Prison : L’assassinat d’Yvan Colonna a mis en lumière les conflits identitaires qui traversent le milieu carcéral

Il s’en souvient “comme si c’était hier”. D’abord, “des chants étranges”, impossibles à saisir immédiatement. Puis des cris, “soudains”, sûrement précurseurs d’une bagarre comme la prison en connaît tant. “Très rapidement, on a compris que c’était un musulman qui faisait sa prière, et que ça gênait l’autre gars pas du tout croyant”, raconte David*, un ancien détenu libéré il y a deux ans. Avec une densité carcérale de 117 % au 1er avril, contre 107 % en 2021 selon le ministère de la Justice, les établissements pénitentiaires français sont contraints d’outrepasser le principe de l’encellulement individuel – inscrit dans la loi depuis 1875 -, et de mélanger des détenus dont les modes de vie divergent.

“Les exemples ne manquent pas. C’est le mec qui mange du porc devant le musulman, ou celui qui blasphème pour provoquer son collègue. Comme on appartient presque tous à des groupes, ça peut vite dégénérer”, poursuit David, qui se remémore également ce jour où un jeune homme radicalisé refuse à son codétenu d’allumer la télévision, “un objet de propagande pour l’Occident”. 

Au cœur de ces tensions au sein du milieu carcéral, deux communautés principales se distinguent, mises en lumière lors du meurtre d’Yvan Colonna en mars dernier : les nationalistes corses et les islamistes. “Il y a de nombreux clichés qui sont associés aux Corses en règle générale, et qui sont appliqués avec encore plus d’intensité en détention. Par exemple, ces derniers seraient racistes, violents, ou hostiles aux musulmans. Cette stigmatisation peut alors générer des conflits entre les détenus”, expose Julien Pinelli, avocat de Sébastien Mattei, un prisonnier corse agressé en octobre 2021 à la maison centrale d’Arles.

“Beaucoup les regardaient d’un mauvais œil, surtout les islamistes, car ils les associaient à des types attachés à leur terre et à leur culture, pas très accueillants envers les étrangers”, abonde David, “convaincu” que l’affaire Colonna va aggraver la situation.  

Les tensions entre ces deux groupes ne sont pas nouvelles. Au milieu des années 1990, l’institution pénitentiaire est confrontée à un processus de “pluralisation religieuse”, avec l’arrivée de détenus islamistes et terroristes. “Ces derniers vont progressivement se constituer en communauté, et remplacer celles des pays de l’Est alors majoritaires, qui n’étaient pas centrées sur la religion”, débute Meyer, chercheur spécialisé dans la lutte contre la radicalisation islamiste en milieu carcéral, qui tient à garder son nom de famille secret, pour des raisons de sécurité. “Une fois installés, ils vont commencer à organiser des prières collectives durant les promenades, se coopter dans les ateliers de travail, et exercer des pressions sur les autres détenus pour encadrer la vie en détention”, complète un ancien directeur de plusieurs établissements pénitentiaires, qui souhaite garder l’anonymat.

Mais les Corses, eux, ne vont pas céder si aisément. “Ce sont ceux qui ont montré le plus de résistance, et ce alors que beaucoup de détenus se sont convertis à l’Islam, 25 % à partir de 2010”, évalue Meyer, qui tire ces chiffres d’études empiriques menées dans cinq maisons centrales. Depuis, les conflits entre ces communautés perdurent, tout comme le prosélytisme. D’après les chiffres de l’administration pénitentiaire en septembre 2021, sur les quelque 68 000 personnes incarcérées, 600 seraient des détenus “de droit commun suspectés de radicalisation” (DCSR).  

“Créer un rapport de force”

La dimension religieuse n’est cependant pas la seule à structurer les relations carcérales. Le racisme, par exemple, produit aussi des oppositions. “Dans un établissement pénitentiaire sur lequel je travaillais, les Noirs rejetaient totalement les Arabes, car ils estimaient qu’ils avaient joué un rôle fondamental dans l’esclavage de leurs ancêtres. Dans une autre structure, les Noirs africains s’opposaient cette fois aux Noirs des Dom-Toms, qu’ils accusaient d’être pires que les Blancs concernant le mépris qu’ils portaient sur leur continent”, développe Farhad Khosrokhavar, sociologue et directeur de recherche à l’EHESS. Avant d’ajouter :

La prison peut même créer des formes communautaires qui n’existent pas à l’extérieur. Un détenu blanc m’avait ainsi confié qu’il s’était regroupé avec d’autres Blancs, parce qu’ils étaient minoritaires. Ils se percevaient alors comme les vrais représentants de la nation, contrairement aux autres, qui étaient à leurs yeux des étrangers”. 

Comment donc expliquer ce besoin chez les détenus de faire corps, commun à tous les établissements ? “Il est évident que toute personne placée dans un environnement tel que la prison, privée de soins, de dignité et de sécurité, va chercher à s’en prémunir, en se rapprochant des personnes qui lui ressemblent”, analyse Me Pinelli, pour qui les tensions entre communautés relèvent principalement “de simples affaires d’économie domestique”. “Si cela dégénère entre deux personnes de communautés différentes, alors leur groupe respectif peut effectivement s’en mêler. Mais il ne faut pas toujours y déceler un sentiment d’hostilité intrinsèque”, précise-t-il.

De son côté, Meyer voit dans l’appartenance communautaire un moyen de “créer un rapport de force” vis-à-vis des autres détenus et du personnel pénitentiaire, afin d’ “obtenir des avantages”. “Je me souviens qu’un groupe d’islamistes demandaient aux surveillants de leur trouver rapidement des postes dans les ateliers de travail, sous peine de foutre le bordel. Comme ils étaient nombreux, ça fonctionnait, mais ça renforçait aussi la rancœur des autres communautés, et donc les disputes”, illustre David.  

Sur ce sujet, l’administration pénitentiaire se trouve dans un véritable dilemme. Doit-elle rassembler dans les cellules des détenus aux modes de vie similaires, au risque de renforcer le communautarisme, ou bien faut-il les mélanger, quitte à ce que la cohabitation vire au clash ? “Nous, on a fait le choix d’éviter au maximum les contacts entre les gitans et les islamistes, car on sait qu’ils vivent différemment. Et s’il y a un problème à un étage, on les sépare immédiatement”, tranche Estelle, surveillante à la maison d’arrêt de Strasbourg.

“Au moment où les détenus débutent leur peine, ils résident pendant quelques jours au quartier d’arrivants. Là, on va identifier leur profil – âge, religion, fumeur ou non -, pour pouvoir les affecter avec des détenus qui leur ressemblent le plus possible s’il y a de la place, et éviter ainsi les tensions ultérieurement”, soutient Jérôme Massip, secrétaire général du syndicat pénitentiaire des surveillants. “Le problème de cette approche, c’est qu’on crée des noyaux durs, critique quant à lui Farhad Khosrokhavar. Sur le long terme, les aspects négatifs, comme la radicalisation, dépasseront de loin la quiétude du court terme”.  

* Le prénom a été changé. 

L’Express