Quand un avocat blanc s’interroge : « Je suis inquiet, suis-je raciste ? »

Sur la question raciale, le journaliste de radio Studs Terkel, fils d’immigrants juifs de Russie et figure de la gauche radicale américaine, a rédigé un ouvrage « Race : histoires orales d’une obsession américaine », publié en 1992 aux Etats-Unis et en 2010 en France.

Au début des années 1990, Studs Terkel interroge ses concitoyens sur une question qui leur brûle les lèvres : celle de la race. A travers le prisme de récits et de confessions qui se font écho, du prêtre blanc rebelle à la petite frappe, du propriétaire d’un pavillon de banlieue à un ex-syndicaliste au chômage, d’une professeure d’université d’origine cubaine à des couples mixtes, ou encore du neveu du fondateur de l’Apartheid à la mère d’Emmett Till, dont le lynchage fut déterminant dans l’essor du mouvement pour les droits civiques, c’est une société divisée, parcourue de sentiments violents et contradictoires, qui se donne à voir.

Avec ces entretiens, qui retracent l’évolution de la question raciale aux USA de l’époque de la ségrégation jusqu’aux régressions sociales des années 1980 et 1990 en passant par les grands mouvements des années 1960, Studs Terkel nous fait éprouver l’entrelacement des histoires individuelles, des transformations socio-historiques et des événements politiques qui viennent en bouleverser le cours et marquer profondément les mémoires.

Ces témoignages, d’une sincérité et d’une force stupéfiantes, dessinent un portrait des Etats-Unis d’une remarquable complexité. Mais doit-on s’étonner de cette complexité s’agissant d’un pays fondé sur l’esclavage, dans lequel les Noirs étaient il y a peu encore privés de leurs droits civiques, et qui a élu un président noir, sans bien sûr que le racisme y ait disparu ?”

Plus de 70 témoignages, des Noirs des quartiers populaires de Chicago, des couples mixtes, une mère dont le fils a été lynché, des avocats, un prêtre blanc, des journalistes, une comptable fatiguée de se lisser les cheveux, un neveu du fondateur de l’Apartheid… Autant de récits précieux pour comprendre l’histoire de la ségrégation raciale aux Etats-Unis et celle du rapport des Américains à la différence.

Pourquoi vous parler de Studs Terkel cinq ans après sa mort et deux ans après la publication de « Race » en France ? En assistant, consternée, aux « dérapages » racistes des dernières semaines visant Christaine Taubira, j’ai repensé à ce livre. Je l’ai relu. La force de ces textes vient de leur grande sincérité. J’ai été frappée par la violence de la discrimination quotidienne, invisible, frappée par les sentiments tranchés des Blancs et des Noirs sur la question de la race, frappée aussi par l’actualité de ces récits datant parfois des années 60.

Dans ce témoignage, Gilbert Gordon, avocat blanc, raconte l’obsession américaine pour la race, la sienne aussi alors qu’il se croyait « éclairé » et sans « préjugé ».

Gilbert Gordon

C’est un avocat de 80 ans. « Tout au long de ma carrière, j’ai été associé à la question noire. C’est moi qui ai rédigé le texte d’abolition des lois raciales aux Etats-Unis. Je me définis comme un libéral, probablement radical. J’ai toujours considéré que je portais un regard éclairé sur la race. Je croyais n’avoir aucun préjugé. C’est faux. »

C’est le trait le plus obsessionnel de la vie américaine. Tout Américain, qu’il soit blanc ou noir, est hanté par l’idée de race, toujours. Où qu’il aille, même là où il n’y a pas de Noirs.

Quand les émeutes noires ont éclaté à Chicago [pendant l’été 1968, qui suivit l’assassinat de Martin Luther King] jusque dans des banlieues aussi éloignées que Lincolnwood et Glencoe, les Blancs ont acheté des armes, même s’ils n’avaient jamais été en contact avec des Noirs.

Tout le monde est obsédé, même ceux qui croient ne pas l’être. Un jour, ma femme passait en voiture dans un quartier noir. Les gens sur le trottoir lui faisaient tous de grands gestes. Elle a pris peur, elle s’est dépêchée de relever sa vitre et a appuyé sur l’accélérateur. Plusieurs pâtés de maisons plus loin, elle s’est rendu compte qu’elle s’était engagée dans une rue à sens unique, et que ces gens essayaient simplement de l’aider. Son raisonnement avait été qu’ils étaient noirs et qu’ils voulaient lui faire la peau. Et attention, c’est une femme très ouverte d’esprit, on ne l’associerait jamais au racisme. Mais son premier réflexe, ça a été de penser qu’ils étaient dangereux.

