« Race et histoire dans les sociétés occidentales » : Le racisme à la racine

Retraçant l’origine du terme racisme dans un essai imposant, Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani analysent comment se sont construites les hiérarchies entre groupes sociaux à l’époque moderne.

Un homme espagnol et une femme métisse, au XVIIIe siècle, dans l’une de ces peintures dites de «castes», qui décrivent les métissages entre Amérindiens, ­colons européens et esclaves africains.

Ce livre présente les processus de racialisation qui ont ponctué la transformation de l’Europe et de ses colonies de la fin du Moyen Âge à l’âge des révolutions.  Cette histoire éclaire l’évolution des sociétés, des institutions, des cultures et des théories. Elle décrit la volonté de catégoriser les individus et les groupes, de les enclore dans des identités présentées comme intangibles, de discriminer les collectifs dominés, voire d’organiser l’oppression à grand échelle contre des populations définies par leur race.

Cet ouvrage imposant par son érudition n’est pas une simple histoire de la race et du racisme à l’époque moderne. Il s’agit pour Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani de comprendre comment l’Europe occidentale et ses empires ont construit des différences entre groupes sociaux qui reposent sur un fondement considéré comme naturel, en l’occurrence les catégories raciales. Il y a donc bien une politique de la race, observent-ils, dont l’un des signes est que le terme de «race» appartient au langage de l’époque, à la différence de «racisme» qui n’apparaît que dans les années 1900.

Le recours à la race est ancien puisqu’elle fonde la distinction nobiliaire et son principe de l’hérédité. La question du «bon sang» ou du «sang bleu» est au cœur d’une différence pensée comme relevant de la nature. Cette élection par le sang n’est pas métaphorique dans des sociétés qui «ont exercé et subi des violences inouïes pour défendre la croyance dans la transsubstantiation du vin et du pain en sang et chair du Christ». C’est elle qui explique le fait que l’adoption d’enfants, massivement pratiquée dans la société romaine, soit tombée en quasi-désuétude à partir du Moyen Age, au moins dans les catégories supérieures. Cette fermeture a cependant des limites car la noblesse peine à se reproduire, la faute en particulier aux guerres dans lesquelles elle joue les premiers rôles.

La racialisation procède par naturalisation des rapports sociaux et des caractères physiques et moraux  qui se transmettent de génération en génération, à travers la procréation. Elle repose sur une contradiction : le racisme affirme que les gens sont prisonniers de leur race et s’emploie néanmoins à gérer la transformation des races.
Quatre coups de projecteur permettent de rendre compte de cette histoire : la noblesse de naissance face à l’anoblissement, la nature juive ou musulmane qui persiste dans le sang des convertis, l’origine ineffaçable des métis dans l’Amérique coloniale, la déshumanisation des Africains par la traite esclavagiste.
Ces phénomènes sont les expériences séculaires sur lesquelles les auteurs des Lumières se sont fondés pour classer l’humanité en races. Ils hiérarchisent les groupes humains mais proclament aussi l’universalité des droits de l’homme. Le siècle des philosophes peut alors se lire comme le fruit d’une histoire passée, autant que comme le fondement d’une histoire inachevée, la nôtre. […]

Libération