Prison : Après “Kohlantess”, le grand malaise des directeurs d’établissements pénitentiaires qui ont “le trouillomètre à zéro”

Depuis l’affaire “Kohlantess” à Fresnes, les activités en prison n’ont pas forcément été suspendues, mais une certaine frilosité s’empare des intervenants et les directeurs de prison hésitent à poursuivre les activités pour les détenus.

La polémique aurait-elle rendu frileuse une partie de l’administration pénitentiaire ? Ce 27 juillet, des détenus, surveillants et jeunes de Fresnes, dans le Val-de-Marne, avaient été filmés en train de participer à une course de karting dans la cour de la prison. L’activité, baptisée “Kohlantess” et organisée en tandem par l’administration pénitentiaire et une association, avait suscité l’indignation d’une partie de la droite et de l’extrême droite, entraînant une réaction de la Chancellerie.  

Le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti, avait dénoncé sur Twitter des “images choquantes” et annoncé avoir “ordonné une enquête” administrative. “La lutte contre la récidive passe par la réinsertion, mais certainement pas par le karting !”, s’est-il agacé. Le rapport de la direction de l’administration pénitentiaire, publié quelques jours plus tard, pointe dans ses conclusions la responsabilité de la direction de l’établissement, qui reconnaît une “erreur d’appréciation”. Depuis, des intervenants associatifs sur les réseaux sociaux se sont inquiétés d’une possible suspension, voire d’un arrêt des activités dans les prisons. Les associations et professionnels interrogés pointent unanimement les “hésitations” et les “réticences” des membres de l’administration pénitentiaire à autoriser des activités sortant des sentiers battus en prison.  

Pas de consigne de l’administration pénitentiaire

Quelques activités ont déjà été supprimées. Parmi elles, l’annulation de la venue d’un camion à pizza au sein du centre pénitentiaire de Saint-Quentin-Fallavier, prévu pour fêter les trente ans de l’établissement, en présence de détenus. Si aucune raison à cette annulation n’a été invoquée, cette suspension, intervenue une semaine après la polémique du karting à Fresnes, a tout de suite fait hausser les sourcils. Dans le Progrès, Alain Chevallier, secrétaire général du syndicat Ufap-Unsa Justice, déclare : “Je suis convaincu que ce qui s’est passé à la prison de Fresnes a beaucoup joué dans cette décision et qu’il y a eu des consignes récentes, car il y a quelques jours on demandait encore aux surveillants de distribuer les bons de commande”.  

Dans le reste de l’Hexagone, d’autres activités auraient été mises en pause après l’explosion de l’affaire de Kohlantess. “Des collègues nous ont signalé que des activités ont été suspendues dans les jours qui ont suivi la polémique, indique Sébastien Nicolas, secrétaire général du SNP-FO, syndicat majoritaire chez les directeurs des services pénitentiaires. Mais cela ne signifie pas que tout est arrêté”. La Fondation de France, par exemple, qui soutient chaque année des initiatives pour préparer et accompagner la réinsertion des personnes condamnées, nous indique n’avoir eu connaissance d’aucune difficulté consécutive à la polémique. La direction de l’Administration pénitentiaire, pour sa part, assure n’avoir donné “aucune consigne visant à ralentir, annuler ou restreindre des activités” à la suite de la polémique Kohlantess. 

Initiatives individuelles

Plusieurs manifestations culturelles déjà annoncées vont avoir – ou ont déjà eu – lieu. C’est notamment le cas du Goncourt des détenus, lancé pour la première fois cette année et basé sur le modèle du Goncourt des lycéens. De la même manière, des détenus de la prison de Meaux-Chauconin, en Seine-et-Marne, sont montés sur les planches du Théâtre du Châtelet à l’occasion de deux représentations ayant eu lieu les 4 et 6 septembre.  

Mais si le quotidien dans les prisons n’a pas été bouleversé par la polémique, cette dernière a manifestement installé une crainte au sein de l’administration pénitentiaire. “Nous manquons de recul sur les effets durables de cette affaire, mais une chose est sûre : depuis, on nous appelle pour nous signaler la peur de voir des activités programmées suspendues à l’avenir, car elles ne conviendraient finalement pas à l’administration centrale, note Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté. Il y a un risque d’auto-censure de la part des directeurs pénitentiaires”. A la Chancellerie, si on précise “qu’aucune consigne d’arrêt des activités n’a été donnée”, on n’exclut pas, d’ailleurs, que, à travers des initiatives individuelles, “certaines aient pu être supprimées”. 

Des activités “classiques”

Aucune envie, chez les responsables de prisons, de se retrouver dans la même situation que la direction de la prison de Fresnes, désavouée dans le rapport d’enquête de l’administration pénitentiaire menée à la demande du garde des Sceaux. “Nous avons eu beaucoup de retours de frilosité de certaines directions, surtout au tout début du mois de septembre, confirme Estelle Caro, secrétaire générale du SNEPAP-FSU, syndicat national de l’ensemble des personnels de l’administration pénitentiaire. Elles mettaient certaines activités en attente ou incitaient les agents à se tourner vers des activités considérées comme plus “classiques” que l’événement que l’on a pu voir à Fresnes”. Que faut-il entendre par “classique” ? “Des activités dont les directions sont sûres qu’elles ne provoqueront pas de polémiques, comme celles en rapport avec la lecture, ou encore le décryptage des médias”, poursuit-elle.  

