Rachel Khan : “Pour sortir du chaos du Covid, vive la créolisation !”

Pour l’essayiste, notre société ira mieux lorsqu’on ne manifestera plus “pour des histoires de passe individuel, mais pour la suppression des brevets des vaccins”.

L’actrice, juriste et autrice Rachel Khan.
@Hannah Assouline

Lors d’un déplacement dans le Bas-Rhin ce mardi, le Premier ministre Jean Castex a affirmé que “les choses vont dans le bon sens” et que le pays n’est pas loin de retrouver “une vie normale”. Comme le chantait Alain Souchon, “on avance, on avance, on avance” ! Les chiffres sont bons, la vaccination fonctionne. Mais pas de cocorico à la française. Il faut garder le cap, surtout lorsque dans certains territoires notamment ultramarins la situation reste difficile. 

C’est toujours le Covid qui nous dicte sa loi.  

Dès lors, en réaction, les décisions prises ne sont jamais les meilleures, mais elles sont les moins mauvaises et l’efficacité du passe sanitaire et du vaccin est aujourd’hui reconnue à travers le monde.  

Mais, faut-il vraiment “reprendre une vie normale ?” C’est-à-dire aurions-nous vécu tout ce bouleversement mondial, pour rien et seulement reprendre une vie normale? 

Plus qu’une épreuve, le Covid est un révélateur.  

D’un point de vue global, elle a révélé notre rapport au monde où nous vivons plus que jamais à l’heure de la Chine, de l’Inde, de la Grande Bretagne ou des Etats-Unis. Elle a révélé violemment l’état d’un système de santé, d’une crise culturelle, d’une nouvelle donne géopolitique avec les pays détenteurs de vaccins, de notre rapport au monde animal et la déforestation, puisqu’il s’agirait d’une maladie liée à la trop grande proximité avec les animaux. 

Elle révèle enfin, comme le souligne le Pr Gilbert Deray, notre rapport à la solidarité, à nos solitudes et à la mort. 

De Mélenchon à Philippot, les masques sont tombés

Ce contexte a permis aussi d’un point de vue politique de faire ressortir démagogie, mensonges, complotisme… A tel point que l’on peut dire, sans mauvais de jeu de mots, que les masques sont tombés ! On sait parmi nos élus, qui est capable de raconter n’importe quoi à droite chez les pro-Raoult, ou de vendre son âme comme pour Mélenchon, ou de changer d’avis sur tous les sujets pour se refaire une santé politique comme chez Philippot.  

On y voit plus clair, bizarrement. Alors, il serait vraiment dommage de reprendre en pleine conscience une vie normale. 

Le monde d’après, finalement, c’est comme le monde d’avant, mais avec des contours mieux définis et des clés de lecture pour agir. Pour reprendre les mots de Canguilhem, “aucune guérison n’est un retour à l’innocence biologique” ni à aucun statu quo des débats politiques, économiques, sociaux ou culturels. L’humanité est heurtée par un chaos. Or, la sortie de ce chaos mondial exige la créolisation.  

C’est-à-dire, comme le définit Edouard Glissant, comme un processus du chemin du monde après un chaos où nous nous adaptons pour nous en sortir. Comment ? Par nos ouvertures, notre solidarité en relation, la conscience de nos interdépendances et nos humanités conjuguées.  

Pour le philosophe, l’esclavage fut un chaos et les Antilles ont été du fait de cette tragédie un accélérateur de l’avenir du monde. La créolisation, c’est savoir sortir de l’horreur, donc tirer des leçons de celle-ci, pour ne pas qu’elle se reproduise. Il ne s’agit pas d’un programme politique mais bien d’un état de fait dont les Antilles sont les premiers fruits. Ne pas considérer la créolisation, c’est prendre le risque de rejouer la même partie ad vitam avec des variants pour l’éternité.  

En finir avec les stratégies de replis

Et, c’est ainsi que bloqués dans un siècle dépassé, Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour s’écharpent sur une notion qu’ils ne maitrisent pas. Tous deux ont en commun de confondre créolisation avec métissage.  

La créolisation ne parle pas de cela, ni Ti-punch, ni kebbab, ni rien du tout d’identitaire ou de racialiste.  

La créolisation c’est une réparation en résonance avec les chaos du monde pour se projeter dans un avenir vivable, dans un désir de l’autre en relation au niveau planétaire pour tenir la dragée haute aux drames internationaux, notamment le Covid.  

Alors, évidemment nous sommes mieux que l’année dernière niveau statistiques et indicateurs, grâce à une ligne tenue fermement par le président de la République. Mais les choses iront vraiment “dans le bon sens”, pour reprendre les mots du Premier ministre lorsque, loin des stratégies de replis, sectaires et égoïstes de certains, nous nous vivrons comme un ensemble, un monde où personne ne peut être dans le bon sens tant que tous n’y sont pas. 

Nous serons dans le bon sens lorsque les manifestations dans la rue ne seront plus pour des histoires de passe individuel, mais pour la suppression des brevets afin que l’humanité entière puisse accéder au vaccin. Le Covid questionne les replis nationalistes autant que les dogmes ségrégationnistes en non mixité d’un temps dépassé. Ce virus ne fait aucune distinction entre le droit du sol, du sang, de la couleur de peau, ou du genre, à nous de comprendre notre interdépendance, si nous voulons nous en sortir.  

Dès lors, en 2021, il ne s’agit plus de revenir à une vie normale, mais à une vie en conscience d’une France qui doit rester à l’avant-garde des bouleversements du monde, comme elle l’a toujours été.  

LEXPRESS