Quand le “Facebook des francs-maçons” fait grincer des dents dans les loges

Des franc-maçons à la manœuvre.

Un vent de mécontentement gronde au sein des différentes obédiences en raison de la découverte par certains membres d’un site internet intitulé onvarentrer.com. Une sorte de Facebook qui expose quasi publiquement des informations sur les compagnons et les candidats ainsi que leurs coordonnées.

« Je suis tombé directement sur le site avec un formulaire d’adhésion en tapant sur Google le mot “franc-maçonnerie” suivi de ma région », raconte Julien*, profane. « Le site s’appelle mafranc-maçonnerie.com. » Son oncle, qui est décédé, aurait été lui aussi franc-maçon. « J’étais donc un peu fasciné sans y connaître grand-chose, je voulais juste comprendre » précise le trentenaire.

Ce site se décline dans 74 villes de France, dont une trentaine rien que dans le Val-de-Marne. Après avoir cliqué, Julien explique avoir reçu comme consigne d’acheter un livre avant de remplir un formulaire évaluant son intérêt pour la franc-maçonnerie et lui demandant par exemple s’il avait « un espoir illusoire de changer le monde ». Adresse postale, mail, numéro de téléphone ou encore emploi exercé avec le nom de l’entreprise, les questions lambda que remplissent les profanes laissent rapidement place à d’autres, plus maçonniques : « Connaissez-vous personnellement des francs-maçons ? » ou « Avez-vous déjà été refusé par une obédience ? ». Julien a été contacté quelque temps plus tard par un franc-maçon, ­désireux de le rencontrer : « Je n’ai pas donné suite. Mais où vont toutes ces informations ? »

Elles atterrissent, à l’instar de milliers d’autres candidatures (2006 en attente au mois d’avril), directement sur onvarentrer.fr et sont consultables par tous les francs-maçons inscrits. Si, au premier abord, il est spécifié que toute personne se prétendant maçon sera questionnée et que les fausses candidatures seront rejetées, l’interrogatoire est facilement contournable. Par exemple, à « quel âge maçonnique as-tu ? », il suffit de quelques clics pour trouver quoi répondre. Nous-même, non maçon, avons vu notre candidature directement validée, ce qui nous permet l’accès à toutes les informations destinées aux profanes ainsi qu’à l’annuaire maçonnique où se trouvent les coordonnées de francs-maçons membres.

« BOURSE AUX PROFANES »

Irène* est vénérable maître d’une loge appartenant à une obédience internationale mixte en Alsace. Cette retraitée est très inquiète de la manière dont le site évince les moyens de cooptation habituels : « Traditionnellement, nous recevons les candidatures des profanes par deux voies distinctes : le profane est présenté soit par un frère ou une sœur, soit il s’agit d’une candidature spontanée. » Soucieuse de la sécurité des loges, Irène nous explique que les principales obédiences françaises possèdent toutes un site avec leur propre formulaire permettant à des candidats de postuler directement. Chacune des candidatures est contrôlée pour en vérifier l’éventuelle dangerosité et la pertinence. Un contrôle interobédientiel est effectué afin de s’assurer que le profane n’ait pas déjà été rejeté. « En tant que vénérable, je me dévoile et rencontre le profane, puis je diligente trois enquêteurs chargés chacun d’échanger avec lui et dfaire un compte rendu », explique Irène. À ce stade, le candidat connaît donc le visage et les coordonnées de quatre des membres de la loge. Et, s’il n’a pas éveillé de soupçons, lui est alors communiquée l’adresse exacte du temple afin qu’il soit reçu devant le reste des membres de la loge pour l’épreuve du « passage sous le bandeau ».

Les profils présents sur le site n’inquiètent pas qu’Irène : Gérard*, membre d’une obédience masculine symbolique, ne voit pas d’un bon œil les candidatures du site, après qu’il y a été confronté : « On peut voir une majorité de profils plus fantaisistes les uns que les autres. Dans ma loge, deux profanes sur trois n’ont finalement pas été admis. Parmi les personnes sur lesquelles j’ai dû enquêter, je suis tombé sur un pasteur qui m’a parlé d’exorcisme et de “croisades” qu’il faisait dans des villages en Côte d’Ivoire pour convertir des gens ! », s’indigne-t-il.

D’autres, comme ce candidat résidant en Seine-et-Marne, interrogent sur l’incongruité de leur démarche : « Bonjour, il y a bien longtemps que j’attends votre sérieux et votre réponse à mon numéro de téléphone de préférence actuellement je suis restée sans réponse de votre part, médaillé par l’Union européenne des armées et il y a deux ans par […] et monsieur B. maire de L.sur la place publique cela peut vous évoquer ma pertinence mon sérieux et mon dévouement n’hésitez pas à me joindre s’il vous plaît. » On peut constater dans les commentaires que deux francs-maçons ont malgré tout tenté de le joindre afin de s’entretenir avec lui.

