Race et sciences sociales : Le bulldozer identitaire

Le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel, figures de la recherche sur les mondes populaires et immigrés, proposent une « socio-histoire de la raison identitaire » qui prétend tracer une voie sereine à travers des questions brûlantes mais multiplie les embardées. Après la “gauche identitaire”, les “chercheurs identitaires” ? Retour sur une étiquette qui fonctionne comme une tare.

Le livre que co-signent le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel, et qui sort ce 5 février chez Agone, s’intitule finalement : Race et sciences sociales. Sous-titre : “Essai sur les usages publics d’une catégorie”. La “race”, plutôt que “l’identité” ? Le mot est polysémique et spectaculaire, il ramasse à la fois l’histoire de la pensée raciste et racialiste (qui table sur l’inégalité des races, contrairement à ce qui peut parfois circuler dans les médias) et les travaux de ceux qui l’envisagent désormais comme un outil pour mettre au jour des discriminations ou un sort spécifique. Sujet au grand écart, le terme est inflammable, et justement propice à bien des procès parce qu’il charrie cette histoire paradoxale et pas mal de culs-de-sac interprétatifs.

Bien qu’il figure en titre, nulle part dans le livre, on ne trouve de définition précise et explicite du concept de race tel que Stéphane Beaud et Gérard Noiriel annoncent en réfuter l’usage en sciences sociales. Cette absence interpelle. Interrogés dans le cadre d’un séminaire universitaire à deux jours de la sortie de leur livre, ils convenaient qu’il s’agissait d’abord d’un titre parce qu’il en fallait bien un ; et arguaient, surtout, qu’ils n’entendaient pas nécessairement proposer de définition bien léchée du concept – évoquant même le spectre des procès en tectonique lexicale des années où le marxisme régnait en maître sur leurs disciplines.

Hasardeux ? En fait, Gérard Noiriel et Stéphane Beaud répondent qu’ils entendent travailler depuis la façon dont les gens peuvent se décrire eux-mêmes. Et se méfier des étiquettes que des chercheurs pourraient distribuer vu du dessus. Expéditif ? 

Que le mot race ne soit pas davantage défini conceptuellement a aussi à voir avec l’ambition du livre, et son statut. On y accède un peu mieux quand on a en tête que, longtemps, l’ouvrage des deux chercheurs s’est préparé sous le titre “Socio-histoire de la raison identitaire”. Puis c’est avec ce sous-titre qu’une couverture a circulé, par exemple pour pré-commander le livre en ligne. Attendu et guetté, il a aussi été annoncé sous le titre “La Raison identitaire” tout court – voire “Le Gêne identitaire”.

Précédé par ces titres piquants qui donnaient le ton, le livre tel qu’il paraît en librairie comme on sortirait du bois à découvert est déjà devancé par une vive polémique et une rare litanie d’invectives. Un climat avec lequel le mot “identitaire” n’a pas rien à voir – notamment parce qu’on peut lui faire dire beaucoup, et qu’il embarque quelque chose d’un peu indigne, et surtout d’assez peu scientifique.

Un extrait, qui correspond en fait à un collage du début et de la fin du livre, a paru dans l’édition de janvier 2021 du Monde diplomatiquerehaussé du titre “Impasses des politiques identitaires”. Comme dans le reste du livre, les auteurs y ciblent l’américanisation du débat, l’instrumentalisation de la variable raciale dans le débat public, et le rôle délétère des réseaux sociaux et des médias. Mais pour eux, c’est aussi l’occasion de talocher la focale “identitaire” de certains chercheurs en sciences sociales qui, selon eux, dérogent à leur rôle (le dévoilement du réel par des travaux propres à étoffer la connaissance qu’on en a) pour s’aventurer sur des terres militantes. Et, parfois, tirer un profit personnel de filons juteux à la faveur d’un écho médiatique à la trajectoire boiteuse.

Ils écrivent que c’est par exemple parce que les “polémiques identitaires” ont pris cette place prépondérante dans le débat public que “des jeunes”, qui se trouvent privés de l’espoir d’émancipation porté jadis par le communisme, finissent par privilégier “les éléments de leur identité personnelle que sont la religion, l’origine ou la race (définie par la couleur de peau)” – et rejeter “la société”. Revisitant la place allouée à l’identité individuelle et à l’identité collective selon les époques, les deux chercheurs écrivent que _“malheureusement, les plus démunis d’entre eux sont privés, pour des raisons socio-économiques, des ressources qui leur permettraient de diversifier leurs appartenances et leurs affiliations.

C’est ce qui explique qu’ils puissent se représenter le monde social de manière binaire et ethnicisée : le “nous” (de la cité, des jeunes Noirs ou Arabes, des exclus, mais aussi de plus en plus, semble-t-il, le “nous” musulman) versus le “eux” (des bourgeois, des “céfrans“, des “gaulois”, des Blancs, ou des athées, etc.).”_ Un “enfermement identitaire”, écrivent Stéphane Beaud et Gérard Noiriel dès les premières pages de leur livre. Mais un enfermement dont les deux auteurs laissent entendre qu’il a directement lien avec l’activité scientifique de certains de leurs collègues qui assignent et qui essentialisent. Là où Gérard Noiriel rappelle qu’un des axes majeurs de son travail en socio-histoire a toujours consisté à déconstruire des catégories.

A charge et parfois ad hominem, leur livre s’avance comme une entreprise destinée à mettre au jour comment les sciences sociales ont pu se laisser aller à une forme d’errance épistémologique. Comment ? En laissant la variable raciale ou “identitaire” écraser, telle “un bulldozer“, la classe, un niveau de vie, la valeur d’un diplôme, la fluidité d’une scolarité ou de meilleures chances… Au point d’imposer des grilles de lecture qui forcent le réel et contraignent tout un chacun à se définir comme malgré soi.

Ils écrivent ainsi : “Nous ne cherchons évidemment pas à montrer, dans ce livre, que ceux qui préfèrent combattre au nom de leur “race” plutôt que de leur “classe” se trompent sur leur propre identité. Nous insistons sur le fait que nous ne nous prononçons pas sur la légitimité de ce type de combat politique car c’est aux militants, et pas aux chercheurs, d’en décider. Mais nous affirmons en revanche qu’il s’agit là de questions d’ordre civique, qu’il ne faut pas confondre avec les problèmes scientifiques.

Invité des Matins sur France culture le 2 février 2021, Gérard Noiriel revenait sur cette part d’assignation et le risque d’imposer aux intéressés des cases qu’ils ne convoquent pas eux mêmes : “Les questions autour de l’identité prennent une importance capitale et contribuent aussi au sentiment de stigmatisation que peuvent ressentir beaucoup de gens aujourd’hui. Sans arrêt, on met en avant leur couleur de peau, leur religion, etc. Alors que la majorité des gens voudrait qu’on leur fiche la paix et qu’on les laisse vivre normalement comme d’autres citoyens.” […]

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