Quand l’Histoire se racialise : Égypte “noire”, Wakanda pris au premier degré, Beethoven africain…

Sur Youtube comme dans les sciences sociales, nombre d’activistes ou d’intellectuels tentent de déformer des faits historiques à des fins identitaires, et ont une audience croissante. Enquête sur un « narratif » qui se substitue à l’Histoire. Avec, en embuscade, l’influence des « black studies » américaines sur l’Hexagone.

Sensation satirique de 2021, le roman d’Abel Quentin le Voyant d’Étampes (L’Observatoire) donnait à lire la vie d’un universitaire raté consacrant un ouvrage à un poète américain disparu en oubliant de préciser qu’il était noir. Partant de là, les chiens identitaires étaient lâchés : bien qu’ayant milité à SOS Racisme pendant sa jeunesse, il devenait l’ennemi à abattre, avec son logiciel color blind cette indifférenciation universaliste jugée parfaitement nauséabonde. L’ethnicisation de la vie culturelle et politique a cependant débuté bien avant que Quentin prenne la plume. En ce qui concerne le discours historique, la réalité a dépassé la fiction depuis un bon bout de temps.

À la fin des années 2010, une polémique agite les rangs d’africanistes au Collège de France. L’élection de François-Xavier Fauvelle-Aymar, historien et archéologue français, spécialiste de l’Afrique, à la chaire de l’histoire africaine a finalement eu lieu. Pourtant, ce n’était pas gagné : une querelle de chapelles entre Paris-VII, faculté marquée par le décolonialisme et considérant les luttes comme étant plus importantes que la science, et Paris-I, revendiquant une approche plus rigoureuse, a fait rage.

Le front anti-Fauvelle aura révélé la discorde et la concurrence existant entre eurocentristes et afrocentristes. Renforcés par les ­postcolonial studies ces derniers attribuent la paternité de l’­humanité et de la ­civilisation à l’Égypte ancienne, donc à l’Afrique. Avec, pour point d’appui, les travaux du chercheur sénégalais Cheikh Anta Diop, qui, dans Nations nègres et culture (Présence africaine), présenta en 1954 l’Égypte comme civilisation noire.

Linguiste de formation, Diop établit une passerelle entre la langue égyptienne ancienne et la famille des langues africaines ; il note qu’Hérodote décrit les Égyptiens avec des cheveux crépus ; il étudie même le taux de mélanine présente dans les tissus des momies. De quoi renverser les anciennes perspectives mais aussi nourrir la vocation revancharde de l’historiographie africaine.

En faisant fi, au passage, des visées universalistes de la science. « Certains pensent que l’esclavage et la colonisation ont ouvert un droit de créance permanent » fustige Fatiha Boudjahlat, essayiste et candidate malheureuse (MRC-gauche) aux ­législatives dans la 4e circonscription de Haute-Garonne. Elle en profite pour rappeler le travail de Fauvelle sur le folklore africain et le tribalisme : réinventé et relancé à dessein dans les colonies anglaises, afin que les colonisés ne s’approprient pas le mode de fonctionnement occidental, il n’est alors rien d’autre qu’un instrument de contrôle dont les natifs sont les idiots utiles.

Discours suprémacistes

Mais revenons un instant à Cheikh Anta Diop : en dépit des controverses portant sur ses travaux, l’historien est une figure incontournable du cursus scolaire en Afrique francophone. « On l’étudie dans le cadre de la littérature négro-africaine, lorsqu’on aborde la question de la négritude » se souvient Madi Seydi, auteure de Française, venue d’ailleurs, un livre de témoignage paru chez Stock. Franco-Sénégalaise, Madi Seydi a effectué sa scolarité lycéenne à Dakar. Pour elle, l’afrocentrisme instauré par Diop s’accorde avec les revendications de la « génération consciente » en Afrique de l’Ouest, « cette jeunesse africaine qui veut aujourd’hui porter un autre message que celui de ses parents, et parler avec la France d’égal à égal ».

En réalité, Cheikh Anta Diop incarne la face noble d’une véritable lame de fond. Ce sont les discours militants, volontiers suprémacistes, fleurissant un peu partout sur la Toile, qui ­préoccupent. À l’origine de ce retour de flammedécolonial, on retrouve Nation of Islam (NOI), l’organisation politique et religieuse créée dans les années 1930 par Wallace Fard Muhammad, figure aussi mystérieuse qu’adulée. NOI conçoit les Noirs comme une communauté dominante. Ce sont aujourd’hui des activistes comme Kémi Séba, Franco-Béninois, militant radical du panafricanisme, qui en constituent les relais vulgarisés. Mais pas seulement : une kyrielle de youtubeurs, suivis par la diaspora africaine en France, ne cessent de rabâcher leurs vérités plus ou moins vérifiées.

