Quand le vaccin divise les familles

Si plus d’un ou une Française sur deux a reçu une première dose, certains refusent toujours de se faire vacciner contre le Covid-19. Le sujet divise, jusque dans les familles. Témoignages.

Alors que près de 35 millions de Français et de Françaises ont reçu au moins une dose et que 26 millions d’entre eux ont reçu les deux, indique le tableau de bord de la vaccination, certains refusent toujours de se faire vacciner contre le Covid-19. Un peu plus de 20% de la population y resterait en effet opposée, selon le baromètre du Cevipof publié par Le Monde fin mai.

Ce qui fait craindre aux autorités un rebond de l’épidémie dans les prochains jours. Face à la diffusion du variant Delta, Emmanuel Macron a ainsi annoncé lundi que la vaccination serait désormais obligatoire pour tous les personnels au contact de personnes fragiles. Le chef de l’État a également annoncé l’extension du pass sanitaire aux lieux de loisirs et de culture rassemblant plus de 50 personnes. Mais le sujet divise. Jusque dans les foyers. Car plus globalement, la question du vaccin contre le Covid-19 ne fait pas toujours l’unanimité au sein des familles.

“Tu n’as pas peur?”

Comme chez Manon (qui a souhaité que son prénom soit modifié), une Parisienne de 35 ans, intermittente du spectacle et fille de médecin. Si elle se dit pour BFMTV.com convaincue de la nécessité de se faire vacciner – elle a reçu sa première dose – ce n’est pas le cas de sa belle-sœur, pourtant scientifique.

Elle dit qu’elle n’a pas confiance dans le vaccin à ARN messager. Elle craint des effets à long terme. Mon frère (lui aussi chercheur, NDLR) est plus dans une espèce de statu quo, il n’est pas farouchement opposé, mais il ne se fait pas non plus vacciner. Il pense que ça ne le concerne pas.”

Si le sujet ne suscite pas non plus de vives controverses lors des repas de famille, la question du vaccin contre le Covid-19 inspire tout de même des railleries de la part de sa belle-sœur. Comme dimanche dernier.

Quand je lui ai dit que je m’étais fait vacciner, elle m’a répondu en rigolant: ‘tu n’as pas peur?’ se souvient Manon. Et puis elle a ajouté, un peu sur le ton de la blague: ‘Moi, j’ai envie d’avoir des enfants’. Elle a dit ça en riant mais je sais qu’au fond, il y a une part de vérité.”

“Il est devenu anti-vax”

Stéphane*, un Français de 47 ans expatrié à Montréal, au Canada, et qui travaille dans la finance a remarqué que son fils aîné de 17 ans avait récemment changé de position sur le sujet. “Il a des résultats scolaires excellents, il est très bon en maths et en physique et il a été élu président des élèves de son école, explique à BFMTV.com ce père de deux garçons. D’habitude, il est très rationnel, mais là, son état d’esprit a changé, il est devenu anti-vax.

Stéphane est séparé de la mère de ses deux fils, elle-même anti-vaccin, également opposée au système scolaire et à la médecine classique. “Elle se nourrit de choses ésotériques, poursuit Stéphane. Il y avait un terreau favorable, ça a dû avoir une influence sur notre fils.

Le vaccin contre le Covid-19 ne divise pas le père et le fils au point de devenir une source de conflits – “on n’en parle pas non plus à chaque fois qu’on se voit” – et le dialogue reste maintenu, mais le sujet est de plus en plus source de tensions.

“À table ou avec des amis, si on en parle, il se braque. Mes amis d’ailleurs ne comprennent pas son point de vue. Quand j’en discute avec lui, mon objectif n’est pas de l’acculer mais de lui demander des preuves, des arguments qui ne relèvent pas de la croyance. Je vois bien qu’il se nourrit de thèses farfelues, souvent à droite alors que nous sommes plutôt centristes. Je ne sais pas dans quelle mesure c’est lié à l’adolescence mais il vient de moins en moins, j’ai l’impression qu’il s’éloigne.”

“Certaines familles se sont déchirées”

Le vaccin aurait exacerbé des tensions latentes ou déjà présentes au sein des familles, estime Céline Cholez, enseignante-chercheure en sociologie des techniques appliquées au domaine des risques et des vulnérabilités à l’université Grenoble-Alpes.

“Certaines familles se sont déchirées, assure à BFMTV.com la chercheuse qui mène une quatrième enquête sur l’usage de l’application TousAntiCovid. Dans certains entretiens, des personnes nous ont dit que le sujet ne pouvait plus être abordé entre parents, frères et sœurs, enfants.”

Elle évoque l’exemple d’une famille qui s’est brouillée autour de l’organisation d’un anniversaire. L’un des membres s’y est opposé, les autres se sont cabrés sur leur position. “Chacun a mis tout son poids dans la balance, ça a pris des proportions considérables“, poursuit Céline Cholez. Entraînant même, dans certains cas, une rupture des liens.