Dans le train, il y avait un jeune homme très noir de peau qui lisait un bouquin. En jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, je suis tombé sur cette phrase : « Mon père avait onze femmes et il les aimait toutes tendrement. » Nous avons engagé la conversation et, de fil en aiguille, j’ai appris qu’il était originaire du Nigeria. Nous avons sympathisé. Je me suis aperçu que, même s’il était aussi noir que n’importe quel Africain-Américain que j’avais pu rencontrer, je lui parlais, et il me parlait, sur un ton que je n’aurais jamais eu avec mes confrères noirs.

Je n’ai jamais pensé que les Noirs américains n’étaient pas mes égaux. En matière de génétique, de race et de sociologie, j’en connais un rayon. J’ai fait trop d’études pour croire à toutes ces absurdités. Mais j’ai toujours eu le sentiment qu’ils croyaient que je m’adressais à eux comme à des inférieurs. Je ne crois pas que ce soit réellement le cas, mais je suis persuadé qu’ils le pensent.

Je me suis senti discriminé

Au cours d’une conversation, une de mes amies très proches, une enseignante noire, a fait une faute de langue. C’était une de ces erreurs que font souvent les Noirs américains, l’emploi de certains mots. Elle s’est aussitôt corrigée et nous a regardés comme si on venait de voir son soutien-gorge. Je ne crois pas qu’elle aurait réagi de cette façon si nous avions tous été noirs.

Ma première prise de conscience concernant la race, je la dois à une famille noire qui habitait de l’autre côté de la rue. Ils étaient les seuls Noirs de tout le quartier. Un voisin m’a dit que, si je jouais avec « ce Nègre », je deviendrais tout noir. J’avais 6 ou 7 ans. J’y ai cru. Pendant des mois, j’ai vérifié tous les jours que je n’étais pas en train de noircir. Quand j’ai vu que ce n’était pas le cas, j’ai été très soulagé.

Depuis les années 1960, avec le début de la prise de conscience noire, il y a eu un changement radical. Je me suis senti discriminé par des employées de bureau noires. Dans une file d’attente, elles font toujours passer les Noirs avant les Blancs. J’ai ressenti une animosité de la part des Noirs que je n’imaginais pas. Une hostilité croissante, ça ne fait pas de doute. Je m’en rends compte en prenant le bus. Dans la foule, il y a plus de chances que je sois bousculé par une Noire que par une Blanche. 

C’était une question de classe sociale

Dans le métro, à New York, je me suis trompé de station. Je me suis retrouvé à Harlem, à errer dans les rues, mort de peur parce que c’était un quartier entièrement noir. Un homme noir bien habillé, avec un attaché-case à la main, s’est approché de moi et m’a demandé :« Ça ne vous ennuie pas qu’on fasse un bout de chemin ensemble ? Je crois que ce sera plus sûr pour nous deux. »

Bras dessus, bras dessous, nous voilà donc en route. Arrivés à destination, nous nous sommes dit au revoir. Lui aussi, il avait eu peur de se faire agresser. Nous avons donc uni nos forces. Au fond, c’était une question de classe sociale.

A Chatham ou à South Shore [quartiers résidentiels des classes moyennes noires], je n’ai pas peur, mais je ne conseillerais à personne de se promener dans Chicago tout seul la nuit. Il y a trop d’agressions. J’ai bien peur que les Noirs des classes moyennes se fassent rattraper par la criminalité à laquelle ils croyaient échapper. J’ai défendu des Noirs qui avaient été expropriés par des promoteurs immobiliers. La plupart déménageaient plus au sud et y trouvaient des conditions tout aussi mauvaises. Où qu’ils aillent, ils étaient rattrapés par les mêmes problèmes. Pendant plus d’un demi-siècle, j’ai eu pour clients des Noirs des classes populaires. Certains avaient un peu de biens, pas grand-chose selon les critères des Blancs. D’autres étaient issus des classes moyennes, mais sans le sou.

Un ghetto noir, on l’élimine

Vers la fin des années 1950, le village où j’habitais, dans la périphérie de Chicago, a fait l’expérience de sa première famille noire. La maison avait été achetée via un prête-nom, un de leurs amis blancs. Les Noirs n’avaient pas le droit d’acheter une maison.

Lorsque la famille s’est installée, une foule agressive était là. Un groupe de riverains, dont ma femme et moi, ont apporté du café, des sandwiches, des lits pliants et des couvertures, pour ceux qui allaient passer la nuit avec la famille assiégée. La mère était diplômée de chimie et le père était physicien, mais, pour la foule, ça ne faisait aucune différence. Le responsable du village était une grande gueule, il a tenu tête à la meute. La famille est restée, la meute s’est dispersée. (Peu de temps après, je me présentais aux élections locales. Inutile de vous dire que j’ai été battu à plate couture.)

