Qui est Maud Gonne, la plus française des révolutionnaires irlandais ?

Figure du nationalisme irlandais et muse du poète Yeats, Maud Gonne est une personnalité méconnue en France. Anne Magny, professeure à Saint-Lô (Manche), veut mettre en lumière le destin romanesque de cette femme passionnée, libre et indépendante, qui vécut en Normandie.

C’était en mai 1910. Le poète irlandais William Butler Yeats (prix Nobel de littérature en 1923), arrivait dans la petite gare du Molay-Littry dans le Calvados. Il y était accueilli par Maud Gonne, une Anglaise dont il était éperdument épris et qui possédait une maison à Colleville-sur-Mer… Aujourd’hui, le nom du poète résonne encore aux oreilles de certains étudiants français, et même à celles du groupe Feu Chatterton ! qui a adapté un de ses textes dans son dernier album. Celui de sa muse est en revanche tombé dans l’oubli.

« Maud Gonne était une pionnière »

« En France, peu de gens connaissent Maud Gonne. Pourtant son histoire est incroyable. Il est même surprenant que personne n’ait encore pensé à faire un film sur elle », s’exclame Anne Magny. Professeure d’anglais au lycée Le Verrier à Saint-Lô (Manche), cette habitante d’Agneaux a consacré sa thèse de doctorat à Maud Gonne, figure du nationalisme irlandais.

Elle a cosigné en décembre 2020, avec Pierre Ranger, le livre Une révolutionnaire irlandaise en France, Maud Gonne et l’Internationale nationaliste, 1887-1914 (éditions Peter-Lang).

« Maud Gonne était une pionnière, l’une de ces femmes qui ont osé se battre pour s’imposer ». Dans l’univers très masculin des nationalistes, « il a fallu qu’elle trouve comment se faire entendre afin de travailler pour l’Irlande. »

Née dans une famille anglaise aisée

C’est à l’Université de Caen que la Manchoise « rencontre » Maud Gonne. « L’une de mes professeurs, Jacqueline Genet, était spécialiste de Yeats. Elle m’a proposé de faire une thèse sur Maud Gonne, qui n’avait jamais fait l’objet d’études en France », raconte Anne Magny. La Manchoise part alors à la découverte de cette personnalité hors du commun.

Née en 1866 en Angleterre dans une famille aisée, Maud Gonne a 4 ans quand sa mère décède. Son père, militaire, les emmène, elle et sa sœur, en Irlande où il est posté. Les fillettes y sont élevées par une gouvernante. Ce pays, Maud Gonne le fera sien.

Quand elle a 13 ans, Maud Gonne, de santé fragile, séjourne dans le Sud de la France dont elle découvre la langue et la culture.

Pour être indépendante, elle devient actrice

Une fois de retour à Dublin, Maud Gonne mène une vie mondaine. Ses manières aristocratiques lui ont notamment été inculquées par sa tante, la comtesse de la Sizeranne, établie à Paris. « Maud Gonne a commencé à entendre parler de la famine en Irlande et elle a été choquée par le sort réservé aux métayers irlandais. »

À la mort de leur père, plutôt que de rejoindre une famille anglaise qu’elles n’aiment pas, Maud et sa sœur choisissent l’indépendance. Maud décide d’être actrice. « Shocking ! » pour sa famille. Et éprouvant physiquement pour la jeune femme. Elle hérite ensuite de la fortune parentale.