Si certaines familles avaient réussi à gérer diplomatiquement les divergences d’opinions jusqu’à maintenant, avec le vaccin, ce n’est plus possible. Les enjeux semblent plus forts. Quoi qu’on en dise, le covid a généré un stress important et chacun a trouvé une stratégie pour le gérer. Cela peut passer par la volonté de convaincre de se faire vacciner, avec une pression des vaccinés sur les non-vaccinés, comme une posture de déni ou d’atténuation des risques.”

“Ma mère m’a dit qu’elle était déçue de moi”

Chez Romain*, un habitant des Vosges de 33 ans, le sujet est devenu impossible à aborder en famille. Notamment chez sa mère – ses parents sont divorcés. “Elle est anti-vax et mon frère de 23 ans est franchement complotiste, raconte-t-il à BFMTV.com. Mais lui, je ne lui en veux pas trop, il est autiste asperger. Et encore, il n’a jamais été clairement diagnostiqué, car ma mère ne veut pas qu’il voit de psy.”

Le benjamin de la fratrie, 14 ans, qui vit chez leur mère, partage leurs opinions. Quant au beau-père de Romain, qui travaille dans un établissement scolaire, c’est un adepte des théories du complot, notamment sur le 11-Septembre. “Quand je vais les voir, on ne parle pas de politique, ça ne sert à rien“, poursuit le jeune homme, qui est en train de créer sa micro-entreprise dans l’assistance informatique. Le Covid-19 et tout ce qui va avec – les mesures sanitaires, le confinement ou le vaccin – sont devenus tabous.

“En général, je change de sujet et ça tourne court très vite. Ma mère sait qu’on ne partage pas le même avis alors on ne parle pas du covid. Quand je lui ai dit que je n’étais pas en forme avec la seconde dose, elle m’a dit que ça ne l’étonnait pas, ça en est resté là. Mais pour mon beau-père, si on n’est pas d’accord avec lui, on est forcément un mouton. Il parle de bétail docile. Et si je lui apporte une preuve du contraire ou si je poste quelque chose sur les réseaux sociaux pour défendre le vaccin, il me demande combien j’ai été payé par le gouvernement pour faire cette propagande.”

Ce n’est pas toujours évident de trouver des sujets de conversation qui fassent consensus car plus globalement, les sujets de société divisent. Avec la crise des gilets jaunes par exemple, la famille s’est déchirée. “On s’est pris la tête là-dessus, ma mère m’a dit qu’elle était déçue de moi“, se souvient Romain. Pour sa mère, anti-gouvernement “quel qu’il soit“, le vaccin est devenu un sujet politique et non de santé publique.

Dans leur logique, si on est anti-Macron, on est anti-vaccin. Je pense qu’ils croient que le covid est une création, une manipulation de masse, une sorte d’arme du gouvernement, mais je n’ai pas vraiment cherché à comprendre ni à entrer dans les détails. Sincèrement, je préfère ne pas savoir.”

“Comme si je les avais trahis”

Joëlle Laurent, une assistante de direction de 49 ans qui vit en Belgique, est née dans une famille anti-vax – elle n’a jamais été vaccinée enfant – et assure avoir mis près de trente ans à ouvrir les yeux. “C’est un long chemin, la crise du covid a été la goutte d’eau de trop“, témoigne-t-elle pour BFMTV.com. Depuis, elle s’est fait vacciner contre le covid, le tétanos et va également rattraper ceux qu’elle n’a pas eus petite .

Cette mère de trois enfants a longtemps considéré les vaccins comme un poison. “J’ai fait vacciner mes enfants, mais c’était à contre-cœur. À l’époque, c’était comme si je leur donnais du cyanure. J’étais même prête à les garder à la maison pour ne pas les faire vacciner.” Mais après s’être intéressée à la question, avoir beaucoup lu et développé un regard critique sur certains membres de sa famille, dont son père et l’un de ses frères – elle n’a plus le même avis.

Les anti-vax, ce sont comme des gourous qui vous lavent le cerveau. C’est comme une secte. Pour mon père, si on ne le suivait pas, on était son ennemi. Et ça me fait un peu peur. Ils assènent des croyances comme si c’était des vérités. Je le vois bien avec mon frère: quoi que je lui montre, il n’entend pas. Il ne cherche pas l’information, il cherche des confirmations de ce qu’il pense.”

Si le point de vue de Joëlle Laurent a changé, ce n’est pas le cas de trois de ses frères et sœurs. Elle les a peu revus depuis la crise du covid, à l’exception de sa sœur. “Je n’ose pas lui en parler, je sais qu’elle acceptera mon point de vue mais ça lui fera du mal.” Une grande fête de famille est prévue cet été: frères, sœurs, nièces, neveux, cousins et cousines doivent se réunir. “J’ai un peu peur d’y aller. Je sais qu’à leurs yeux, c’est comme si je les avais trahis.

BFM