Une manière de faire profil bas, en attendant une clarification de la situation qui devrait intervenir dans les jours prochains. A la suite de la polémique, Eric Dupond-Moretti a en effet annoncé l’arrivée d’une “circulaire pour fixer clairement les conditions nécessaires à la tenue de projets de réinsertion en prison”. “Ils devront désormais tous être soumis à une validation express de la direction de l’administration pénitentiaire”, a-t-il précisé. Jusqu’à présent, seuls le chef d’établissement et le directeur du service pénitentiaire d’insertion et de probation n’avaient à valider les activités proposées aux détenus. A Fresnes, l’événement Kohlantess avait par exemple été conçu sous la conduite de la direction de la prison, tout en bénéficiant d’une autorisation de principe de la Chancellerie. La direction inter-régionale des services pénitentiaires (DISP) avait également été mise au courant. Ni l’une ni l’autre ne connaissait toutefois le contenu précis des épreuves. Avec cette nouvelle circulaire, l’administration devrait demander davantage de précisions aux directeurs.  

Les doutes des directeurs d’administration pénitentiaire

Le texte, qui devrait être publié dans la semaine prochaine selon l’entourage du garde des Sceaux, viendrait donc apporter des éclaircissements à un personnel pénitentiaire jusqu’ici largement dans le brouillard. “Les directeurs de centres pénitentiaires sont pour l’instant dans l’attente”, note Estelle Caro, qui se questionne : “Quelles activités sont autorisées, lesquelles sont proscrites ? S’il me venait à l’idée de proposer un événement aux détenus, comme une sortie de détention pour faire de l’équitation, je m’abstiendrais”. Ce type d’activité n’est pourtant pas étranger à la pénitentiaire. “La médiation animale, qui permet de travailler sur la confiance et le rapport à l’autre autrement que par la violence, est quelque chose de commun en prison, assure Laurent Ridel, le directeur de l’administration pénitentiaire. Je comprends que des chefs d’établissements puissent avoir des questions, mais ils ne sont pas seuls : ils peuvent par exemple se tourner, dans tous les gros établissements, vers des coordinateurs socio-culturels pour être conseillés”.  

Pas de quoi rassurer le personnel pour autant. “Les propos tenus ces derniers jours me pousseraient sans doute à ne pas proposer ce type d’activité”, estime la représentante syndicale. Une auto-censure liée aux déclarations politiques ayant nourri la polémique de Fresnes. Quelques jours après la publication de la vidéo des détenus faisant du karting, Hélène Laporte, vice-présidente du Rassemblement national à l’Assemblée, s’était ainsi indignée des “activités estivales organisées pour les détenus” alors que “pendant ce temps-là, un enfant sur trois ne part pas en vacances”.  

La nécessaire réinsertion

Des déclarations qui font écho à un durcissement du point de vue de la population. Comme le relevait un article de l’Express à la fin du mois d’août, une étude effectuée en mars 2018 par l’Ifop pour la Fondation Jean Jaurès montrait qu’alors que 72% des Français étaient prêts à penser que la prison doit avant tout préparer la réinsertion des détenus dans la société en janvier 2000, ils n’étaient plus que 45% dix-huit ans plus tard. De la même manière, quand 79% des interrogés s’accordaient pour dire en 2000 que les intervenants extérieurs – comme les enseignants ou les artistes – devaient avoir un accès plus large à la prison, ils n’étaient plus que 53% en 2018.  

Les initiatives pour favoriser la réinsertion des détenus ne datent pourtant pas de la polémique de Fresnes. En 2008, un “tour de France” à vélos mêlant détenus et surveillants avait même été organisé sous l’égide de Claude d’Harcourt, alors directeur de l’administration pénitentiaire. “Mais aujourd’hui, avec la polémique, nous venons de passer, et la perspective de procédures plus lourdes pour demander des autorisations, les directeurs risquent d’avoir le trouillomètre à zéro, pointe l’ancien fonctionnaire, désormais à la retraite. A l’avenir, cela risque de freiner beaucoup d’initiatives”. 

Une perspective qui inquiète, alors que le nombre d’activités proposées est encore très loin des objectifs fixés par la loi pénitentiaire de 2009. Cette dernière oblige “toute personne condamnée (…) à exercer au moins l’une des activités qui lui sont proposées par le chef d’établissement et le directeur du service pénitentiaire d’insertion et de probation”. “Mais le taux d’activité est encore très en deçà de ce qu’il devait être, et s’approche des 30%”, relève Vincent Delbos, président du comité Prisons à la fondation de France. L’obstacle le plus évident à cette obligation est lié à la surpopulation carcérale, le taux d’occupation des établissements pénitentiaires étant de 103% en 2021, avec 62 673 prisonniers pour 60 583 places. “Cette situation rend d’autant plus nécessaire la présence d’activités dans les prisons, ne serait-ce que pour que les personnes détenues ne restent pas 23h/24 dans leur cellule, poursuit Vincent Delbos. Elles sont indispensables pour préparer leur sortie et leur réinsertion dans la société”.

L’Express