William Butler Yeats (1865-1939), poète irlandais, était très amoureux de Maud Gonne. Elle refusa de l’épouser, lui répondant que le monde de la littérature l’en remercierait un jour…

Elle devient la maîtresse d’un nationaliste français

En 1887, alors qu’elle « prend les eaux » en France, à Royat en Auvergne, elle croise le chemin de Lucien Millevoye. Maud Gonne tombe amoureuse de ce journaliste nationaliste, marié, « très excessif, qui détestait l’Angleterre », proche du général Boulanger. « Elle lui a parlé de la misère en Irlande et lui a dit qu’elle voulait s’engager pour ce pays. Millevoye la voyait comme une figure héroïque. Il l’a comparée à Jeanne d’Arc. »

Maud Gonne et Lucien Millevoye vont partager leurs élans nationalistes pendant de nombreuses années. À Paris, la jeune femme tient salon, reçoit les nationalistes français les plus virulents, certains antisémites, comme Maurice Barrès et Édouard Drumont.

Propagande nationaliste et aide aux démunis en Irlande

Désormais journaliste, elle mène sa propagande tant à Paris qu’en Irlande où elle retourne régulièrement. « C’était aussi une femme très humaine. En Irlande, elle a participé à la soupe populaire, aidé à construire des cabanes. » Témoin de la souffrance des Irlandais, elle la dénonce dans des articles publiés en Irlande et en France (par exemple dans le Journal des voyages en 1892). Maud Gonne a aussi sa propre publication en France : L’Irlande libre. Sa meilleure amie française, Avril de Sainte-Croix, est une féministe de l’époque.

Poème « No second Troy », inspiré à Yeats par Maud Gonne.

Les Filles d’Irlande

En 1900, elle se sépare de Millevoye. Elle se lie d’amitié avec Arthur Griffith (fondateur du Sinn Fein en 1905) et crée en Irlande l’association nationaliste The Daughters of Erin (Les Filles d’Irlande) : ces femmes entendent insuffler aux jeunes générations le sens de la patrie et du sacrifice.Elles montent des tableaux vivants qui exaltent le patriotisme irlandais et font sensation.

Anne Magny a trouvé des évocations de la Normandie dans plusieurs des lettres écrites par Maud Gonne au poète Yeats au début du XXe siècle.

Un rôle majeur dans une pièce de Yeats

Le poète Yeats, amoureux de Maud Gonne depuis leur rencontre alors qu’ils n’avaient que 23 et 24 ans, écrit, en pensant à sa muse, la pièce de théâtre Cathleen in Houlihan. Elle est perçue par les nationalistes comme un vibrant appel au patriotisme et au sacrifice. Maud Gonne y tient le rôle d’une femme, allégorie de l’Irlande. « Elle devient l’inspiratrice de tout le mouvement nationaliste. »

En 1904, Maud Gonne a acheté une maison, appelée Les Mouettes, à Colleville-sur-Mer, donnant sur la plage (aujourd’hui Omaha Beach).

Bouleversée par les « Pâques sanglantes » de 1916

En 1903, Maud Gonne se marie contre l’avis de tous ses proches – Yeats est au désespoir – au major John MacBride, « un rebelle, un homme d’action », violent dans le privé, dont elle sépare rapidement. Suit une période plus posée, marquée par ses séjours à Colleville avec ses enfants, Iseult et Sean.

Après l’insurrection en Irlande à Pâques 1916, suivie d’une forte répression de la part des Anglais, Maud Gonne reprend son activisme politique. Il lui vaudra de la prison. « Elle voulait continuer la lutte pour l’indépendance totale de l’ensemble de l’Irlande. »

Son fils fut prix Nobel de la Paix

Des combats, Maud Gonne en mena toute sa vie. Elle aida les Parisiens lors de la grande inondation de 1910. Elle fut infirmière dans le Nord de la France en 1914. Elle s’engagea pour la défense des prisonniers politiques.

Sean MacBride, président d’Amnesty International, (ici lors d’un discours au congrès de Vienne en septembre 1973, était le fils de Maud Gonne.

Une vie sans concession, faite de diatribes parfois violentes mais aussi pétrie d’humanité, jusqu’à son décès, le 27 avril 1953. Son fils Sean MacBride obtint le prix Nobel de la Paix en 1974 et fonda l’organisation Amnesty International.

Ouest-France