En ligne, donc, la chaîne YouTube « La Renaissance africaine » révèle que Beethoven était noir et que l’Occident a voulu le blanchir par tous les moyens (1), tandis qu’« Afrique suprême » nous entretient des châteaux forts africains (2). Dans une autre vidéo (3), on détaille une série de procédés et d’objets inventés par les Noirs : masques à gaz, capsules de bouteille, antenne parabolique… Il n’est que trop temps de réattribuer ces trouvailles aux Noirs.

« Un révisionnisme historique également à l’œuvre dans la sphère islamiste, note Anne-Sophie Nogaret, professeure de philosophie, coauteure de Français malgré eux (L’Artilleur, 2020). Cela relève du narrativisme, la sensibilité prime alors sur les faits. Ce qui compte, c’est de toucher un public qui, enFrance, ne se sent pas aimé : une substitution de l’Histoire par le narratif. » Dans le même ordre d’idées, donc, l’exposition « Histoire de l’islam et des musulmans de France », organisée par Jamel El Hamri et présentée dansles établissements scolaires en 2021, qui promet d’être itinérante pendant cinq ans. On y affirme une présence musulmane pacifiste en Europe en oblitérant violences et razzias.

Pour revenir à l’Afrique, rappelons-nous des arrangements de Christiane Taubira avec l’histoire de la traite négrière en 2006 : il était préférable de ne pas évoquer l’esclavage arabo-musulman afin que les « jeunes Arabes ne portent pas sur le dos tout le poids des méfaits des Arabes » comme le rapportait dans l’Express Éric Conan, en mai 2006. Faut-il en conclure que c’est open bar pour les Européens, en revanche ?

Tous les chemins mènent-ils au Wakanda, ce pays africain faste mais fictif, imaginé par Marvel en 1966, en pleine période de lutte pour les droits civiques ? Soigneusement caché au monde et détenteur du vibranium, précieux métal dans lequel Captain America a fondu son bouclier, il est régi par le ­personnage de Black Panther. Dans le film du même nom, sorti en 2018, le rayonnant Wakanda est mis en valeur. Énorme carton au box-office. « Un tournant, remarque Fatiha Boudjahlat, mettant au jour le rôle politique de Marvel, et ayant fait émerger une forme de ­raciosphère sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, on trouve des assertions très premier degré sur le Wakanda, du style : “Voilà à quoi ressemblerait l’Afrique si elle n’avait pas été colonisée”, tout en faisant l’impasse sur le fait que les concepteurs du comic qui a inspiré le film étaient blancs et juifs… » Un soft power qui trouve écho dans le discours de figures adoubées par l’intelligentsia.

« Charge raciale »

L’influence des sciences sociales américaines est à la manœuvre, comme l’ont expliqué récemment Stéphane Beaud et Gérard Noiriel, auteurs de Race et sciences sociales (Agone, 2021), dans un article pour la revue Pouvoirs soulignant « le ­succès qui semble croissant des études raciales à Sciences-Po Paris et, dans une moindre mesure, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) ou dans les trois ENS (Écoles normales supérieures) ». Certaines militantes afro-féministes en font une spécialité académique, à l’image de Maboula Soumahoro, chercheuse en French diaspora studies.

Cette maîtresse de conférences à l’université de Tours a soutenu sa thèse à l’intitulé évocateur : « La couleur de Dieu ? Regards croisés sur Nation of Islam et le rastafarisme, 1930-1950 ». En 2020, elle fait paraître le Triangle et l’Hexagone (La Découverte), un livre à la frontière de l’essai et de la biographie, dans lequel elle s’intéresse à la « charge raciale » sur le modèle de la charge mentale. « C’est aux États-Unis que je suis enfin devenue noire » a-t-elle déclaré à Libération à la sortie de son livre.

Des propos qui ne sont pas sans rappeler ceux d’un des fers de lance français des Black studies Pap Ndiaye, qui, avant que sa nomination comme ministre de l’Éducation nationale fasse trembler ceux qui l’accusent de wokisme, est d’abord historien. Élevé dans un esprit color blind – comme en témoignent les propos régulièrement tenus par sa sœur, la romancière Marie NDiaye –, il tient, comme Maboula Soumahoro ou Rokhaya Diallo – essayiste et militante afro-féministe –, sa révélation identitaire de son séjour américain. Si les critiques qui sont faites à Pap Ndiaye dans le cadre de son arrivée au gouvernement s’appuient le plus souvent sur des propos déformés, ou tronqués, il y a pourtant tout lieu d’interroger cette tendance à appliquer à la France les filtres des États-Unis, nation ayant connu la ségrégation.

(1) « La Renaissance africaine » : « Les inventeurs noirs – Vérité cachée », 27 novembre 2016.

(2) « Afrique suprême » : « Les plus anciens châteaux forts et forteresses de l’Afrique noire », 1er février 2022.

(3) NLOGA TV : « 40 Inventions réalisées par des Noirs que tu ignores », 9 juin 2020.

Marianne