Ce sont les conventions et les restrictions qui sont à l’origine de ce genre de choses. Quand on se met en tête de rassembler dans un même quartier toutes les personnes qui ont le moins réussi dans notre société, c’est ridicule de s’attendre à ce qu’il en ressorte autre chose que des emmerdes et de la corruption. Ces gens-là devraient être répartis dans toute la ville. Ça marche si on s’en donne les moyens. Un ghetto noir, on ne le déplace pas. On l’élimine.

C’était un de ces arrangements terribles qu’ont faits il y a quelques années les soi-disant libéraux. Ils ont décidé que les logements sociaux seraient concentrés dans les quartiers noirs, et que les grands espaces ouverts du North Side resteraient purement blancs. C’était un pacte avec le diable. Le résultat, ce sont les Robert Taylor Homes et toutes ces monstruosités qui servent à parquer des êtres humains dans des hangars. On a aboli les taudis pour créer des ghettos. On devrait raser toutes ces barres, les démolir toutes. Elles sont inhumaines.

L’antisémitisme noir a été monté en épingle

Je ne pense pas que plus de prisons soit la solution. Il n’y a aucune raison d’incarcérer un individu coupable d’un crime mineur, quand il suffirait de l’assigner à résidence et de restreindre sa liberté. Les prisons ne devraient pas avoir d’autre fonction que d’empêcher les meurtriers de récidiver. Si on les laissait sortir, ces salopards pourraient aussi bien vous assassiner, vous ou moi. C’est le seul moyen d’éviter ça, mais ce n’est pas une punition.

Une fois, j’ai assisté à une messe dans une église noire de Chicago. Dans son sermon, le pasteur a mentionné une paroissienne qui était absente :

« Sœur Carrie n’a pas pu être des nôtres aujourd’hui. Elle est au chevet d’une vieille dame juive qui est très malade. Sans vouloir porter malchance à cette vieille dame juive, j’espère quand même que, si elle meurt, elle laissera un petit quelque chose à Sœur Carrie. »

Je fulminais. Le seul Blanc dans l’église. Un autre pasteur est venu me voir pour m’inviter à prendre la parole. Je me suis levé et j’ai dit :

« Le racisme d’un Noir contre un Blanc est aussi impardonnable que celui d’un Blanc contre un Noir. Vous ne devriez pas donner dans ce genre de discours. »

A ma grande surprise, la réaction a été enthousiaste : « Oui, Monsieur, oui ! Allez-y, continuez ! ». Tonnerre d’applaudissements. A mon avis, l’antisémitisme noir est exagéré. Il y a un racisme anti-Blancs chez les Noirs et, puisque les juifs sont les Blancs avec lesquels les Noirs ont le plus de contacts, ce sont les premiers à en faire les frais. L’épicier juif du coin, la ménagère juive. Je sais bien que Farrakhan est passé par là, mais je pense que l’antisémitisme noir a été monté en épingle.

Entre le patron juif et le patron non-juif, il y a une grande différence. Dans les maisons juives, on emploie des domestiques noires ; dans les maisons non-juives, on emploie des Polonaises, des Suédoises ou des Irlandaises. Dans le Sud, c’est peut-être différent, mais ici, c’est généralement comme ça que ça se passe. Souvent, le non-juif dira : « J’ai une dame polonaise qui travaille pour moi ». Le juif dira : « J’ai une dame noire qui travaille pour moi. »

Un terreau qui alimente le ressentiment

Beaucoup de familles blanches ont une dette énorme envers les Noires qui leur ont fait le ménage et se sont occupées de leurs enfants. Sans la femme noire qui travaillait pour nous, ma femme n’aurait jamais pu continuer à exercer une activité professionnelle. Je sais que les Noires se disent : « J’ai dû négliger mes enfants pour m’occuper des enfants de quelqu’un d’autre. » C’est un terreau qui alimente le ressentiment.

Je pense que les Noirs se font davantage respecter quand ils s’affirment, même si je n’aime pas les manifestations de ce que l’on pourrait appeler l’intifada noire. Grâce à cela, les Blancs ont bien été obligés de reconnaître les droits des Noirs, de les respecter, même si c’était à contrecœur.

Le modèle du proxénète a une très mauvaise influence sur les gamins noirs. Je suis toujours content de voir un Noir à la télé qui parle de sujets sérieux avec culture et de façon intelligente. Je me réjouis qu’il ne bafouille pas et qu’il fasse bonne impression. Ça me rassure ; si ce n’est pas le cas, je suis inquiet.

Ils venaient me consulter en cachette

Quand j’entends parler d’un crime, je suis soulagé d’apprendre que le coupable est un Blanc et non un Noir. Vous parlez d’une obsession ! Pourquoi diable est-ce que ça me soucierait, si ça ne m’obsédait pas ?

Studs Terkel : Vous pensez que votre attitude est condescendante ?