Irène, qui souligne le passif douloureux que l’occupation allemande a causé aux loges maçonniques alsaciennes, s’inquiète du danger que peuvent représenter ces profils. Une inquiétude justifiée : en 2021, une loge de sa région était la cible d’un projet d’attentat fomenté par un groupuscule néonazi. À Lyon, en 2015, le Grand Orient de France avait de son côté publié une tribune alertant les francs-maçons sur la question de l’infiltration islamiste dans les loges : « Nous avons décidé de communiquer parce que, quand il y aura eu un massacre à la kalachnikov dans une loge, ce sera trop tard pour dire que nous étions au courant. »

La candidature en franc-maçonnerie du fondateur du site On va rentrer, l’éditeur et auteur Franck Fouqueray, avait été une première fois refusée. Il adhère depuis à la Grande Loge mixte de Memphis-Misraïm. Il avait cofondé le site de rencontres FM dating, réservé aux francs-maçons, avant de s’attirer « les foudres des obédiences » précise-t-il, et d’être contraint de renoncer à son projet. Créé en 2015, On va rentrer était destiné à devenir un « site d’entraide bénévole » entre francs-maçons. Gratuit, le site connaît le succès, et les adhésions augmentent, ce qui donne à Franck Fouqueray une idée : « Il y a des loges qui ont besoin de recruter des profanes, comme dans la Creuse ou dans la Mayenne, où certaines ne comptent que 12 membres. Ça ne leur ferait pas de mal d’être plus. Mais elles ne peuvent pas faire de publicité, alors il fallait trouver un moyen plus discret » explique-t-il. Habitué au référencement Google, Franck Fouqueray en profite pour glisser dans son site mafranc-maçonnerie.com un formulaire d’adhésion : « J’ai environ 1 000 candidatures par an, et comme j’ai créé 100 pages pour les 100 plus grandes villes de France, j’ai donc un énorme filet sur tout le territoire » décrit-il. Les francs-maçons inscrits cherchant à recruter reçoivent une alerte dès qu’un candidat à proximité a un profil qui correspond aux attentes de la loge. « Parfois, des profanes m’appellent pour me dire qu’ils n’ont pas encore été contactés, donc je passe quelques coups de fil. Je suis le parrain indirect de centaines de maçons dans toute la France ! », s’amuse-t-il. D’après lui, sa « Bourse aux profanes » a le mérite, contrairement aux obédiences, de ne pas « prêcher pour une paroisse ».

Pour Irène et Gérard, ce site va à l’encontre du serment maçonnique que tous deux ont prêté lors de leur initiation et qui consiste à ne dévoiler aucun secret. Inquiète, Irène constate également que l’on peut retrouver sur le site des candidats qui ont déjà été rejetés par d’autres obédiences. Gérard, lui aussi, est outré par ce que tous deux qualifient de « prosélytisme » et explique que recruter des profanes « sans discernement » représente une mise en danger de la Loge : « L’entrée en franc-maçonnerie est l’aboutissement d’un long chemin parsemé de questionnements, de rencontres et de remises en question. On ne candidate pas par curiosité ou par avidité de pouvoir, contrairement aux candidats du site », conclut-il.

VERS LA FIN DU SECRET ?

Depuis plusieurs années, les obédiences – à l’instar de celle du Droit humain qui, interrogée par Ouest-France en mars 2022, affirmait que « les secrets, c’est le contraire de ce qu’on est » – semblent malgré tout mitigées sur la question de l’apostolat maçonnique. Pour Amande Pichegru, grand maître du Droit humain, l’initiative de Franck Fouqueray ne paraît pas inquiétante outre mesure. L’obédience précise faire pleinement confiance au filtre que représentent les enquêtes pour tenir hors de ses murs les profils dangereux. Au Grand Orient de France, cependant, une enquête a été ouverte en interne, comme nous le précise le conseiller de l’ordre et délégué du grand maître.

Irène, quant à elle, a tenu une réunion où il a été unanimement décidé que sa loge rejetterait dorénavant toute candidature provenant du site On va rentrer, préférant que cela passe directement par son obédience. Et si, finalement, la franc-maçonnerie n’avait pas d’autre choix que d’être moins exigeante sur ses candidats ? La crise du Covid n’a en effet pas épargné les obédiences, contraintes notamment de reporter les initiations et donc l’arrivée de nouveaux membres. Avec le confinement, l’utilisation d’Internet pour l’organisation en visio de « tenues » – rassemblements bimensuels en loge – n’était-elle que le début d’une franc-maçonnerie 2.0, où recruter un maçon ne nécessiterait plus que quelques clics ; amorçant le déclin du secret, ou de la franc-maçonnerie elle-même ?

* Le prénom a été modifié.

Marianne