soutien Brice Hortefeux.

Un discours plus pondéré

Alors, le droitier Eric Ciotti se contient. L’homme du “Guantanamo à la française” lisse son discours. Sa campagne du congrès était celle d’un Zemmour “respectable”, menée en parallèle de l’ascension du polémiste d’extrême droite. Il y adoubait la théorie du “grand remplacement” et promettait de voter pour l’essayiste contre Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle.

Changement de ton cette année. Celui qui n’avait su différencier au printemps 2021 son parti du Rassemblement national que par la “capacité à gouverner” rappelle son aversion pour “l’union des droites”. Contrairement à Eric Zemmour, il n’a pas instrumentalisé l’assassinat de la petite Lola par une ressortissante algérienne. On ne l’entendra pas conceptualiser le “francocide”. “Qui peut dire que nous aurions empêché le crime face à un individu pareil, qu’il soit étranger ou français ?” assurait-il en octobre, préférant concentrer son discours sur le défaut d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF).

Eric Ciotti ne s’est pas mué en gauchiste. Il porte toujours un discours mêlant fermeté régalienne et libéralisme économique, comme l’a démontré l’unique débat télévisé de la compétition. Il y a salué le “courage” de Giorgia Meloni face à Emmanuel Macron dans l’affaire du bateau Ocean Viking. Mais l’homme veille à ne pas saupoudrer d’éléments urticants. “Il ne fait pas une campagne outrancière, mais il assume tout”, salue l’eurodéputé Geoffroy Didier. Un proche de Bruno Retailleau a une lecture plus incisive. “Il est tétanisé à l’idée de porter sur ses épaules une explosion du parti, avec des départs perlés toutes les semaines. Ça le panique car ça ferait de lui le fossoyeur de LR.”

“Il n’y a pas d’ardoise magique en politique”

Sans surprise, cette prudence est raillée par les écuries concurrentes. Elles dépeignent une campagne “statique” et “molle”, prolongement paresseux de la dernière primaire. Le rôle de rassembleur ne siérait pas à l’impétueux député. Manière habile de souligner une supposée inaptitude à diriger une famille si diverse. “On paie toujours ses transgressions, il n’y a pas d’ardoise magique en politique”, lâche un proche d’Aurélien Pradié, troisième candidat. “Eric a besoin de recentrage, mais c’est une stratégie perdante, ajoute un lieutenant de Bruno Retailleau. Il était favori en raison de sa radicalité, et il essaye de s’en départir.” Comme lorsqu’il dénonce les propos “d’une extrême gravité” tenus à l’Assemblée nationale par le député RN Grégoire de Fournas, auteur d’une saillie xénophobe sur les migrants africains. Le sénateur LR Bruno Retailleau a en revanche dénoncé la sanction frappant le parlementaire, fruit selon lui d’une “entreprise d’intimidation” de l’extrême gauche.

Cette séquence illustre la campagne à contre-emploi menée par les deux rivaux. Le clivant Ciotti veille à ne pas commettre de fautes. Le rassembleur Retailleau, devenu candidat de la “rupture”, prend tous les risques pour rattraper son retard. La campagne sage d’Eric Ciotti a asséché l’ode à l’unité du sénateur de Vendée, qui a récemment mené un inventaire acide des mandats de Nicolas Sarkozy et de Jacques Chirac. “Il est contraint d’aller vers une surenchère, lâche un proche du sudiste. Il part d’une candidature centriste pour ne pas heurter Hervé Morin, et il en vient à soutenir Fournas.” Nécessité fait loi. Eric Ciotti reconnaît en privé que son rival n’a d’autre choix que de mener cette campagne.

“C’est sans aspérité, mais efficace”

Les urnes révéleront le 4 décembre si la méthode Ciotti était la bonne. L’histoire sera alors réécrite à la lumière des résultats. Il gagne ? Sa stratégie sous-marine était la bonne ! Il échoue ? Il fallait être plus tranchant ! D’ici là, chacun son interprétation. “On ne gagne pas sans donner le la d’une campagne”, estime un conseiller. “C’est sans aspérité, mais efficace”, tempère une élue de droite modérée. Tout juste sa course a-t-elle été parasitée par l’ouverture d’une enquête préliminaire sur le cumul d’emplois de son ex-épouse.

En trois mois, le Niçois n’a pas donné de prétexte de départ aux élus LR tentés de prendre le large. Eric Ciotti sait que quelques fugues seront inévitables en cas de victoire, mais a bon espoir que l’état-major de LR fasse bloc. Les rumeurs d’alliance au second tour avec le jeune Aurélien Pradié ne sont d’ailleurs pas inutiles pour lui. Elles ont certes l’odeur de la tambouille politique, mais écartent le scénario du “tout sauf Ciotti”. “Je ne veux pas qu’il y ait d’obstacles à l’exercice réussi d’une présidence”, prévient ce dernier. En cas de victoire, sa présidence ne pourra pas être que rassembleuse. Il devra s’affirmer et démontrer sa liberté, lui qui souhaite désigner Laurent Wauquiez candidat à la présidentielle.

Il devra surtout démontrer la raison d’être des Républicains, au terme d’une campagne pauvre en idées neuves. La droite y a récité son catéchisme avec application, sans esquisser de refonte idéologique. Difficile de percevoir une différence entre les débats du congrès de 2021 et celui organisé le 21 novembre pour la présidence du parti. La droite est pourtant tombée entre-temps à moins de 5 % des suffrages. Autant que de rassemblement, elle aura besoin de renouveau intellectuel. Une priorité absolue. Pour Eric Ciotti ou un autre.

Paul Chaulet

L’EXPRESS