Oui, tout à fait. N’empêche, je suis soulagé. L’autre jour, j’ai appelé mon frère à New York pour lui conseiller de voter Dinkins [David Dinkins fut le premier maire noir de New York, de 1990 à 1993] aux municipales. Je lui ai dit : « Vote pour lui, il me paraît être un homme cultivé et intelligent. »

Studs Terkel : Vous auriez tenu les mêmes propos à un Noir ?

Non, il m’aurait envoyé paître. Il m’aurait répondu : « Tu n’es qu’un salopard, avec ta condescendance ». Et il aurait eu bien raison.

A mon avis, ils en ont assez de se faire marcher sur les pieds par les Blancs. D’où les altercations dans le bus, et cette Noire qui m’a rabroué sans raison. Elle se doutait bien que, vu mon grand âge, je n’allais pas l’agresser. Elle savait qu’elle n’était pas en danger. Mais elle n’était pas prête à se faire marcher sur les pieds. C’est à la fois une bonne et une mauvaise chose.

J’aime croire que j’ai un comportement rationnel, intelligent. Je n’aime pas admettre que je puisse être influencé par des bêtises comme le racisme. Mais, au fond, je suis inquiet. Et si j’étais raciste ? Je me souviens avoir été amer quand plusieurs de mes clients noirs de la classe moyenne se sont mis à avoir peur de me voir parce qu’ils avaient le sentiment qu’ils auraient dû s’adresser plutôt à des avocats noirs. Ma clientèle a basculé du jour au lendemain. Ils venaient me consulter en cachette. Ma vie s’en est trouvée changée, en bien du point de vue financier. A moins de les exploiter, ce n’est pas grâce aux pauvres qu’un avocat peut faire de l’argent.

Ça m’a fait de la peine

Mais mon ego en a pris un coup. Ça a peut-être eu des effets sur mon comportement. Ça m’a fait mal. [Il élève la voix.] Pour tout vous avouer, j’étais en colère. Je pensais : « Bon sang, ceux-là, alors ! » Après tout, je m’occupe bien de leurs affaires, je ne les exploite pas, je me casse le cul pour eux. Et ils ont honte de venir me voir. Ils préfèrent s’adresser à des avocats noirs et, parce que les avocats noirs sont débordés de clients, parce qu’ils sont tellement peu nombreux, ils ne sont pas en mesure de fournir des prestations de qualité. Je savais que j’étais meilleur que ceux qu’ils pourraient trouver ailleurs, noirs ou blancs. Les avocats blancs ne veulent rien avoir à faire avec eux. Je me disais : « Bon sang de bon soir, je suis là à me casser le cul et quelle reconnaissance je reçois en retour ? »

Ça m’a fait de la peine. Et puis c’est passé.

J’ai gardé quelques-uns de mes clients noirs d’autrefois. Ils sont prêts à venir jusqu’au fin fond de cette banlieue pour me consulter, ce sont de vieux amis. Parfois, je reçois leurs enfants ou leurs petits enfants. Ils continuent à venir me voir.

Les Noirs se sont fait mettre dedans

A une époque, j’avais une image romantique de moi-même comme un sauveur, un redresseur de torts, les Noirs étant ceux à qui on causait du tort. Je pense être devenu plus réaliste ; j’ai peut-être plus de préjugés, aussi.

A mon avis, dans notre société, tous les Blancs ont des préjugés à l’égard des Noirs. Et, jusqu’au mouvement de Martin Luther King, tous les Noirs élevés dans un milieu noir se sont sentis infériorisés et opprimés. Je pense que ça a profondément marqué notre façon de penser, tous autant que nous sommes. Ça a marqué tous les Noirs. Ça a marqué tous les Blancs.

Je reviens toujours à cette putain de question. Je prête trop de défauts aux Noirs, parce que je leur ai prêté trop de vertus. Dans un cas comme dans l’autre, j’ai l’impression d’avoir des préjugés, et ça me tracasse. Tous mes bons sentiments. Je me demande si ça n’est pas du vent.

Pourtant, je persiste à croire qu’en Amérique, les Noirs se sont fait mettre dedans. Et ce n’est pas fini. Je veux faire tout ce qui en mon pouvoir. Je déteste prendre un coup de massue sur la tête et m’entendre traiter de sale Blanc, mais je comprends.

Je crois que les Noirs doivent se montrer, militer, même si des types comme moi doivent se faire insulter. Il arrive forcément que leurs revendications prennent une tournure déplaisante pour des gens comme moi. Je ne pense pas que la communauté noire soit violente par nature. Je ne pense pas qu’ils soient en train de trahir Martin Luther King. Il a suscité en eux des idéaux, des espoirs, des rêves, et aujourd’hui tout cela est encore en eux.

Rue89