Qui sont ces Français qui cachent de l’argent liquide sous leur matelas

Par crainte d’un écroulement du système bancaire, pour reproduire le modèle parental ou par désir de liberté, de plus en plus de Français conservent du cash à leur domicile.

On croyait le cash ringardisé, mis au ban d’un système où les baguettes se paient en «sans contact» et où les amis se remboursent via des applications sur leurs smartphones. Et pourtant, l’argent liquide fait de la résistance. 

Certes les Français l’utilisent de moins en moins pour leurs transactions courantes, mais ils sont de plus en plus nombreux, et notamment à la faveur de la crise actuelle, à remplir leurs bas de laine et à dissimuler de petits pécules dans d’astucieuses cachettes maison.

« En France, le volume des billets remontant des utilisateurs vers les opérateurs de traitement des espèces a baissé de 2,8% en moyenne annuelle de fin 2015 à fin 2019 alors qu’au cours de la même période la progression des émissions atteint 7,5% en volume en moyenne annuelle, explique Claude Piot, le directeur général adjoint des services à l’économie et du réseau de la Banque de France. Le contraste est encore plus marqué en 2020 avec des émissions nettes en volume en hausse de 8,8% alors que selon nos estimations, les entrées de billets aux bornes de la filière fiduciaire en volume auraient baissé de 20% environ ».

En d’autres termes, depuis six ans, les Français sont toujours plus nombreux à retirer de l’argent, mais ils sont moins nombreux à l’utiliser, en tout cas sur le marché réglementé.

«Big brother»

Si le poids des économies parallèles dans cette baisse de la circulation du cash n’est pas à exclure, Claude Piot estime qu’il s’agit surtout d’un phénomène de thésaurisation à la maison, qui prend de l’ampleur d’année en année. Pour lui, trois raisons peuvent expliquer ce comportement. D’abord le fait que «les populations fragiles et âgées ont une préférence pour le cash parce qu’il est plus concret, que l’on perçoit mieux ce qu’il reste à la fin de la journée». Ensuite, le cash respecte l’anonymat.

«Avec les paiements électroniques, on peut avoir un doute sur ce qui est fait des données, une petite crainte à la ‘Big brother’». Enfin, dernier argument de poids, celui de la résilience de l’argent liquide, qui reste disponible même en cas de panne des systèmes électroniques ou de défaillance du système bancaire, comme ce fut le cas quand la Grèce avait fermé provisoirement ses banques et instauré un contrôle des capitaux en 2015. «En temps de crise, il faut rassurer nos concitoyens sur le fait qu’ils pourront toujours retirer de l’argent au guichet», rassure Claude Piot.

Il est difficile de tirer un portrait monochrome de ces Français qui aiment garder leur liquide au chaud. On retrouve des concitoyens de tous âges, de tous milieux, dépensiers ou pingres, anarchistes ou conservateurs. Il y a par exemple Gaston*, 30 ans et responsable de développement immobilier, qui a fait sienne la devise «cash is king» («le liquide est roi» en VF). L’habitude de garder une enveloppe à la maison lui est venue de son père, qui faisait de même dans le foyer familial pour les dépenses courantes, «comme le plein d’essence ou les courses».

À l’âge des premiers petits boulots, Gaston prend l’habitude d’avoir un peu d’argent liquide à la maison. Et petit à petit, l’«enveloppe magique» a atteint jusqu’à 5000 euros. «C’est une question de flexibilité et de liberté, explique-t-il. Si je dois acheter quelque chose très rapidement, je ne suis dépendant d’aucun horaire, de personne. C’est aussi une sorte de petite banque parallèle, un surplus à mon quotidien réglé, qui tourne autour de paiements et de prélèvements automatiques.»

Sa «liberté», Gaston la cache dans un grimoire offert par un vieil oncle anglais, un objet digne des romans de Maurice Leblanc dans lequel les pages creusées font office de cachette.

Question de culture

Luigi, un sculpteur italien de 50 ans, vit dans un petit village du Cher. Pour cacher son trésor fait d’argent liquide et d’or, il utilise une vieille boîte de métal rouillée, mais aussi de petites planques sous les souches du jardin. Lui aussi a pris exemple sur sa mère, qui n’a «jamais utilisé de cash», et revendique sa nationalité italienne, pays où l’argent liquide a encore pignon sur rue. «Avec les cartes bancaires, on n’a pas la notion de l’argent, explique-t-il. Moi je me suis habitué à retirer mon argent en liquide pour me rendre compte de combien je dépense.»

Dans les petites planques de Luigi, 700 à 800 euros sont constamment inventoriés. «Il y a aussi une inquiétude sur les banques qui pourraient soudain s’effondrer comme ce fut le cas ailleurs dans le monde ces dernières années, et bloquer notre compte», ajoute-t-il. De l’autre côté de la planète, en Guyane, l’humoriste et étudiant en relations clients qui se fait appeler Linlin, 20 ans, confie lui aussi garder en permanence plusieurs centaines d’euros de côté.

Là encore, comme pour l’Italien Luigi, le paiement en liquide fait partie de la culture locale. «Il y a encore beaucoup d’achats, comme les glaces dans les camions, que l’on ne peut pas faire en liquide», explique-t-il. Son pécule est souvent caché sous son matelas, même s’il peut aussi trouver refuge ailleurs, «selon son humeur».

«Irrationnel»

Certains admettent le côté «irrationnel», voire «inutile», de ces petites réserves dans un monde où l’utilisation du cash se restreint d’année en année. C’est le cas de Thibaud, 59 ans, gestionnaire de patrimoine à Paris. Lui estime être en phase de «désintoxication», après 30 années à avoir accumulé des centaines d’euros dans un petit portefeuille. «Quand j’étais enfant puis adolescent, je n’avais jamais d’argent de poche, même pas un franc pour téléphoner en cas de problème, se rappelle-t-il. J’en ai gardé une crainte inconsciente de ne pas pouvoir me débrouiller tout seul faute d’argent.»

Résultat, Thibaud s’est «autofixé» un seuil de 200 euros de liquide en dessous duquel il ne faudrait surtout pas tomber. «Dès que j’arrivais en dessous de ce seuil, j’allais retirer la différence, poursuit-il. Je gardais toujours cela sur moi, c’était la même addiction que mon paquet de cigarettes.» Aujourd’hui, la »désintox« de Thibaud se passe bien, et à peine 70 euros résistaient encore, au fond de son portefeuille, en ce début d’année 2021.

Évidemment, cet attrait pour le cash fait quelques heureux. À commencer par les vendeurs de coffres-forts, qui se frottent les mains depuis le début de la crise du Covid-19. «On a une forte progression sur les coffres pour particuliers, autour de +30 à +40% sur 2020, explique Yann Jubault, directeur commercial de la marque Hartmann en France. Nous sommes passés totalement au travers de la crise économique, notre marché a été très porteur!» La plupart du temps, les clients de Yann Jubault disent craindre l’avenir, avec notamment la possibilité que l’état «ponctionne les comptes courants».

Les vendeurs d’or connaissent par cœur ce phénomène de thésaurisation en période de crise. Selon Laurent Schwartz, président du Comptoir national de l’or, l’or comme l’argent liquide sont «des valeurs refuge sur lesquelles on garde le contrôle durant les temps difficiles et les crises majeures». Son site a explosé en 2020, avec 3 à 4 fois plus d’achats durant le premier confinement. «Le standard a explosé, c’était la panique générale», savoure-t-il. À ce rythme, seuls les dictionnaires et les romans de Ken Follett pourront faire office de tirelires satisfaisantes.

*Certains prénoms ont été modifiés

Le Figaro